La mort transforme la vie en destin, pensait André Malraux. Que nenni : Hollywood transforme la vie en destin, puisqu’il n’est aujourd’hui plus nécessaire d’attendre sa dernière heure pour se constituer une postérité de pellicule. Hier, Elton John ; demain, Madonna ; aujourd’hui : Gloria Steinem, la star de la seconde vague féministe des années 70 aux États-Unis. Un choix que l’on pourrait juger opportuniste alors même que le milieu du cinéma multiplie les femmes fortes pour mieux faire oublier les nombreuses victimes qu’il a causées et qui prennent aujourd’hui la parole. Si l’on peut s’attrister de constater que le mouvement féministe actuel pioche ses icônes dans la génération de ses grands-mères, il était réjouissant d’imaginer un film qui s’appuierait sur une vie si riche pour montrer les fluctuations de la réflexion féministe des dernières décennies. C’était sans compter sur une limite : celle de devoir, pour ce faire, froisser l’étole d’une idole.

ON THE ROAD AGAIN

« Pour beaucoup la vie se résume à essayer de monter dans le train. » « Sur ma route, il y a eu du move, oui, de l’aventure dans l’movie, une vie de roots. » De Grand Corps Malade à Black M (en passant par Kerouac, tout de même), les plus grands auteurs ont fait des rubans d’asphalte, de leurs nids-de-poule et de leurs aspérités, une métaphore de l’existence humaine. Gloria Steinem y a trouvé son compte, elle qui a sobrement intitulé son autobiographie Ma vie sur les routes (publiée en France en 2019 aux éditions HarperCollins). Elle y présente le nomadisme comme un élément constitutif de son existence, par lequel elle explique son manque d’attachement aux hiérarchies instituées, aux modes de pensée figés, son amour des gens, sa bougeotte, sa rebel attitude. En somme : c’est en parcourant physiquement les routes (des États-Unis, puis de l’Inde, puis du monde entier) qu’elle a ouvert son horizon mental. C’est donc tout naturellement que la réalisatrice Julie Taymor construit également son biopic autour d’un voyage en bus dans lequel elle embarque les différentes Gloria de son récit : la petite fille à papa, la pré-ado solitaire, la jeune femme en colère et l’activiste mûre (Julianne Moore, impeccable de mimétisme). Cette dernière, apaisée, riche de son expérience et de son aura, recueille les états d’âme de celles qu’elle fut, de là le pluriel du titre.  Que dirais-tu, toi l’icône, à la petite fille que tu étais ? L’idée est sympathique et offre un peu de relief à un film par ailleurs long et plat comme la route 66. Le revers de la médaille : un ton sentencieux et le sentiment d’une Gloria finalement très isolée. Du parallèle avec ses voyages de jeunesse, il ressort que celle qui, à 20 ans, échangeait joyeusement avec les femmes indiennes ne parle aujourd’hui qu’à elle-même, dans des scènes d’une totale austérité visuelle. Quelle drôle d’idée de présenter comme un bilan, un testament presque, la vie d’une femme dont le combat est toujours d’une actualité brûlante ! Ce ne sont d’ailleurs pas les seuls plans à exfolier la rétine. Comme une résurgence de son passé dans la comédie musicale, la réalisatrice se lâche parfois sur les filtres kitch ou introduit des scènes oniriques entre deux tranches de biographie. De quoi priver le film d’une esthétique clairement identifiable et le faire osciller entre séquences d’une platitude scolaire et démonstrations un peu lourdaudes. L’envie de bien faire est là, un peu trop visible sans doute.

© Daniel C. McFadden/LD Entertainment/Roadside Attractions

© Daniel C. McFadden/LD Entertainment/Roadside Attractions

GLORIA AU PLUS HAUT DES CIEUX

On le sait, Gloria Steinem n’a pas été très convaincue par la (pourtant formidable) série Mrs America (2020), dans laquelle elle était déjà dépeinte et qu’elle a ouvertement qualifiée de « ridicule, dégradante et tout simplement pas très bonne ». Sera-t-elle plus indulgente avec ce biopic ? Sans aucune doute, tant il paraît compliqué d’y trouver quoi que ce soit qui puisse faire frisotter son inénarrable brushing lissé. C’est l’écueil de tout biopic et Julie Taymor est tombé en plein dedans : creuser tellement le sujet qu’on s’y enfonce, qu’on s’y englue, qu’on en perd tout recul. The Glorias n’est donc pas à proprement parler un film biographique, il est une adaptation pure et simple, révérente, de l’autobiographie de la dame. Chaque scène est donc l’occasion de souligner son courage et sa liberté dans un monde dominé par les hommes gominés.  

Gloria est une fille dévouée, une journaliste intègre, une guerrière de l’open space et des tribunes où elle défend les femmes, bien sûr, mais aussi les minorités ethniques, sociales, et ce presque jusqu’au martyr. Aurait-elle aimé se construire une famille ou mieux soigner la sienne ? Peut-être, sans doute, elle n’en a pas eu le temps. Ses combats et ses voyages (les deux se confondent tant elle répond, comme Batman, aux appels de détresse d’où qu’ils soient lancés) ont rempli sa vie. Et ce film de se conclure sur deux scènes d’hommage à la reine, où des dizaines puis des milliers de paires d’yeux la fixent avec adulation, où autant d’oreilles s’abreuvent de ses conseils, où autant de voix l’acclament. S’il est impossible de remettre en question la validité des combats ou l’influence de Gloria Steinem, il eut été agréable de les remettre en perspective pour montrer la multiplicité des points de vue et la vitalité des débats féministes. Une qualité que la série Mrs America, quant à elle, possédait indubitablement. Par conséquent, on ne saurait trop vous conseiller de la regarder pour compléter le visionnage de ce biopic docile et inoffensif.

© LD Entertainment/Roadside Attractions

The Glorias (2020 – États-Unis) ; Réalisation : Julie Taymor. Scénario : Julie Taymor et Sarah Ruhl d’après l’oeuvre de Gloria Steinem. Avec : Alicia Vikander, Julianne Moore, Janelle Monae, Bette Middler, Timothy Hutton, Lulu Wilson, Moses Brings Plenty, Lorraine Toussaint, Kimberly Guerrero, Ryan Kiera Armstrong, David Sahe, Enid Graham, Victor Slezak, Allie McCulloch, Tom Nowicki, Joan McMurtrey et Charles Green. Chef opérateur : Rodrigo Prieto. Musique : Elliott Goldenthal. Production : Lynn Hendee, Alex Sans, Julie Taymor, Marcei A. Brown, David Kern (II), Mickey Liddell, Amy Richards, Regina K. Scully, Peter Shilaimon et Gloria Steinem – June Pictures et Page Fifty-Four Pictures. Format : 2.39:1. Durée : 139 minutes.

Disponible depuis le 30 septembre 2020 aux États-Unis sur Amazon Prime.

Copyright illustration en couverture : LD Entertainment/Roadside Attractions/Theo Wargo/Getty Images.