Longtemps cru impossible, le Justice League de Zack Snyder a alimenté les discussions de la planète cinéphile comme une machine à fantasmes dans laquelle on a projeté tout et son contraire, qu’on se place du côté des fans de Snyder ou de ses détracteurs ou des cinquante nuances séparant les camps. Maintenant qu’il existe, le film devient automatiquement un symbole, celui du pouvoir du public et des auteurs sur les studios, au point qu’on en oublierait presque de voir sa vraie nature : un film de super-héros unique à contre-courant du genre entier actuel.

LE MASSACRE DE LA SAINT-BATMAN

Il était une fois un mauvais film. Pas un film mauvais juste d’après certains, mais pour tout le monde. Même le grand public le détestait. Même les fans. Même ses propres acteurs. Même le studio qui l’a engendré savait qu’il sortait un mauvais film. Ce film, c’était le Justice League de 2017. Comme un animal sacrifié en rituel, la pauvre bête n’avait jamais eu la moindre chance. Le plan initial était simple : Snyder devait réaliser cinq films qui allaient poser les bases du DC Cinematic Universe, avec des films solo qui se raccrocheraient à son fil rouge. Man of Steel (2013) et Batman v Superman (2016) étant les deux premiers chapitres, qui devaient être complétés par la suite par une trilogie Justice League. C’était un plan essentiellement construit comme une réponse à l’hégémonie de Kevin Feige avec le Marvel Cinematic Universe, une manière de dire « notre masterplan tient d’un réalisateur/auteur, pas d’un producteur qui gère une légion de mercenaires ». Parce que c’est bien de Snyder et de sa vision que découlait tout cet univers, c’est lui qui a designé et construit les règles qui régissent cet univers partagé, au point qu’on parle aussi de « Snyderverse » pour les départager du reste. Seulement, ce plan est parti en fumée le jour où Zack Snyder est parti de la production du premier film Justice League (2017) à la suite du suicide de sa fille. La décision la plus sage et la plus intelligente aurait été de donner à Snyder le temps voulu pour faire son deuil et de retarder la sortie du film d’un an ou de le couper en deux comme c’était envisagé au départ, avec la deuxième partie qui serait sorti six mois plus tard, à la façon de Matrix Reloaded et Revolutions (L. & L. Wachowski, 2003). Mais Warner Bros n’était pas dirigé par des gens sages. Dans leur contrat, une clause stipulait que le studio leur donnerait des millions de dollars en bonus si la sortie du film était garantie pour l’année 2017, quel que soit son résultat en salle. Des décisions furent prises très vite. Autumn Snyder est morte en mars. Zack Snyder est parti du film après avoir fini le tournage lors de la post-production en mai. Le film avait comme date de sortie novembre. En six mois, le studio va massacrer le film pour forcer sa sortie. Ils engagent dans la foulée Joss Whedon. Le calcul est évident : Whedon a rapporté des milliards avec ses deux Avengers, qu’il s’occupe donc de l’équipe de super-héros DC pour faire de même. C’est un contresens absurde quand on sait a quel point tout oppose Snyder et Whedon, que ce soit dans la manière de filmer, d’écrire, de penser leurs histoires et leurs personnages. Deux mois de reshoots sont organisés pendant l’été pour retourner plus de la moitié du film. Le studio veut un film court, deux heures maximum, avec des blagues, et qui ne soit pas un repoussoir effrayant pour les enfants comme l’a été Batman v Superman, résolument plus mature et violent que les films Marvel. Whedon va s’en donner à coeur joie. 

© Clay Enos/Warner Bros./DC Entertainment

© Clay Enos/Warner Bros./DC Entertainment

Il ne faut pas oublier que Joss Whedon, au-delà de ses frasques privées, au-delà même du fait qu’il soit un tyran de plateau et un raciste notoire comme cela fut révélé par Ray Fisher, est aussi un égomaniaque. Lorsqu’on lui offre sur un plateau Justice League, il ne va donc pas juste terminer la post-production de Snyder et peaufiner le montage, il va s’approprier corps et âme le film, le vampiriser jusqu’à la moelle. Car il faut savoir qu’avant d’avoir été sacré roi du monde par Kevin Feige en 2012, Whedon sortait de dix ans de galère dont on pensait qu’il ne sortirait jamais. Non content d’avoir planté pour toujours Firefly avec le bide du film Serenity (2005), il a aussi écrit nombre de scripts refusés par les studios, parmi lesquels un traitement pour un film Batman dans lequel il décrit Bruce Wayne enfant se rendant compte avec plaisir qu’il sait se battre de façon innée (à la place on a eu Nolan), et surtout un scénario pour Wonder Woman, absolument abject, suite de vannes pas drôles où Wonder Woman fait plus l’objet de dialogues sur son physique que montrer qu’elle est une super-héroïne, le tout finissant dans un climax qui était le brouillon de celui du premier Avengers (2012), serpent géant volant métallique inclus. C’est donc une parfaite vengeance pour lui de saborder le travail de Snyder dans son dos, et des exécutifs qu’on imagine trinquant ensemble à l’idée de pouvoir sortir un film qui n’a plus rien a voir avec ce qu’il aurait dû être. Le résultat, on le connaît, un désastre. Les rajouts de Whedon sont embarrassants de nullité, des dialogues qu’on n’accepterait pas venant d’une parodie amateure, sans parler des gros plans insistants sur les fesses de Wonder Woman en pantalon moulant en cuir, du production design totalement retravaillé où le méchant Steppenwolf devient une bouillie numérique lisse, où le ciel passe du noir au rouge, où Aquaman devient un gros beauf, où Cyborg est un figurant, où Batman fait des blagues hors-sujet, où presque toute l’équipe essaye de draguer Wonder Woman à un moment ou à un autre, où les Paradémons se baladent à Gotham sans raison, où l’étalonnage est revu pour donner un résultat plus pimpant et enfantin, où une famille d’Europe de l’Est en caricature raciste sert de métaphore à l’ancrage humain puisque chaque parcelle d’humanité des héros a été systématiquement coupée au montage, etc. La moustache de Henry Cavill effacée numériquement à la truelle n’était que la partie visible d’un iceberg dont on prend aujourd’hui conscience. La version de Whedon n’avait absolument aucun intérêt, ne racontait rien, n’était ni drôle ni prenante mais laide, chaque tentative de mise en scène étant sabordée par le montage, le recadrage, les ajouts numériques, et ainsi de suite. Il en a résulté qu’à sa sortie en salle, tout le monde, de l’industrie au public, savait que c’était une arnaque et que le film s’est royalement planté au box-office. Tous les plans d’un univers partagé construit et cohérent se sont envolés. Pour ceux qui s’étaient émotionnellement investis dans ces personnages et cet univers, c’était un enfer.

Et puis la lumière est venue des fans. Le mouvement « #ReleaseTheSnyderCut » est né des réseaux sociaux, a pris de l’ampleur, de mois en mois, d’année en année, au point que Warner a fait le seul choix qui s’imposait : céder au public pour ne pas se le mettre définitivement à dos, ce qui aurait mis en péril tout futur film de cet univers. Zack Snyder était enfin libre et avait même le final cut pour une sortie en VOD sur HBO Max, ce qui impliquait qu’il pouvait imposer son ratio de 1:33 (pour respecter l’image tournée en 1:43, la version de Whedon coupant une partie de l’image), imposer sa durée (4h, du jamais vu pour un film de super-héros), imposer ses designs, son étalonnage, son montage, bref : sa vision. Quel que soit le degré de sincérité de toutes les parties concernées dans cette nouvelle version, il faut admettre que c’est du génie en terme de storytelling : Whedon maintenant disgracié pour ses fautes professionnelles comme personnelles, la version de Snyder prend l’allure d’un sentiment de justice pour le public, qui se sent récompensé du lobbying, vengé du « traître », problématique qui plus est – et on respecte enfin la démarche très personnelle de son auteur, autant en termes artistiques – parce qu’elle sort des clous qu’on le veuille ou non – qu’en termes personnels – parce que ce dernier termine le film en mémoire à sa fille défunte et qu’il en profite pour promouvoir une association de prévention du suicide.

© Warner Bros./DC Entertainment

LA LÉGENDE DU ROI MIDAS

Maintenant qu’il existe, on est bien forcés d’admettre certaines évidences qui ne surprendront personne sur le film : oui, quand on respecte la vision d’un réalisateur (pour peu qu’il en ait une), le résultat est meilleur que quand on tire le film de force dans une direction opposée. Oui, le film est meilleur ainsi. Encore mieux : on est passé d’un très mauvais film, presque irregardable, à un très bon film de super-héros. Le plomb a été changé en or. Le miracle est là. Alléluia ! Alors ça soulève une question : comment on peut passer d’un mauvais film à un bon film si c’est la même chose, la même histoire, les mêmes images ? Beaucoup de raisons expliquent ce résultat. Déjà, on constate que quasiment l’intégralité de la version Whedon était du reshoot, et le peu de Snyder qui était resté au montage est de loin les pires scènes de la version Snyder, elles-même mal remontées. Un exemple simple étant le combat de Wonder Woman contre des terroristes. Chez Whedon, l’action est illisible, mal rythmée, et ne raconte rien. Chez Snyder, la scène est centrée sur le décompte de la bombe et la vitesse de Wonder Woman, qui montre comment chaque geste est parfait, calculé et divin, d’où les ralentis. Tout cela pour montrer l’étendue de ses pouvoirs et le modèle qu’elle est pour une petite fille qui lui demande si elle pourrait être comme elle quand elle sera grande (oui, elle pourra). De plus l’étalonnage rétabli de Snyder nous montre un monde au bord du gouffre après la mort de Superman, alors que celui de Whedon était lumineux et très coloré juste après son deuil mondial, ce qui n’avait aucun sens. Enfin, le découpage de l’action prend son ampleur et son sens uniquement en 1:33. Recadré en 1:85 par la version Whedon, le film donnait une image téléfilm banale à son sujet. En 1:33, les héros remplissent le cadre et l’action se centre sur leurs mouvements plutôt que sur l’univers qui les entoure. Des héros qui volent aspirent à la verticalité, ceux qui marchent à l’horizontalité, logique. De plus le format rend bien plus spectaculaire sur un écran assez grand puisqu’on retrouve des dimensions proches de l’IMAX. Autre raison : prenez un comics DC au hasard, ouvrez-le. Les deux pages forment un carré où la largeur est égale à 1,35 fois la longueur du papier, soit presque le ratio du 1:33 du film. On retrouve donc l’espace scénique des comics, l’équivalent d’une double page permanente. Dans le même ordre d’idées le film est divisé en six parties, comme les six numéros de comics formant un arc complet en reliure, avec chaque partie ayant une durée adaptée à celle d’un comics qu’on transposerait à l’écran seul. C’est une manière assez élégante de retrouver la structure narrative du matériau d’origine tout en préservant l’idée de faire un vrai film de cinéma.

© IGN/Warner Bros./DC Entertainment

© DC Comics

Devant la version Whedon, on était souvent consternés par les blagues pas drôles balancées par n’importe quel personnage à n’importe quel moment. Ils étaient réduits à l’état de pantins jamais crédibles. Dans la version Snyder, chacun des héros a un arc qui lui donne une dimension humaine. Le sauvetage d’Iris par Flash nous montre sa perception du temps et nous fait comprendre son rapport au monde. L’origin story de Cyborg devient une tragédie touchante avec des sentiments complexes et nuancés. Batman passe de pauvre gars dépassé bégayant à un homme porté par sa foi qui le dévore. Wonder Woman, pathétique chez Jenkins il y a à peine trois mois dans Wonder Woman 1984, a ici de l’épaisseur, de la gravité et une vraie présence. Aquaman, qui n’est plus juste réduit à balancer du « My man! » ou « Alright! » comme un NPC quand il ne reluque pas Wonder Woman, devient un type intelligent, sensible, conscient des enjeux humains et personnels de chacun. Même Alfred prend de l’épaisseur. Même Loïs a une petite trajectoire sur l’acceptation du deuil. Même le méchant a un arc ! Tous les personnages sont définis par leur rapport à leurs racines, leurs origines, leurs parents, et c’est ce qui lie les héros en tant qu’équipe, comme des orphelins unis. Un lien tangible et concret qui fait d’eux autre chose que de simples figurines. Ensuite il y a le design. Par exemple on peut se demander (surtout pour les non-lecteurs qui ne connaîtraient pas The Return of Superman) pourquoi le Kryptonien a un costume noir dans ce film, et pas le bleu. Mais Snyder montre pourquoi sans l’expliquer : le noir absorbe la chaleur du soleil et le corps de Superman tient ses pouvoirs des radiations solaires. Autrement dit un costume noir lui permet tout simplement d’être plus fort et on le comprend sans besoin d’exposition inutile. Steppenwolf devient un personnage beau à regarder. Les CGI sont parfois magnifiques et bien intégrées, alors que les incrustations étaient souvent embarrassantes chez Whedon tant on sentait le fond vert. On retrouve le film d’un esthète pur, qui a fait des études d’art et qui sait de quoi il parle quand il élabore la composition d’un plan, le design d’un décor, d’un costume, d’une armure ou la couleur du ciel ou des ennemis. Que le corps de Steppenwolf soit recouvert de métal et d’épines, ça a du sens avec le personnage. Qu’il soit conçu comme un vrai démon a cornes et pas juste un viking de l’espace, c’est cohérent avec ce qui nous était promis par la fin de Batman v Superman. Et enfin, on peut voir un peu des New Gods de Jack Kirby avec Desaad et surtout Darkseid, qui en impose avec très peu de temps à l’écran. De quoi faire regretter à jamais qu’on ne puisse avoir la suite de l’histoire un jour. C’est le problème de faire un bon premier épisode de trilogie. Ça n’aurait posé aucun souci que le Justice League de Whedon n’ait jamais de suite. Pour celui de Snyder, ça crée une nouvelle frustration. Parce qu’ici l’action fonctionne. Les scènes spectaculaires le sont sans s’éterniser. Chaque personnage sert à quelque chose et chaque moment d’héroïsme semble mérité. 

© IGN/Warner Bros./DC Entertainment

© IGN/Warner Bros./DC Entertainment

Alors est-ce pour autant le film de super-héros parfait ? Non. L’humour de Snyder, même s’il est meilleur que celui de Whedon, ne fonctionne pas toujours. Autre souci, le film, en gardant un maximum de scènes au montage, a du gras. Il y a de l’exposition en trop, des scènes pas forcément utiles à la narration, quelques redondances. Le plus gros problème étant que le film a une très bonne fin… Mais vingt-cinq minutes avant le générique ! Après quoi, on a trois séquences clairement indulgentes avec le public qui font dans le fan service, dont la scène post-générique risible entre Luthor et Deathstroke qu’on avait déjà eue 2017, une vision post-apocalyptique incroyablement lente et inutile dans la perspective d’aucune suite possible et l’inclusion au forceps d’un personnage qui n’a aucun sens dans la mesure où il a les pouvoirs de Superman, l’intelligence de Batman, mais décide de se mettre en retrait pendant tout le film et ses batailles où il aurait été bien utile avant d’arriver tout à la fin pour dire « au fait si vous avez besoin de moi, appelez-moi ». Finir là-dessus, après avoir passé quatre heures à rétablir la noblesse d’un film dont on pensait qu’il n’en avait aucune, ça revient à manger dans un grand restaurant gastronomique avec des plats méticuleux pour tout recouvrir de ketchup. Mais même avec ce gâchis, il faut bien être reconnaissant que le film puisse exister en l’état et arrive à combler une attente simple qu’on avait oublié qu’elle devait être comblée : faire un bon film DC. Un vrai film de super-héros, où les super-héros s’appellent par leurs noms de super-héros, ont leurs vrais pouvoirs, parlent et bougent comme on les connaît dans les comics, où ils sauvent des gens, où ils représentent de belles choses et où on est galvanisés par leurs pouvoirs et leur mythologie. C’est déjà en soi, infiniment plus que n’importe quel autre film de la franchise depuis Man of Steel. Et si on ne retrouve pas la fougue des pages de Grant Morrisson, Jack Kirby, John Byrne et d’autres, au moins on retrouve enfin le vrai Zack Snyder et son iconoclasme. Justice a été rendue.

Zack Snyder’s Justice League (2021 – États-Unis) ; Réalisation : Zack Snyder. Scénario : Chris Terrio, Zack Snyder et Will Beall d’après les personnages créés par Jerry Siegel et Joe Shuster. Avec : Ben Affleck, Henry Cavill, Gal Gadot, Jason Momoa, Ezra Miller, Ray Fisher, Amy Adams, Amber Heard, Ciaran Hinds, Jeremy Irons, Diane Lane, Joe Morton, Connie Nielsen, Ray Porter, J.K. Simmons, Robin Wright, Jared Leto, Joe Manganiello, Willem Dafoe, Jesse Eisenberg et Harry Lennix. Chef opérateur : Fabian Wagner. Musique : Junkie XL. Production : Charles Roven, Deborah Snyder, Ben Affleck, Chris Terrio, Christopher Nolan, Jim Rowe, Emma Thomas, Wesley Coller et Curtis Kanemoto – Atlas Entertainment, DC Entertainment, DC Films, HBO Max, RatPac-Dune Entertainment, The Stone Quarry et Warner Bros. Pictures. Format : 1.33:1. Durée : 242 minutes.

Disponible en VOD à partir du 18 mars 2021.

Copyright illustration en couverture : DC Films/Getty Images/Ringer illustration.