Tel le cochon truffier à sa truffe, le cinéma a ses rencontres marquées du sceau de l’inéluctable. Des associations si évidentes qu’on en vient à s’interroger sur comment nous avons pu attendre si longtemps avant de les voir se concrétiser. Parmi elles : Will Ferrell et l’Eurovision. Ainsi, lorsqu’est tombée la nouvelle que le géant (au sens propre) de la comédie potache américaine allait s’attaquer à la compétition musicale la plus kitch du globe, pas un cinéphile n’a demandé pourquoi. On s’est tous dit « bien entendu » avec l’espoir de voir les premières images au plus vite. Car sur le papier, personne mieux que Ferrell ne pouvait rendre un hommage aussi ironique que minutieux au concours. Malheureusement, tel un candidat français à l’Eurovision, Will ne s’est pas hissé à la hauteur de nos espérances.

HELLO EUROPE!

On connaissait à Will Ferrell un amour sincère pour la chansonnette, qu’il pousse dans la plupart de ses films. On lui reconnaît aisément un penchant pour la démesure, la paillette et les costumes en lycra moule-boules (Les Rois du patins, 2007). On le sait à son meilleur lorsqu’il donne dans la parodie culturelle (inoubliables Mexicains de La Casa de mi Padre, fantastique Français dans Ricky Bobby : roi du circuit). L’Eurovision l’appelait donc : il lui donnait l’occasion de mélanger toutes ses fulgurances pour atteindre la quintessence de sa drôlerie. Les premières images ont confirmé cette intuition. On y voyait Will Ferrell et Rachel McAdams dans la peau d’Erickssong et Sigrit Ericksdóttir, flamboyants représentants de l’Islande pour la prochaine édition du concours. Tout était en place, parfait : le choix du pays, les costumes de vikings, le décor de sources fumantes, la chanson (qui aurait aisément surpassé n’importe quelle proposition française dans le classement réel)… Le moindre détail sonnait vrai, et jusqu’au logo officiel du concours utilisé dans le titre du film. Patatras ! Voilà de quoi refroidir d’un coup les espoirs mis dans Fire Saga. De quel mordant ferait preuve une comédie adoubée par son sujet ? Sur l’échelle de l’autodérision et de l’objectivité (dont le point zéro est, rappelons-le, Brian May et Bohemian Rhapsody), où se situerait un concours dont l’enjeu se chiffre chaque année en centaines de millions d’euros et de téléspectateurs ? La suspicion était de mise. Le vers était dans la truffe.

© Jonathan Olley/Netflix

© Jonathan Olley/Netflix

RISE LIKE A PHOENIX

Islande. Terre de roches volcaniques, de poisson cru et de Björk. Le bout du monde pour tous les autres résidents de la planète. Mais il existe un fond encore plus profond au fin fond de la périphérie du monde, et c’est dans ce petit village que vit Erickssong. Fils de pêcheur, orphelin de mère, quarantenaire mais snobé par les enfants, il est l’idiot du village que tout le monde aime bien et dont on applaudit les prestations dans les soirées musicales de la taverne locale, faute d’avoir d’autres occupations. Pour Erickssong, ces applaudissements mous sont l’antichambre du rêve : il se voit depuis son plus jeune âge triompher sur la scène de l’Eurovision. Y parviendra-t-il malgré sa balourdise ? Donnera-t-il tort à ce père sévère, à ces villageois moqueurs, à tout un pays qui ne croit pas en lui ? Et si, au bout du compte, sa grande aventure n’était pas musicale mais sentimentale ? The Story of Fire Saga ne brille pas franchement par son scénario, mais il serait difficile de le lui reprocher. Au contraire, les amateurs de Will Ferrell y retrouveront son inclinaison pour la tendresse (familiale, le plus souvent), dont il saupoudre chacun de ses films. C’est cette douceur qui sauve le comédien de la farce potache à la Adam Sandler. Là où le bât blesse, cependant, c’est lorsque cette trame prétend supplanter la comédie. Elle qui n’était ailleurs que toile de fond et prétexte au gag devient ici envahissante. C’est bien simple : Fire Saga comprend plus de scènes prétendument touchantes que de blagues franchement drôles. A un moment de la conception, il fut décidé que le film tirerait des larmes d’émotion plutôt que de rire… C’est un choix, c’est regrettable et c’est sans doute à mettre sur le compte du chaperonnage de l’Eurovision.

POLITIQUEMENT CORRECT : 10 POINTS

Que les fans se rassurent : l’Eurovision ne sort pas égratigné de Fire Saga. De fait, il est parfois difficile de reconnaître le concours tant les aberrations sont nombreuses. Tant qu’à s’autoriser toutes les infidélités sous prétexte de simplification scénaristique, il eût été sympathique de nous épargner l’épreuve des demi-finales afin de raccourcir un film bien trop long pour être une gourmandise coupable (plus de deux heures tout de même). Passons. A bien des égards et malgré son omniprésence dans le titre, l’Eurovision se résume ici à un simple concours de chant de grande ampleur. « L’Eurovision, c’est comme The Voice ? », demande candidement un personnage américain. La question a beau choquer Erickssong, la réponse est plutôt oui.

Bien entendu, le film réserve aussi son lot de clins d’œil destiné aux Eurofans : les scores de la Grande-Bretagne, l’esthétique homo-érotique des prestations russes, une caméo de Salvador Sobral en chanteur des rues… La récolte est maigre. Le bonheur des aficionados découlera surtout d’une scène, unique et parfaitement réussie, un délire nocturne, un grand mashup dans lequel se lancent des anciens candidats emblématiques du concours. Si le choix des chansons est – encore une fois – une bizarrerie, le plaisir avec lequel les artistes jouent le jeu est palpable et fait de cette séquence la seule franche réussite du film, le seul souvenir laissé au spectateur une fois celui-ci achevé. On aurait aimé plus d’éclat, plus d’humour qui gratte, plus de parodies de chansons. On aurait aimé plus de liberté, sans doute. Fire Saga n’est donc pas grand-chose et surtout rien de ce que nous voulions qu’il soit. C’est une grande occasion manquée, une pub gigantesque. C’est aussi et surtout la seule dose d’Eurovision disponible en cette année d’annulation de spectacles. Vivement l’année prochaine pour un concours qui sera, à n’en pas douter, plus pailleté, plus drôle, plus surprenant. Will Ferrell : 2 points.

© Netflix

Eurovision Song Contest: The Story Of Fire Saga (2020 – États-Unis) ; Réalisation : David Dobkin. Scénario : Will Ferrell et Andrew Steele. Avec : Will Ferrell, Rachel McAdams, Pierce Brosnan, Dan Stevens, Demi Lovato, Natasia Demetriou, Johannes Haukur Johannesson, Jamie Demetriou, Olafur Darri Olafsson, Melissanthi Mahut, Bobby Lockwood, Kajsa Mohammar, Joi Johannsson, Elina Alminas et Eleanor Williams. Chef opérateur : Danny Cohen. Musique : Atli Örvarsson. Production : Will Ferrell, Jessica Elbaum, Chris Henchy et Adam McKay – Netflix et Gary Sanchez Productions. Format : 1.85:1. Durée : 123 minutes.

Disponible sur Netflix le 26 juin 2020.

Copyright photo de couverture : Netflix/Gone Hollywood.