« Pleurer ne résout rien », assène la grand-mère. Nous sommes dans un prologue qui a des airs de rêve, avec ses hautes herbes et ses fantômes. Ce sera désormais la ligne de conduite du personnage principal de ce film, tout au long de sa vie. Pleurer ne résout rien.

TROIS ÂGES

Nous le suivons au fil de trois âges qui s’entremêlent lors de séquences dévoilant peu à peu ses choix, les bonnes ou les mauvaises surprises qui émaillent son existence morose. Jeune homme, il rêve d’Amérique, danse et chante en anglais avec son amoureuse et partage son logement misérable avec sa mère aimante, qui comme lui travaille à l’usine locale. Un mariage arrangé lui permet de partir là-bas, mais l’Amérique s’avère par bien des côtés aussi dure et ennuyeuse que Taïwan. Des décennies plus tard, voilà notre héros plongé dans la solitude, bien désemparé après l’enterrement de sa mère au pays, et face à sa fille qui ne respire pas non plus la joie de vivre. Pour cet âge de sa vie, le rôle est confié à Tzi Ma. On a vu cet acteur américain d’origine hong-kongaise dans des dizaines de second rôles, il a joué des Chinois, des Japonais, dans tous les costumes et uniformes possibles. Récemment, il prenait de l’épaisseur dans le sympathique L’Adieu (L. Wang, 2019). Ici, il offre au regard son visage impassible, sans qu’on sache la part de tristesse et d’indifférence qui motive cette inertie. Aucun exotisme dans ce film, contrairement à ce que nous vend son affiche. Taïwan se réduit à quelques bouts de trottoir, un appartement et la salle des machines de la petite usine où se fabrique on ne sait quoi. Côté États-Unis, on naviguera aussi d’appartement en appartement en passant par une devanture d’épicerie au rideau de fer servant de navrante éphéméride. Sans oublier les restaurants, taïwanais, chinois ou simples diners en Amérique, lieux où tout, toujours, se noue – rencontres, ruptures, retrouvailles, et leurs corollaires, les scènes de vaisselle, seul ou à deux. Cet art de l’enchaînement des repas où se révèlent les sentiments et les rapports entre personnages, typique du cinéma chinois, avait été porté à son sommet par le très attachant Apart Together (Wang Quan’an, 2010), également emprunt de questions sur les allers-retours entre pays. Ces scènes aux décors resserrés pourraient apparaître comme un signe de pauvreté, mais elles sont au contraire l’occasion de résumer tout ce qui se joue grâce à un cadre simple, quelques gestes, quelques mots, comme quand le couple nouvellement débarqué à New York prend son premier repas américain. Tigertail comporte plusieurs passages où tout est ainsi dit avec une extrême économie – tel ce cadeau que l’on revoit au plan suivant déjà négligé, recouvert d’une pile de journaux. 

QUATRE FEMMES ET UN SUJET

Autour du personnage central, des femmes apparaissent, s’effacent, prennent ou perdent successivement de l’importance – sa mère, son amour de jeunesse, sa femme, sa fille : Tigertail pourrait s’intituler Quatre femmes. C’est beaucoup, quatre femmes pour une seule histoire, surtout qu’on les croise, elles aussi, à différents âges. Le film s’attaquerait-il à trop de sujets à la fois ? Et d’ailleurs, quel en est vraiment le sujet ? S’agit-il des femmes d’une vie ? Du souvenir ? Des regrets et des occasions manquées ? Du rêve américain illusoire? Oui, c’est un peu brouillon, comme si le réalisateur, pour sa première oeuvre largement autobiographique, avait tout voulu caser sans réussir à choisir, sans oser sabrer dans ce trop-plein d’émotions du passé. Et puis, non. Le vrai sujet, qu’on n’avait pas vraiment vu venir, surgit dans le dernier quart d’heure, en même temps qu’il justifie élégamment, en douceur, toute la narration, et que le titre s’éclaire. La gorge se noue, après tout ce temps à observer un peu froidement ce personnage mutique, et on laisse couler les larmes, même si pleurer ne résout rien. 

© Netflix

Tigertail (2020 – États-Unis) ; Réalisation et scénario : Alan Yang. Scénario : Matteo Garrone et Massimo Ceccherini d’après l’oeuvre de Carlo Collodi. Avec :Lee Hong-Chi, Tzi Ma, Kunjue Li, Christine Ko, Hayden Szeto, Joan Chen, Fiona Fu, Yo-Hsing Fang, Margot Bingham,  Kuei-Mei Yang et James Saito. Chef opérateur : Nigel Bluck. Musique : Dario Marianelli. Production : Poppy Hanks, Charles King, Alan Yang, Kim Roth et Peter Pastorelli – Netflix. Format : 2.39:1. Durée : 91 minutes.

Disponible sur Netflix à partir du 10 avril 2020.

Copyright illustration de couverture : Chen Hsiang Liu/Netflix/The Ringer.