Superman 3 : chronique d’un désastre en quatre saisons

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Prévu pour l’été 1983 entre WarGames (J. Badham) et Stayin’ Alive (S. Stallone), Superman III doit faire date dans l’histoire de l’une des franchises les plus lucratives de tous les temps. La sortie du film coïncide en effet avec le quarante-cinquième anniversaire du personnage créé par Jerry Siegel et Joe Shuster. Si Warner Bros rabote son budget, la production chapotée par les Salkind, père et fils, s’annonce aussi grandiose que sa sortie de route. Chronique d’un désastre annoncé.

Printemps / Hiver (1979-1980)

Printemps 1979. La famille Salkind célèbre le triomphe du premier Superman de Richard Donner au prestigieux hôtel Majestic de Cannes. Toasts et discours s’enchaînent sans discontinuer jusqu’à ce qu’on entende un verre se briser. En cause, Berta, épouse d’Alexander, mère d’Ilya. Une Mexicaine haute en couleur. « Alexander Salkind prétend avoir produit ce film », commence-t-elle. « Mais il n’a pas produit Superman. Mon fils Ilya a produit Superman. Et j’ai produit Ilya ! » Assiettes, verres, bouteilles, vases et pichets virevoltent dans les airs. La tempête Berta frappe de plein fouet le restaurant du Majestic. Le maître d’hôtel lui-même ne sait comment s’en protéger. On appelle à l’aide une armée de serveurs pour balayer les débris pendant qu’Alexander parvient à conduire son épouse en coulisse. « Je pense que nous allons sauter le fromage » annonce le producteur de retour dans la salle.

L’incident est moins anecdotique qu’il n’en a l’air. La production du second opus de Superman charriait déjà son lot d’espoirs déçus. Richard Donner en a été évincé. En cause, la mesquinerie des Salkind. Alexander et Ilya refusaient de lâcher le producteur français Pierre Spengler comme l’exigeait le cinéaste. Donner a dû négocier sans relâche le moindre dollar, le moindre jour de tournage supplémentaire. A la fin des années 70, il rêvait d’une trilogie co-écrite avec son camarade Tom Mankiewicz qui a supervisé à sa demande la réécriture du premier opus d’après le scénario original de Mario Puzo. Donner souhaitait lui proposer d’écrire la suite, puis de lui confier la réalisation de l’ultime volet. Son éviction du deuxième film a semé la zizanie de part et d’autre de la caméra. Mankiewicz a refusé d’écrire la moindre ligne. Gene Hackman a déserté les studios Pinewood pour le tournage d’un Superman 2.0 désormais entre les mains d’un tout autre Richard, Lester, cinéaste venu du jazz (It’s Trad, Dad !, 1962), plus à l’aise avec la pop britannique – comme il l’a prouvé en signant deux films à la gloire des Beatles (Quatre garçons dans le vent en 1964 puis Help! l’année suivante – qu’avec « le truc à la David Lean » mis en scène par Donner. Margot Kidder (Loïs Lane) a dû bien ronger son frein un temps, du moins jusqu’à la fin du tournage. Gene Hackman (Lex Luthor), quant à lui, a refusé de revenir en plateau pour tourner de nouvelles prises de vue sous la direction de Lester. Superman 2 rencontrera finalement son public, malgré un succès financier plus faible que son prédécesseur.

Hiver 1980. Ilya, l’enfant prodige, jette sur le papier un traitement d’une dizaine de pages dans lequel Superman doit s’associer à Mr Mxyzptlk (rôle promis à Dudley Moore), un dangereux farceur venu d’une autre dimension, pour mettre à mal Brainiac, un scientifique extra-terrestre diablement intelligent qui a conçu une machine capable de le manipuler. Salkind trace les grandes lignes d’un drame shakespearien en songeant à faire de ce-dernier le père adoptif follement amoureux de la jeune fille qu’il a sauvée de Krypton, Supergirl. L’histoire abracadabrantesque s’achève par un voyage dans le temps jusqu’au Moyen-Âge où Superman affronte son ennemi juré à la mode de l’époque. Salkind évince Lois Lane du traitement dès la séquence d’ouverture en l’envoyant occuper un poste de correspondante à Hong Kong, et introduit le personnage de Lana Lang, nouvelle reporter-star du Daily Planet. Lex Luthor n’est pas même mentionné. Le producteur s’intéresse plutôt à l’avenir de la franchise. « Est-ce que Superman épouse Supergirl dans Superman III ou Superman IV ? » s’interroge-t-il en conclusion du traitement. Sa seule certitude : Supergirl doit avoir son propre film. L’idée n’enchante guère les cadres de la Warner. Ce Superman III, complexe, s’annonce démesurément cher. Le film ne montre pas moins de trois planètes (Colu, demeure de Brainiac, mais aussi Krypton et la Terre) – sans compter la Voie Lactée où Ilya envoie son super-couple roucouler entre deux comètes – et deux époques différentes. Échaudés, les Salkind songent à vendre leur script à Dino De Laurentiis, talentueux producteur italien mégalo qui vient d’essuyer un sérieux camouflet avec le nanardesque Flash Gordon (M. Hodges, 1980).

Superman 3
Superman 3

Été / Automne (1983-2021)

Le scénario final de Superman III, écrit à quatre mains par le couple David et Leslie Newman, reprend à sa manière quelques éléments du traitement d’Ilya Salkind. Son titre original, Superman vs. Superman, a dû être modifié pour apaiser la colère des producteurs de Kramer contre Kramer (R. Benton, 1979), prouvant ainsi que les super-héros n’ont pas le monopole de la lutte. Dans cette seconde mouture, Brainiac devient ainsi Gus Gorman, un talentueux informaticien qui conçoit un ordinateur surpuissant au service de la cupidité de son employeur, le magnat en costume trois-pièces Perry White dont Lex Luthor empruntera plus tard la dégaine. De brillante reporter, Lana Lang se transforme en mère célibataire lasse de végéter à Smallville où son camarade de classe Clark Kent lui rend visite à l’occasion d’une réunion d’anciens élèves. A la demande des Salkind, revanchards, les Newman n’accordent qu’une dizaine de répliques à Lois Lane. Leur scénario ne plaît pas au principal intéressé, Christopher Reeve. L’acteur le déteste littéralement. Sa patience a déjà été mise à rude épreuve par le comportement déplorable des producteurs. Sans son ami Donner à la barre, ni avec un bon scénario, Reeve menace de quitter le navire. Impossible de songer à donner le moindre tour de manivelle sans lui. Sauf pour les Salkind qui cherchent à la hâte le nouveau visage de Clark Kent. Sont notamment approchés John Travolta, Jeff Bridges et Kurt Russell. Tous refusent. A quelques heures du premier jour de tournage, le tandem obtient la signature de Tony Danza, que les spectateurs connaissent alors surtout pour son rôle de boxeur italien dans la sitcom Taxi. C’est au tour de Richard Lester de tirer la langue sans honte. Le réalisateur réclame aussitôt le retour de Christopher Reeve. L’acteur accepte à condition de pouvoir modifier le scénario à sa guise. Du moins le lui promet-on pour le prochain épisode…

Juin 1983. La bande-annonce de Superman III émoustille les spectateurs avant même la sortie du film. « Voici venue l’heure de l’aventure… Et quand c’est l’heure de l’aventure, c’est l’heure de Superman… » annonce fièrement la voix off comme à l’accoutumé. « Cette fois, Richard Pryor va à Métropolis… » A l’écran, l’humoriste descend d’un greyhound, valise en main. En d’autres termes, le stand-up s’invite dans le petit monde des comics. La musique de John Williams, le logo de Warner Bros : rien ne laisse penser à un détournement parodique. Et pourtant, le roi du stand-up enchaîne les pitreries inoffensives pendant qu’on nous explique qu’il incarne à la fois un grand escroc et le meilleur informaticien que la Terre ait connu. Pryor ne prononce pas un de ses sarcasmes dont il a le secret. Il est ici pour se plier à un exercice de slapstick chaplinien dont on ne le savait pas capable. Et pour cause : l’humour pataud dessert ici un scénario grotesque. Superman poursuit des pingouins en peluche, mange de la pâtée pour chien, redresse la Tour de Pise, éteint la flamme olympique et shoote dans des missiles en plein vol… Le pauvre extra-terrestre encaleçonné n’a plus guère grand-chose à défendre, sinon peut-être sa dignité dans un barnum où l’on regarde d’un air las un informaticien tout godichon enchaîner les cabrioles à ski au sommet d’un building, un « super » méchant fomenter un « super » vilain plan avec un « super » ordinateur, et un casting féminin verser dans la parodie la plus médiocre. Pamela Stephenson, reléguée au rang de blonde écervelée, singe Marilyn Monroe sur un registre qu’elle n’arrive pas elle-même à identifier. Et la chanteuse de jazz Annie Ross, ici la sœur du « super vilain », se transforme en dangereux androïde qui, certes, à l’époque, fit trembler bien de jeunes mâchoires, donne aujourd’hui l’impression d’appartenir au bestiaire de la Cannon. Superman III fleure enfin moins le pop-corn chaud de l’enfance que le poulet frit, tant le film fait référence à l’enseigne KFC jusqu’à l’écoeurement. Placement de produit ? Sans doute, au même titre que les cigarettes Camel d’ailleurs. La production rend par la même occasion hommage à l’une des innombrables institutions de la malbouffe « made in USA » parce qu’elle tourne à Calgary, ville canadienne dans la province d’Alberta, où fut ouvert l’un des premiers établissements de la chaîne. Aussi, le répit intellectuel offert par le scénario donne tout le loisir de repérer le moindre d’œil à l’impayable Colonel Sanders…

Automne 2021. Pourquoi s’acharner à revoir ou à se compromettre deux heures avec Superman III ? Difficile de convaincre sans brandir le motif de la curiosité mal placée ou de la cinéphilie compulsive. Les gamers y trouveront leur intérêt le temps d’une courte séquence conçue par les équipes d’Atari. Les mordus de comics se lamenteront de ne jamais pouvoir découvrir la version imaginée par lya Salkind. Les mélomanes avertis portés sur la synthpop tendront l’oreille pour débusquer les quelques accords plaqués par Giorgio Moroder sur la partition de Ken Thorne. Les cinéphiles, eux, s’amuseront devant cette pantalonnade qui ne doit désormais toute sa saveur qu’à une poignée d’anecdotes… et au Colonel Sanders !

A la production : Pierre Spengler, Ilya Salkind, Robert Simmonds pour Dovemead Films et Film export A.G.

Derrière la caméra : Richard Lester (réalisation). Leslie Newman et David Newman (scénario). Robert Paynter (chef opérateur). Ken Thorn et Giorgio Moroder (musique).

A l’écran : Christopher Reeve, Robert Vaughn, Richard Pryor, Annette O’Toole, Jackie Cooper, Marc McClure, Annie Ross, Margot Kidder.

Disponible sur : Ciné +.

Copyright photos : Warner Bros.