C’est un sacré cadeau de Noël à double-tranchant que Disney + nous offre avec Soul. Si d’un côté nous regretterons amèrement de ne pas pouvoir apprécier en salle le nouvel opus de Pete Docter chez Pixar, de l’autre il restera difficile de faire la fine bouche devant ce qui restera comme l’un des projets les plus ambitieux de toute l’histoire de l’animation.

LE SENS DE LA VIE SELON PIXAR

Tentons de résumer le plus simplement le film : Joe Gardener est un jazzman raté recyclé en prof de Jazz qui se voit offrir la chance de sa vie en jouant avec une de ses idoles. Manque de bol, ça arrive le jour de sa mort. Mais refusant de rejoindre l’inexistence, l’âme de Joe se retrouve piégé dans « le grand avant », un espace quantique abstrait métaphysique où les âmes se forment avant de s’incarner sur Terre. Il se retrouve alors dans la position d’un mentor, une âme inspiratrice, avec la mission d’insuffler la flamme à 22, une âme réputée impossible à inspirer. Alors qu’il peine a trouver un sens à sa propre vie en tentant de rejoindre son corps, Joe doit donc trouver le moyen de faire ressentir à la plus récalcitrante des âmes un sentiment indicible et complexe : l’envie de vivre avant de l’avoir vécu. Ce résumé devrait a lui seul vous écarquiller les yeux. Certes Pixar est réputé pour être la dernière branche de Disney où l’on peut encore expérimenter et tenter d’inventer des choses, mais il faut dire ce qui est : entre des suites inégales et des projets paresseux, nous n’avions pas connu un pitch aussi en dehors des clous depuis Vice-Versa (P. Docter, 2015). Soul en reprend d’ailleurs certains traits salvateurs : pas d’antagonistes à proprement parler, une emphase à mettre en scène visuellement des concepts purement abstraits, pas de chansons, pas d’histoire d’amour et une réelle inventivité en termes d’animation. Certes, ce postulat risque d’en décontenancer plus d’un. Mais bon sang, on a si rarement été surpris ces derniers temps devant un film Disney qu’on ne peut qu’accueillir à bras ouverts sa marginalité. Accessoirement, il faudra noter la qualité surélevée de l’animation ici déployée : reflets dynamiques sur les textures réfléchissantes, personnages abstraits picassiens dans un espace 3D, illusions d’optiques sur les perspectives, trips hallucinogènes kubrickiens, profondeur de champ, réalisme de l’environnement urbain, soin titanesque du détail, effets purement cartoon réjouissants, tout y passe et tout se met en plus au service de l’histoire et du propos.

© Pixar Animation Studios/Walt Disney Pictures

© Pixar Animation Studios/Walt Disney Pictures

MOURIR PEUT ATTENDRE

Que raconte donc Soul ? Difficile à saisir par les mots, mais disons que le film se met un point d’honneur à faire ressentir en quoi consiste le plaisir d’exister. A nous faire comprendre les nuances subtiles entre les concepts de transcendance, d’obsession ou névroses, de personnalité et de passion personnelle. Soul démontre l’écart essentiel entre le but de la vie et le sens de la vie. Mieux encore, il nous le fait expérimenter. Cela passe par une aventure, une quête, de la musique (Reznor et Ross livrent ici un chef d’oeuvre), des sensations (rarement on aura autant insisté sur le plaisir d’avoir cinq sens), des perspectives, des paraboles (le coiffeur, la métaphore de l’océan, etc.) et l’idée persistante que Pete Docter s’est fixé l’objectif impossible de mettre en scène le sens de la vie en termes universels sans faire le moindre compromis sur un propos subtil et complexe. Aux antipodes d’une vision judéo-chrétienne occidentalisée du monde spirituel, Soul explore a merveille les philosophies orientales qui distinguent l’esprit du corps plutôt que le monde des vivants du monde des morts – ce que faisaient d’ailleurs déjà les très récents Coco (A. Molina et L. Unkrich, 2017) et En Avant (D. Scanlon, 2020) pour des propos assez similaires et simplistes d’ailleurs. Des vivants en méditation New Age servent ici de guides aux esprits tourmentés et lorsqu’un personnage clef décide de s’incarner, il le fait en visant une partie précise du monde : le Tibet, pays du Dalaï-Lama, chef spirituel du bouddhisme, la religion portée sur le tantrisme (abordé symboliquement dans le film), la méditation transcendantale (pareil), la ré-incarnation en animaux (de même), et la construction des esprits par assemblage d’idées et concepts pour former un tout avant de naître. Des idées cosmogoniques donc tout sauf évidentes pour un public occidental et à des années-lumière des concepts de paradis, enfers, purgatoires, du principe de mérite, péchés, pardon, récompense et punition après la vie. Et tout cela en termes parfaitement compréhensibles pour tous les publics. Oui, même les enfants. Pour en aboutir à une paix intérieure libérée de toute contrainte de réussite, de victoire, et même de recherche de sens à l’existence. 

Autant dire que Soul n’est pas juste unique pour Pixar ou en termes d’animation, mais en termes de cinéma tout court.  De cette prouesse vertigineuse, il nous faudra du temps pour en extraire toutes les richesses. Il faudrait des heures pour saisir à quel point le film est un havre nouveau en termes de représentation des afro-américains et la justesse qui est donnée sur ce qu’est le coeur du jazz et de  la passion de la musique, en des termes tels qu’on ne les avait pas conçus visuellement comme depuis les synesthésies gustatives dans Ratatouille (B. Bird, 2007). Alors pour ce qui est du rayon existentialiste, autant dire qu’il faudra encore quelques années pour en éplucher toutes les couches de trésors. Le fait est que Soul parait être un puits sans fond d’idées qui ne paraissent jamais réchauffées, d’idées difficiles et pourtant universelles (tout spectateur a existé, on ne trouvera pas un dénominateur plus commun) et le tout dans un écrin magnifique qui éveille tous les sens avec délicatesse et des émotions indicibles sur ce que « vivre » signifie au sens le plus intime. En attendant la ré-ouverture des salles, on peut toujours essayer d’ouvrir nos chakras. 

© Pixar Animation Studios/Walt Disney Pictures

Soul (2020 – États-Unis) ; Réalisation : Pete Docter et Kemp Powers. Scénario : Pete Docter, Kemp Powers et Mike Jones. Avec les voix de : Jamie Foxx, Tina Fey, Graham Norton, Rachel House, Alice Braga, Richard Ayoade, Phylicia Rashad, Donnell Rawings, Questlove, Angela Bassett, Cora Champommier, Margo Hall, Daveed Diggs, Rhodessa Jones, Wes Studi, Sakina Jaffrey, Fortune Feimster, Zenobia Shroff, June Squibb, Jeannie Tirado, France Renard, Dorian Lockett, Doris Burke, Esther Chae, Elisapie Isaac et Marcus Shelby. Chefs opérateurs : Matt Aspbury et Ian Megibben. Musique : Trent Reznor, Atticus Ross et Jon Batiste. Production : Dana Murray, Kiri Hart, Dan Scanlon et Michael Warch – Pixar Animation Studios et Walt Disney Pictures. Format : 2.39:1. Durée : 100 minutes.

Disponible sur Disney+ le 25 décembre 2020.

Copyright photo de couverture : Pixar Animation Studios/Walt Disney Pictures.