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E.T., un drame humain

Nous sommes en 1982. Steven Spielberg renoue avec les extraterrestres cinq ans après Rencontres du troisième type, cette fois-ci sous la forme d’une amitié hors-du-commun entre un jeune garçon et un envahisseur venu de l’espace. Sa relation avec le jeune Elliott (Henry Thomas) passe donc par l’appréhension, l’amitié et l’amour quasi-fraternel, le jeune garçon ayant du mal à s’intégrer autant parmi ses camarades de classe qu’avec sa propre famille, désordonnée depuis le divorce de ses deux parents. Émotionnellement instable, effrayé, rêveur, Elliott va vivre une aventure extraordinaire. A l’occasion de la 72e édition du Festival de Cannes, retour sur l’histoire de l’extraterrestre qui foula le tapis rouge en 1982.

E.T., l’extraterrestre, chef d’œuvre de Steven Spielberg, et surtout l’un des plus gros succès incontestés du réalisateur, constitue l’oeuvre la plus personnelle d’un cinéaste qui a bouleversé toute une génération de cinéphiles. En effet, c’est un succès planétaire sans précédent, qui battra tous les records au box-office en 1982. Pour un budget de 10 millions de dollars, le film remportera 800 millions de dollars dans le monde entier, raflant au passage les prix les plus prestigieux (4 oscars en 1983) et un accueil critique dithyrambique de la part du public et des journalistes. Les premières projections tests, puis l’avant-première à Cannes acclamée par une incroyable standing ovation d’un quart d’heure seront les signes d’un succès dans la durée. Après l’effervescence du film, suivront ainsi les produits dérivés, les attractions et Steven Spielberg créera même son empire, AMBLIN (avec son célèbre logo en hommage à E.T.), baptisée du nom de son premier court-métrage officiel. Steven Spielberg affirme ainsi son pouvoir à Hollywood dès l’âge de 34 ans. Voici donc qu’il entre dans la légende. Remontons quelques années plus tôt. Nous sommes alors en 1980. Les précédents films du réalisateur (Les dents de la mer, Indiana Jones, Rencontres du troisième type) ont assuré à Steven Spielberg une légitimité auprès des studios. Ce jeune réalisateur n’a plus rien à prouver. Cependant, le maître de l’entertainment reste insatisfait. Le réalisateur ambitionne toujours de donner naissance à une oeuvre profondément personnelle pour se raconter à travers des personnages forts. Steven Spielberg souhaitait faire un film pour enfants racontant sa vie en banlieue et ses douleurs de jeunesse.

Dans E.T, j’ai intentionnellement fait de Michael, Gertie et Elliot une famille où le père était absent et divorcé de la mère. C’était ma manière à moi de trouver un point commun avec les gosses de E.T. J’étais à peine plus âgé qu’eux lorsque mes parents ont divorcé, mais je me souviens encore de la manière dont mes sœurs avaient réagi à leur séparation. C’est ce que j’ai voulu instiller dans l’histoire de famille de E.T.

Steven Spielberg

Réalisateur

© Amblin Entertainment

Après le succès de Rencontres du troisième type en 1977, Steven Spielberg s’attèle à un nouveau projet de science-fiction intitulé Night Skies. Il reçoit une première version du scénario confié à John Sayles (Piranha).  Malgré la qualité de cette vision d’extraterrestres envahisseurs qu’il trouve bien trop violente, Steven Spielberg refuse et laisse le projet en suspens. Pourtant, il garde en tête l’idée de cet extraterrestre perdu sur terre comme lui-même l’était enfant. C’est sa rencontre avec Melissa Mathison, la femme de Harrison Ford, et surtout scénariste de l’Etalon Noir (qu’il a adoré), que Steven Spielberg va pouvoir concrétiser son histoire, sa propre histoire (ses années de « fragments » comme il dit, le divorce de ses parents, l’expérience scolaire avec les grenouilles…). La scénariste va réussir en huit semaines à délivrer une première version du script que Spielberg va aussitôt juger réalisable. Ce first draft parvient en effet à mêler la trame de l’histoire imaginée par le réalisateur, tout en y intégrant des éléments fantastiques. E.T. demeure un film nostalgique, prétexte autobiographique. Aussi Spielberg aime à rappeler que ce film est un « petit film ».

Le cinéaste entreprend son ouvrage le plus personnel, nourri principalement des souvenirs douloureux du divorce de ses parents. Voyant son univers s’écrouler, le jeune Spielberg devient du jour au lendemain l’homme au foyer, devant s’occuper de sa mère et de ses sœurs. Pour ne pas perdre pied, il laisse alors cours à son imagination.  E.T. finit par voir le jour avant même d’exister (!). Melissa Mathison amènera donc le bon dosage entremêlant les deux histoires que Steven Spielberg avait en tête, une histoire familiale déchirée par un divorce et la rencontre d’un extraterrestre et d’un jeune garçon. E.T. évoque aussi du cinéma chéri par le réalisateur, offrant en l’occurrence la science-fiction dans cette autobiographie de son enfance banlieusarde. Steven Spielberg n’a écrit que peu de scénarii durant sa carrière, celui de Rencontres du troisième type puis celui du singulier A.I., témoins de son attachement à ce genre de films. Pourtant, Steven Spielberg considère son E.T. comme une histoire vraie, loin du film de science-fiction et de ses nombreux effets spéciaux.

Il est très important que tous ceux qui voient le film croient que E.T. pourrait passer par leur jardin et entrer dans leur maison pour rendre visite aux enfants. Vous ne pouvez pas faire cela si vous créez un décor digne d’un livre d’histoires imaginaires. Je pense que vous devez obtenir exactement l’inverse. J’ai travaillé dur pour juxtaposer une banlieue contemporaine à l’imagerie fantastique

Steven Spielberg

Réalisateur

© Amblin Entertainment

Même la célèbre séquence du vélo et de la lune est bien réelle ; l’équipe technique a consacré une bonne semaine pour trouver le décor idéal. Dans un même souci de crédibilité, Steven Spielberg a tourné le film dans sa continuité pour assurer la meilleure progression dramatique avec ses jeunes acteurs, garantissant une cohérence et une sincérité parfaite. Tout le monde se souvient de la scène d’adieu entre Elliott et E.T. Le réalisme et la sincérité naissent à chacune de leurs interactions. Le jeune Henry Thomas pleure ainsi réellement  la disparition de son ami. Steven Spielberg a d’ailleurs gardé les premières prises tant la puissance émotionnelle était forte. L’émotion qui se dégage du jeune garçon reste indissociable de celle de Steven Spielberg. Il dira « qu’Elliott n’est pas moi, mais ce qu’il y a de plus proche de mon expérience de grandir en banlieue ». Et pour amener encore plus de réalisme, le réalisateur réquisitionne à nouveau les services de Carlo Rambaldi pour la conception de E.T., soit dit en passant considéré comme son chef-d’œuvre par son impressionnant soin du détail et des nuances. La force du film se concentre également sur les enfants qu’il a choisi. « Le talent de ces enfants, il vient d’eux, pas de moi » dira SpielbergCes jeunes acteurs sont en osmose avec leurs émotions. Ils sont capables, sans le moindre effort, de communiquer leurs sentiments, sans nul besoin d’intellectualiser leur jeu. A la différence des adultes, acteurs ou non, ils se révèlent incapables de s’autocensurer. Steven Spielberg va donc s’entourer d’un casting jeune qui fera la réussite de « ce petit film » et de ceux qui suivront (L’empire du soleil, Hook, Les Goonies où il officie comme producteur… ).

Kathleen Kennedy, futur pilier de l’entreprise AMBLIN et présidente de LucasFilm, encore novice à l’époque, fut nommée productrice, prenant en charge le projet très sérieusement malgré son peu d’expérience. Elle va s’avérer redoutable pour Steven Spielberg qui se sentira en confiance avec une sensation de spontanéité pour réaliser E.T. qu’il recherche avant tout. Soulignons ici que la spontanéité pour Spielberg constitue un élément essentiel pour la réussite du film. La photographie fut quant à elle confiée à Allen Daviau avec lequel le réalisateur travailla sur Rencontres du troisième type et son premier court métrage Amblin, jadis. De leur collaboration naît l’idée d’instaurer une intimité exceptionnelle avec le public. Tout est pensé et filmé à hauteur d’enfant pour que seuls les personnages existent, sans autre référence que celle que le spectateur porte en lui. Tout comme les dessins animés de la Warner (Tex Avery, Tom & Jerry…), on ne voit aucun visage d’adulte avant le dénouement.

© DR

Spielberg apporte les éléments indispensables pour que l’émotion prime et va, avec l’aide de son complice, John Williams, sublimer l’histoire avec les plus belles harmonies entendues à ce jour. « John Williams a réécrit mon film bien mieux que je ne l’ai fait ». Spielberg va ainsi remonter son film pour que la musique colle parfaitement à la composition originale. Les couleurs suggérées par la musique nous semblent ainsi proches et familières, les stigmates de son langage identifiables tandis que la manière et l’intention sont neuves, l’identité unique. Les jeux de cordes élégiaques qui renvoient une image extatique du lyrisme restent pour John Williams la meilleure façon d’exprimer l’attachement qu’il a pour cette histoire. Entre les pointes de tension et les sursauts de mystère, d’autant plus perceptibles qu’ils ne sont qu’esquissés, suggérés par la musique, le compositeur trace des cercles de lumière pour mieux illuminer l’extraterrestre, en écho à la sublime lumière d’Allen Daviau. Steven Spielberg a réalisé plus qu’un film personnel. C’est un voyage au coeur de notre enfance, un mirage de près de deux heures au sein d’une banlieue aux accents d’un temps jadis. En quelle année sommes-nous ? Est-ce que tout cela est vrai ? Est-ce qu’il existe vraiment ? Qu’importe… E.T. demeure un film inoubliable, aussi brillant que les reflets scintillants dans les yeux de l’extraterrestre. On ne peut que se répandre en mots doux pour lui.  « Vous n’êtes pas censé tomber amoureux de votre propre film, mais je suis tombé amoureux d’ET. » s’exclamera Steven Spielberg.

© DR

 

E.T. demeure un message d’amour absolu, universel et intemporel de Steven Spielberg, qui signe là, indéniablement, son meilleur film. La magie du long-métrage opère à chaque vision auprès de toutes les générations. Les blessures d’enfance de Steven Spielberg ne sont désormais qu’un lointain souvenir pour laisser place au bonheur apporté par E.T.

 

Je crois que ce qui a motivé mon film, ce qui le nourrit, ce sont davantage les expériences malheureuses – même si beaucoup de mes films, exaltent un certain appétit de la vie, une certaine joie de vivre… Mes souvenirs les plus forts sont toujours les plus malheureux. 

Steven Spielberg

Réalisateur

A propos de l'auteur

Christopher Poulain

Photographe et réalisateur, diplômé de l'École Supérieure d'Études Cinématographiques (ESEC - Paris 12e). Passionné d'art, de musique 70's et de voyage.

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