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Cinemas Makers : rêver le cinéma de demain

Malgré un climat socio-économique houleux, le secteur cinématographique français a su comme par miracle faire bonne figure l’an dernier. Les exploitants ont en effet enregistré leur plus haut niveau d’entrées depuis 53 ans, avec une très nette augmentation de l’attractivité des films américains (55,2% de la part du marché) face aux productions nationales (39,3%), laissant loin derrière eux leurs petits cousins « étrangers » (seulement 9,8% de la part du marché) *. En salle, les spectateurs semblent apprécier de plus en plus l’offre « premium », immersive et confortable, qu’une poignée d’établissements seulement peut se permettre de leur proposer, au vu des coûts exorbitants exigés pour l’installation et l’entretien des équipements dédiés (4DX, Imax, etc.) Si ces gadgets dernier cri remportent un franc succès en Île-de-France, trois autres régions s’affirment comme de sérieux compétiteurs, et notamment l’Occitanie, un terreau plutôt fertile pour les cinéphiles.

C’est par exemple dans la périphérie toulousaine qu’on a pu découvrir en 2018 la Forêt Électrique, un tiers-lieu éphémère, solidaire et citoyen, consacré à l’exploitation cinématographique. Deux saisons durant, les spectateurs y ont assisté à une centaine de projections d’œuvres aussi diverses que variées, en plus des animations proposées en marge de la programmation  (vides greniers, ateliers DIY, vernissages, etc.) Ce succès, Agnès Salson et Mikael Arnal, les « locataires » des lieux, le doivent d’abord à leur modèle économique, puisque ce sont les spectateurs eux-mêmes qui ont participé à transformer l’espace originel, une vaste friche urbaine, en espace de projection. Le « super chantier », financé en partie grâce à une campagne de crowdfunding, aura permis de fédérer une petite communauté de cinéphiles autour de la transmission de savoirs manuels, qu’il s’agisse de peindre un mur ou bien de fixer les fauteuils d’une salle. A l’heure où les gros acteurs du secteur s’orientent vers la dématérialisation du ticket d’entrée pour des sommes relativement exorbitantes – comptez ainsi entre 12 et 14 euros en moyenne pour réserver votre place dans un multiplexe en Ile-de-France -, les deux jeunes exploitants relèvent, eux, le pari fou de réinventer la salle de cinéma en commençant par imprimer leurs propres billets vendus à 6 euros seulement. La Forêt Électrique fermera ses portes le 3 novembre 2018, au terme de seize semaines agitées et stimulantes pour ses fondateurs qui seront parvenus, à leur échelle, à recréer du lien dans un environnement social globalement atomisé. L’entreprise, couronnée de succès, est d’ailleurs appelée à se pérenniser à l’horizon 2024 pour au moins trente ans, bail oblige, sous la forme d’un cinéma « sédentaire », implanté en lieu et place d’anciens ateliers de menuiserie en plein cœur de Toulouse. Le centre culturel d’un genre nouveau comportera également un  espace dédié à la production artistique et un café-bar, pour mieux « célébrer le cinéma, l’art aventureux, les nouvelles formes de l’image animée » ainsi que pour « inviter la jeune création » et « réinventer la salle de cinéma ». Plus que jamais convaincus de la nécessité de « rassembler les rêveurs » [cf. Thomas Aïdan. « 2020 : Transmission », La Septième Obsession, n°26, janvier-février 2020], Agnès Salson et Mikael Arnal engagent ainsi une réflexion salutaire sur la pertinence même de la salle de cinéma à l’heure du boom de la SVOD à domicile.  

ON THE ROAD AGAIN

C’est lorsque débarque en France Netflix, plateforme star du secteur, que le duo s’embarque sur les routes de France à bord d’un vieux van Volkswagen pour partir à la découverte d’une centaine de cinéma indépendants. Mais au fait, ces joyeux fanfarons sans cesse à contre-courant, qui sont-ils ? Agnès Salson, alors étudiante en journalisme à Paris, caresse le doux rêve de devenir exploitante au cours d’un stage à La Septième Salle, un « ciné-club 2.0 participatif et communautaire » selon Tom Dercourt, fondateur de ce bien singulier concept. L’apprentie reporter se dirige alors vers la Fémis pour y apprendre les trucs et astuces du métier qu’elle apprivoise enfin dans un cinéma bordelais. Mikael Arnal, lui, s’intéresse davantage aux potentialités créatives offertes par les nouvelles technologies, et notamment la 3D, une passion qu’il met en pratique dans ses courts-métrages d’animation. Flashback en 2014, donc. Nos deux globe-trotteurs cinéphiles s’en vont élargir leur horizon dans des petits cinémas classés Art & Essai qui accusent le coup face au vieillissement et partant, à la raréfaction de leur clientèle.

© Agnès Salson & Mikael Arnal

Et en effet, pourquoi les jeunes générations se précipiteraient-elles dans les salles pour forger leur cinéphilie alors que de nouveaux canaux de diffusion ne cessent de proliférer ? Les petits commerces de cinéma si chers à Godard ont perdu de leur superbe quand il s’agit de faire découvrir des films à un public loin d’être aujourd’hui déboussolé par cette redistribution des cartes -58,9 % des consommateurs de Vidéo à la Demande en France déclarent ainsi avoir visionné un programme sur Netflix en 2019 [selon le Baromètre VàD/VàDA, CNC, novembre 2019, N.D.L.R.]. Quelques exceptions dérogent certes à là règle, comme le mode de gestion associatif proposé localement en Bretagne et dans le Gers ; mais ces rares exemples de cohésion ne suffisent guère à laisser augurer de beaux jours pour le parc de salles français. Arnal et Salson tournent alors leur regard par-delà les frontières hexagonales pour découvrir encore d’autres alternatives possibles en vue de fonder leur propre cinéma. 120 jours leur suffiront à voyager en 2016 dans une centaine de salles en Europe, histoire de trouver une réponse à la fois créative et suffisante aux nouvelles pratiques des spectateurs dans des climats politiques, économiques et culturels très variés. Une campagne de crowdfunding leur permet à nouveau de réunir le budget nécessaire, en complément des fonds avancés par des partenaires publics et privés parmi lesquels le CNC, Unifrance ou encore la Fondation Crédit Agricole. En voyageurs avertis, les deux amis parcourent le web pendant six à huit mois pour cibler plus précisément leurs destinations, en complément des conseils avisés que leur prodiguent la CICAE [Confédération Internationale des Cinémas d’Art et Essai, N.D.L.R.] et le réseau Europa Cinemas. Leur attention se focalise cependant très vite sur le réseau alternatif, en marge des hauts lieux symboliques de l’exploitation indépendante. C’est ainsi en défrichant radicalement l’écosystème qu’ils partent à la rencontre des « makers », ces adeptes de la philosophie du « faire par soi-même », des bidouilleurs 2.0 qui proposent une alternative écoresponsable dans leurs territoires respectifs face à une logique industrielle toujours plus agressive. Premier constat : nombre de ces salles en Europe ont adopté un modèle économique relativement viable depuis belle lurette pour survivre contre vents et marées à une conjoncture économique fragilisée comme jamais. Leur espoir de salut ? Le public, seul capable de réinvestir et donc de faire vivre des lieux oubliés puis réinventés afin de mieux répondre à ses attentes, dans des pays où se payer une séance de cinéma relève d’un luxe superfétatoire. A Naples et à Palma de Majorque, certaines salles optent par exemple pour le ticket en attente, permettant en retour de donner les moyens à ceux qui n’en ont pas de se « payer une bonne toile ». Ces entrepreneurs un brin idéalistes s’inspirent bien souvent de leurs propres expériences de spectateurs, la plupart dans les années 80-90 lorsque les multiplexes commençaient à pointer le bout de leur nez. Loin de célébrer la culture cinéphile de la VHS, chacun entend sociabiliser son espace de projection durement conquis, en incitant à la participation directe et horizontale du public. L’exploitant range alors au vestiaire sa panoplie de diffuseur et confie à la clientèle ses outils, voire même les clefs de la maison.

© Agnès Salson & Mikael Arnal

© Agnès Salson & Mikael Arnal

L’ARBRE DERRIERE LA FORÊT

Pour ces cinema makers, fédérer une communauté autour de leur projet implique souvent une participation financière et créative de leur public, qu’il s’agisse de contribuer à payer les travaux de rénovation des murs ou de s’impliquer activement dans la programmation et les activités connexes à venir, bien souvent des bars, des librairies ou des salles d’exposition. Les spectateurs ainsi fidélisés par une pratique ludique et conviviale redécouvrent comme par magie qu’aller au cinéma, c’est avant tout une expérience sociale où les interactions ne consistent pas uniquement à commander précipitamment une formule popcorn/boisson avant de s’engouffrer dans une salle obscure. Car voilà bien le premier défi de taille qui attendait ces créateurs de tous poils : faire sortir les gens de chez eux, en leur proposant une offre inédite et suffisamment attractive pour les convaincre de s’impliquer dans leur quartier et créer du lien, tout simplement. Le cinéma, outil d’émancipation sociale et culturelle, donc ? C’est possible, notamment au Zumzeig de Barcelone, le premier du genre à assumer une gestion horizontale et  coopérative en Catalogne, ou au Deptford de Londres, un community cinema géré à 100% par des bénévoles. En Italie, on pousse même l’expérience encore plus loin au Postmodernismo de Pérouse dont vous pouvez devenir co-gestionnaire, moyennant une centaine d’euros seulement. Cette nouvelle manière de penser l’exploitation dans un sens physique plus large demande aussi de concevoir des espaces modulables, à même d’accueillir des contenus diversifiés où l’image trouve à s’exprimer sous toutes ses formes, de sa projection à son exposition, en passant par sa dématérialisation. Depuis 2015, la station balnéaire de Lozenets, en Bulgarie, accueille ainsi pendant les grandes vacances d’été un cinéma éphémère en forme de dôme, monté en à peine 24h, perché sur une colline face à la Mer Noire où l’on peut à loisir découvrir des films ou siroter un verre, assis sur un pouf.  Quand ces lieux ne poussent pas du jour au lendemain comme des champignons, les makers investissent en groupe des salles délaissées, bien souvent promises à un sombre avenir par des promoteurs immobiliers peu scrupuleux qui rêvent d’appartements luxueux et de parkings. Ainsi du mythique America de Rome sauvé de l’oubli par des étudiants qui transfèrent en 2012 son activité hors les murs sous la forme d’un festival avant de faire revivre le plus grand drive-in d’Europe, à Cinecitta, à l’occasion de deux soirées de projections spéciales de Grease et d’American Graffiti. Assurer des relais cinéphiles in situ requiert en conséquence d’envisager l’événementialisation des lieux pour enrichir une expérience que ne peuvent offrir une plateforme VOD ou le streaming illégal. Marathons, rétrospectives, séances « petit-déjeuner », etc. : la formule a notamment sauvé le Kinovdor de Ljubljana, le Zumzeig de Barcelone, comme le Wolf de Berlin où l’on pratique littéralement la cinéphilie à fond les ballons.

Ces salles d’un genre nouveau repoussent ainsi toujours plus loin les limites traditionnelles imposées par l’écran en invitant les créateurs émergents à présenter leurs œuvres dans le cadre d’une expérience à la fois sociale et artistique, mais surtout vitale à l’échelle locale, dans les quartiers avec l’aide du tissu associatif, et même à l’international, dans des territoires davantage précarisés. On pense ici au Cube Microplex de Bristol où l’on diffuse des images à l’intérieur comme à l’extérieur des frontières – et notamment au Népal et en Palestine – comme on consomme local avec une recette maison de Coca Cola concoctée sur place et sur mesure. La boisson, c’est aussi l’une des préoccupations du Bellevaux, un lieu transdisciplinaire en plein cœur de Lausanne où le brasseur local propose des dégustations de bières en fonction de la programmation. Bref, il en va du voir, comme du boire et du manger : tous les goûts sont dans la nature. Ces initiatives seront finalement consignées en ligne dans une boîte à idées.

© Submerge

LA FABRIQUE DE TERRITOIRE 

De retour à la maison, Agnès Salson et Mikaël Arnal remettent au CNC un rapport sur les pratiques émergentes de l’exploitation cinématographique en Europe, alors qu’en France les friches artistiques et culturelles ne cessent de pousser un peu partout à la périphérie des villes depuis une vingtaine d’années. Si le modèle économique de ces tiers-lieux satisfaisait jusqu’ici les promoteurs immobiliers qui profitaient de l’occupation éphémère de leurs murs pour revoir leur valeur à la hausse, les  acteurs de « l’urbanisme transitoire » s’inquiètent aujourd’hui de la pression foncière qui commence à les mettre sur la touche, notamment du côté de la capitale où l’on déblaie le terrain à vitesse grand V pour accueillir le Grand Paris et les Jeux Olympiques de 2024. On ne s’étonnera donc pas que les pouvoirs publics, peu soucieux des initiatives pratiques et culturelles, aient pu faciliter par exemple l’expulsion des locataires de la friche Mains d’Œuvres à Saint-Ouen en octobre dernier, au moment même où les survivalistes du cinéma parisien La Clef luttaient pour conserver une institution culturelle historique appelée à devenir selon le bon vouloir de son propriétaire, un théâtre de boulevard ou un penthouse de luxe. De son côté, le gouvernement s’essaie au bien-nommé « marketing territorial » depuis juin dernier grâce à son Conseil national des tiers-lieux censé porter secours à quelques 300 lieux alternatifs d’ici deux ans. 

© La Forêt Electrique

© La Forêt Electrique

Dans cette drôle d’époque où les instances politiques n’usent plus guère ni du dialogue ni de la négociation, Arnal et Salson arrivent à point nommé avec leur Forêt Électrique dont les aspirations rejoignent les ambitions de la « Fabrique de Territoires » gouvernementale, à savoir créer des « lieux nouveaux » et « renouer du lien social » dans des espaces hybrides capables de participer en retour au développement économique du territoire où ils sont implantés. Leur cinéma rêvé, ils l’installeront du côté du Faubourg Bonnefoy de Toulouse, une ville dont la réputation cinéphile ne s’est pas démentie depuis quelques temps. Si une enseigne UGC vient d’y fermer ses portes pour se délocaliser extra muros, les salles Art et Essai n’ont pas manqué de déposer un recours pour retarder l’arrivée de ce concurrent de taille à la périphérie où réside une bonne partie du jeune public, cible privilégiée des tiers-lieux comme des multiplexes. En attendant l’ouverture de leur cinéma rêvé, nos deux globe-trotteurs ont, eux, publié en novembre 2019 le journal de leur grande traversée sous la forme d’un livre, Cinema Makers, disponible aux éditions du Blog documentaire.

* Source Baromètre CNC, décembre 2019.

Copyright photo de couverture : Agnès Salson et Mikael Arnal/Tour des cinémas/Bande à part.

A propos de l'auteur

Boris Szames

Déclaré cinémaniaque à la naissance, Boris se met à porter très tôt le col roulé en hommage à Godard. Il voit depuis la vie en Cinémascope et Technicolor trichrome. Boris prépare actuellement une thèse sur le port du mulet dans la filmographie de Patrick Swayze, en attendant la publication de son ouvrage : "Plasticité du corps britannique - Étude comparée du déhanché de Hugh Grant hier et aujourd'hui".