On le sait (ou pas) : Ciro Guerra aime les allégories, les symboles, les métaphores, les trucs comme ça. De là que lorsque le cinéaste colombien tente d’extraire Johnny Depp de sa traversée du désert, il l’envoie tourner (on vous le donne en mille) en plein désert. On comprend l’idée. Rajoutez-lui des certificats de sérieux glanés aux festivals de Venise et de Deauville, la présence de Robert Pattinson (décidément au casting de tous les films que vous verrez ces prochains mois) et la curiosité de voir un réalisateur latino-américain débuter dans le registre hollywoodien… Vous obtiendrez alors autant de bonnes raisons de donner sa chance à En attendant les barbares, condamné à une sortie VOD par le Coronavirus et les rebondissements scatophiles de la télénovela Heard-Depp. Alors, fin des vaches maigres ou grain de sable supplémentaire dans la filmographie de Johnny ?

QUAND T’ES DANS LE DÉSERT DEPUIS TROP LONGTEMPS

Nous voici dans un petit village sablonneux à l’orée de l’Empire. Le Magistrat (Mark Rylance) est en charge de la politique du lieu mais surtout de veiller à l’intégrité de la frontière, menacée par des hordes de Barbares venus du Désert. Débarque le vestimentairement impeccable mais humainement détestable Colonel Joll (Johnny Depp), représentant du pouvoir central, dont la sauvagerie xénophobe va pousser Le Magistrat à renier sa loyauté de fonctionnaire pour embrasser la grande cause de l’Humanité. Vous noterez la densité inhabituelle de majuscules dans ce synopsis. C’est que Ciro Guerra assume la forme de la parabole, c’est-à-dire du film où chaque lieu, chaque personnage, porte plus volontairement une idée qu’une trame individuelle. Le Magistrat, c’est le Juste, le Résistant, celui dont l’attachement aux Hommes est pur et renforcé par son courage. Entre son devoir de fonctionnaire et son devoir d’Homme, il n’hésite pas, oh non ! Vous le reconnaitrez à son regard triste, ses besoins simples, ses vêtements de lin blanc. Le Colonel Joll, en revanche, est vraiment méchant. Il est même habillé de noir pour le souligner, drapé dans un costume parfaitement inadapté au climat, toujours impeccable malgré la poussière du sable, élégant comme la collection Homme 1939 d’Hugo Boss. Il est fourbe, en plus, puisqu’il dissimule son regard derrière les verres réfléchissants de ses lunettes de soleil aux paysans qu’il torture après manger (et qu’est-ce qu’il mange !) D’où Le Magistrat tire-t-il sa force morale ? Et pourquoi le Colonel est-il aussi méchant ? Nous n’en saurons rien. L’avantage, lorsqu’on jongle avec des métaphores, c’est qu’on n’est pas obligé de s’expliquer. Le symbole ne s’embarrasse pas de subtilités, il se brandit et puis c’est tout. A partir de là, En attendant les barbares enfonce ses balourdises avec le même entrain que les Romains leurs clous dans les mains du Christ. Rien ou presque ne nous est épargné, du contraste racial entre le gentil Barbare typé et le méchant caucasien tout pâlot (le mythe du bon sauvage n’est pas loin) à la Passion du Magistrat martyr, en passant par la scène du lavage de pieds à la connotation explicitement religieuse. Si le film est officiellement adapté de l’ouvrage du Sud-Africain J.M. Coetzee (Prix Nobel de littérature, tout de même), il aurait pu tout aussi bien porter la mention « librement inspiré de certains épisodes de la Bible » sans se trahir. La fleur de l’humanisme telle que dépeinte ici par Guerra se nourrit par des racines religieuses.

© Fabrizio Di Giulio

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DES YEUX PLEINS DE NUAGES

Avec un tel matériel, les acteurs font ce qu’ils peuvent. Johnny Depp recourt encore au déguisement pour tenter de donner de la profondeur à un personnage qui se résume à sa seule cruauté. On l’a vu se débattre comme un noyé en conférence de presse pour imaginer de l’épaisseur à son Colonel. On le voit surtout à l’écran, tellement concentré pour jouer l’impassibilité qu’il parvient à en faire des caisses dans la sobriété. Robert Pattinson est là et a six lignes de texte. On finit par décoiffer sa gomina pour illustrer son déchirement (un symbole, encore un !). Mark Rylance est tout à fait bien. La déception est d’autant plus vive que le film présente une réelle beauté formelle. Quitte à puiser dans l’esthétique chrétienne, Ciero Guerra emprunte ses scènes d’intérieur aux clairs-obscurs de peintres baroques comme Le Caravage ou George de La Tour. Splendides, tout comme les paysages du Maroc et leurs dunes insondables. Le dépaysement voulu par le refus d’une époque ou d’un lieu précis fonctionne à plein régime. Il permet surtout d’universaliser le propos, ce qui n’est pas à négliger. En effet, il eût été simple de résumer En attendant les barbares à une critique voilée du trumpisme.

Un cinéaste latino, une histoire de frontière et de xénophobie, et voilà que quatre ans de citations du Président américain nous reviennent à l’esprit. Pourtant, chaque spectateur peut y puiser une réflexion locale : la ville du Magistrat, c’est le Rio Grande, mais c’est aussi Calais ou la Méditerranée, c’est chaque lieu où se pose la question de la confrontation au Barbare (au sens étymologique du terme : « celui qui n’appartient pas à ma civilisation »). Le message est bien entendu salutaire, mais lesté par un sens de la démonstration lourdingue et manichéen. Si nos sociétés souffrent de leur intolérance, elles crèvent également de leur paresse à la nuance. Que les curieux soutiennent cet essai malhabile mais sincère de long-métrage à thèse. Les autres, les plus pressés, se dispenseront des deux heures mais réécouteront simplement « L’air du vent » de Pocahontas : « Pour toi l’étranger ne porte le nom d’homme / Que s’il te ressemble et pense à ta façon / Mais en marchant dans ses pas tu te questionnes / Es-tu sûr, au fond de toi, d’avoir raison ? ». Tout est dit.

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Waiting for the Barbarians (2020 – États-Unis et Italie) ; Réalisation : Ciro Guerra. Scénario : J.M. Coetzee. Avec : Mark Rylance, Johnny Depp, Robert Pattinson, Gana Bayarsaikhan, Greta Scacchi, David Dencik, Sam Reid, Harry Melling, Bill Milner, Gursed Dalkhsuren, Tserendagva Purevdorj, Isabella Nefar, David Moorst, Joseph Long, Nayef Rashed, Haqi Ali, Dulguun-Erdene Garamkhand, Will Coban, Faical Elkihel, Simon Luca Oldani et Laura Cosac. Chef opérateur : Chris Menges. Musique : Giampero Ambrosi. Production : Zakaria Alaoui, Monika Bacardi, Brian W. Cook, Deborah Dobson Bach, Michael Fitzgerald, Martin E. Franklin, Cristina Gallego, Penelope Glass, Andrea Iervolino, Danielle Maloni, Luca Matrundola, Olga Segura, Davide Tovi et Andrea Zoso – Iervolino Entertainment et Ithaca Pictures. Format : 2.39:1. Durée : 112 minutes.

Disponible en DVD et Blu-ray à partir du 2 septembre 2020. 

Copyright illustration en couverture : Fabrizio Di Giulio/Gone Hollywood.

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