Roman signé du « Graham Green nippon », Silence (1966) a fait l’objet de deux adaptations cinématographiques dont la dernière en date réalisée par Martin Scorsese (2016) a assuré la postérité en Occident. Rares furent jusqu’à présent les spectateurs à pouvoir se targuer d’en avoir vu la première réalisée en 1971 sous la houlette de Masahiro Shinoda, cinéaste de la Shōchiku nūberu bāgu (la Nouvelle Vague japonaise), qui n’eut droit qu’à un bref passage dans l’Hexagone l’année même de sa sortie en salle à l’occasion du Festival de Cannes où il réussit à concourir, certes sans succès, en compétition officielle. Carlotta Films remet les pendules à l’heure ce mois-ci avec un nouveau master restauré qui aurait mérité d’être accompagné d’une flopée de bonus pour faciliter l’approche d’une œuvre parfois rébarbative…

SILENCE AVANT SCORSESE

Romancier tokyoïte de la « troisième génération », Shūsaku Endō a consacré une grande partie de son œuvre à confronter sa foi catholique à sa culture natale quand il ne frayait pas directement avec la théologie (Vie de Jésus, 1973). Silence, son roman le plus célèbre, d’ailleurs couronné par le prestigieux prix Tanizaki, s’inspire d’un épisode historique méconnu survenu sous le règne du premier shogun Tokugawa Ieyasu (1603-1605) qui persécuta violemment les jésuites débarqués dans l’archipel en 1549. Le christianisme interdit par décret, prêtres et disciples (« kirishtan ») durent pratiquer leur culte dans la clandestinité sous peine d’être contraints à l’apostasie en piétinant une image sainte (une pratique désignée sous le nom de « fumi-e »). Aussi, le shogunat sut se montrer redoutablement inventif pour parvenir à ses fins. La torture la plus en vogue consistait ainsi à entailler l’oreille d’un prisonnier chrétien et le pendre par les pieds dans un trou de longues heures jusqu’à ce qu’il n’accepte d’apostasier, ou dans le cas contraire, finisse au bûcher, ou pire, ne se consume dans une ceinture de paille. Le prêtre portugais Cristóvão Ferreira fit partie de ces missionnaires jésuites torturés jusqu’à obtenir son parjure. Dans son roman, Shūsaku Endō envoie deux de ses coreligionnaires remonter sa trace cinq ans après sa disparition quelque part entre Kyoto et Edo, siège du shogunat. Le Silence de Shinoda s’ouvre ainsi à l’arrivée de Sébastien Rodrigues et de son compagnon, le père François Garpe, là où Scorsese préfèrera consacrer les cinq premières minutes de son adaptation à un flashback durant lequel Ferreira assiste, ligoté, au martyr insoutenable de ses frères jésuites. La version de 1971 reste globalement fidèle au roman d’Endō, d’ailleurs au même titre que celle de 2016 : l’accueil dans un village de pêcheur, l’enquête de Rodrigues jusqu’à sa capture puis sa torture, la confrontation avec le shogun qui lui arrache « de grâce » l’apostasie avec l’aide de Ferreira, devenu bouddhiste sous le nom de Sawano Chuan. Shūsaku Endō s’écarte toutefois de l’œuvre originale en concluant son film par une série d’arrêts sur image accompagnée d’une voix off qui évoque vaguement la nouvelle vie de Rodrigues au Japon sous le nom de Sanemon Okada, patronyme du défunt mari de la jeune femme que Tokugawa Ieyasu lui a donné pour épouse. Ferreira et Rodrigues aideront par la suite l’Inquisiteur à débusquer les artefacts chrétiens en provenance de l’étranger comme on peut le lire dans le roman d’Endō et le voir chez Scorsese. Arrivé au terme de sa vie, Okada comprendra que le silence auquel il a été astreint lui aura été nécessaire pour entendre la voix de Dieu par-delà la prière.

© Toho

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LE SILENCE DE DIEU

Masahiro Shinoda s’approprie le récit d’Endō sur le mode documentaire pour donner à voir et écouter l’impossible dialogue interculturel entre deux hommes, deux dogmes et deux civilisations. La complaisance de Scorsese, trop obnubilé par ses propres tourments intérieurs, cède ici sa place à un regard plus « impartial » posé sur une nation insulaire où une religion « arrivée avec le fusil » s’embourbe peu à peu. Le Japon de Silence est celui de la paysannerie mise à rude épreuve par les travaux des champs, de lourds impôts et les persécutions d’un shogunat qui menace de mort la foi chrétienne. A la demande de fidèles esseulés qu’il croise sur son chemin, Rodrigues doit ainsi régulièrement honorer la parole de Dieu en organisant des messes clandestines dans des chapelles improvisées. Aidé du chef opérateur Kazuo Miyagawa – auquel on doit entre autres les lumières estivales de Rashomon (A. Kurosawa, 1950) et quelques-uns des plus beaux plans-séquences du cinéma japonais chez Mizoguchi (Les Contes de la lune vague après la pluie, 1953) -, Shinoda filme ce « marécage terrifiant » au format carré dans des teintes mordorées presque bucoliques sans verser cependant dans le lyrisme panthéiste dont Terrence Malick se fera plus tard une spécialité. Le cinéaste ne s’attarde pas sur le calvaire de Rodrigues qui erre, pieds nus, de longs jours à la recherche de Ferreira sous un soleil de plomb. Le martyre, christique chez Scorsese, ne se manifeste pas ici dans une démonstration graphique de la douleur mais bien plutôt dans une confrontation purement idéologique. Universaliste, Masahiro Shinoda place le calvaire du jésuite sous le signe de l’absurde. La quête de rédemption inhérente au dogme chrétien justifie-t-elle d’endurer la douleur ? L’inquisitieur Inoue met ainsi Ferreira et sa religion face à leurs contradictions jusqu’à les réduire à un silence aporétique. La chrétienté ne s’accommodera jamais de n’avoir su planter les graines de sa « vérité universelle » au Japon, cédant ainsi pour sa part au péché d’orgueil.

Silence (Chinmoku, 1971 – Japon) ; Réalisation : Masahiro Shinoda. Scénario : Shûsaku Endô et Masahiro Shinoda d’après l’oeuvre de Shûsaku Endô. Avec : David Lampson, Don Kenny, Tetsurô Tanba, Mako, Shima Iwashita, Eiji Okada, Yoshiko Mita, Rokkô Toura, Yoshi Katô, Taiji Tonoyama, Noboru Matsuhashi, Yasunori Irikawa, Tomo’o Nagai, Kappei Matsumoto, Yoshio Inaba, Junshi Shimada, Yûsuke Takita et Kikue Môri. Chef opérateur Kazuo Miyagawa. Musique : Tôru Takemitsu. Production : Kiyoshi Iwashita, Kinshirô Kuzui et Tadasuke Ômura – Hyogensha-Makao International et Toho. Format : 1.33:1. Durée : 129 minutes.

Disponible en DVD et Blu-ray à partir du 24 mars 2021.

Copyright illustration en couverture : Carlotta Films.