Pourquoi revoir La Rumeur de William Wyler, œuvre tardive et méconnue dans la filmographie d’un cinéaste a priori très académique ? Wyler en personne affirmait regretter d’avoir réalisé ce remake déjà porté à l’écran par lui-même à partir d’une pièce de théâtre sulfureuse. A plus d’un demi-siècle de distance, La Rumeur frappe par la sobriété quasi avant-gardiste de sa mise en scène. William Wyler faisait œuvre de « pionnier involontaire » dans sa représentation du désir féminin affranchi de l’ordre patriarcal, autrement dit d’un coming out lesbien. Loin du psychodrame théâtral promis par son titre, La Rumeur se regarde aujourd’hui comme un cas d’école, comme un grand film queer sur la « proximité coupable » de deux femmes pressées de (ré)affirmer leur identité par la contagiosité d’un mensonge.

C’est Hollywood, ce grand créateur de mythes, qui a enseigné aux hétérosexuels ce qu’ils devaient penser de l’homosexualité, et aux gays et lesbiennes ce qu’ils devaient penser d’eux-mêmes.

Vito Russo

The Celluloid Closet, éd. HarperCollins, 1981

L’HEURE DES ENFANTS

Hollywood semble n’avoir jamais vraiment su comment montrer celles et ceux qui ne marchaient pas « droit » (« straight people ») à un public hétéronormé. Lorsque sort La Rumeur en 1961, le cinéma américain commence à sortir du placard. Les « subversifs » qui ont hanté les écrans ces vingt derniers années délaissent prudemment leurs haillons de passagers clandestins. C’est l’heure de rentrer dans « le droit chemin » et d’apprendre aux déviants à « marcher comme un homme », ce dont se charge d’ailleurs Vincente Minnelli dans son mélo gay friendly, Thé et Sympathie (1956). Le facétieux Billy Wilder, lui, opte pour la résurgence comique des « sissies » à la voix fluette avec un savoureux couple de travestis (Certains l’aiment chaud1959). Les péplums traversés de tensions homo-érotiques latentes offrent une fenêtre de tir privilégiée pour filmer les dialogues subversifs de Gore Vidal (Ben-Hur, 1959) et Dalton Trumbo (Spartacus, 1960). C’est aussi l’âge d’or de la sur-masculinité, des James Dean, Marlon Brando, Rock Hudson et Monty Clift, pour la plupart bi voire homosexuels. Éternelles sidekicks condamnées aux joies saines du fourneau, les femmes ne peuvent succomber à la moindre tentation saphique, sous peine de finir derrière les barreaux – Femmes en cage, deJ. Cromwell, 1950). Au tournant des années 60, les restrictions du Code Hays s’évaporent pourtant les unes après les autres dans un paysage hollywoodien archaïque et insulaire. William Wyler, un vieux de la vieille, sent le vent tourner sur les hauteurs de Los Angeles et songe à réaliser un remake de son propre film, Ils étaient trois (1936), dont il dut édulcorer le sous-texte lesbien pour échapper aux foudres des censeurs. La dramaturge Lillian Hellman adaptait alors sa propre pièce de théâtre, The Children’s Hour, longtemps interdite de représentation aux États-Unis à cause de son contenu « explicite ». L’argument de l’œuvre originale s’inspire d’un fait divers du siècle dernier en Écosse où deux institutrices dûrent répondre devant la loi d’une accusation de relation homosexuelle intentée par l’une de leurs élèves. Porté pour la première fois à l’écran par Wyler avec l’aide d’un producteur franc-tireur (Samuel Goldwyn), le parfum de scandale se dilue dans un triangle amoureux hétéronormé, plus en phase avec les restrictions morales définies par le code de production en vigueur. Comble de l’ironie, les critiques de l’époque loueront la sophistication d’une adaptation bien plus « acceptable ». Une dizaine d’années plus tard, Lillian Hellman fera à son tour les frais de l’hypocrisie ambiante lorsqu’elle refusera de révéler les noms de ses camarades communistes à la Commission parlementaire sur les activités antiaméricaines. A la même époque justement, le sénateur McCarthy, un autre grand chasseur de sorcières, échafaude la théorie fumeuse d’une conspiration des homosexuels en vue de renverser le gouvernement américain de concert avec les bolcheviks. Blacklistée, Hellman se retire sur le campus de Harvard avec son subversif de mari, l’écrivain Dashiell Hammett. Alors que les derniers tabous s’effondrent les uns après les autres sur la côte ouest, Wyler pressent qu’il est désormais possible de raconter les amours de Ben-Hur et Massala au féminin. 

Les positions radicales et libertaires de Lillian Hellman n’ont jamais été autant d’actualité qu’en ce début des années 60. La dramaturge répond à l’appel de Wyler pour offrir à sa pièce une adaptation digne du « film sérieux » dont rêvent les nouveaux producteurs à l’œuvre, les frères Mirisch, mais se retire en pleine écriture à la mort de son mari. Le premier traitement de La Rumeur  tombe  alors entre les mains de John Michael Hayes, un scénariste à la sensibilité théâtrale dans la vieille tradition anglo-saxonne. Fidèle collaborateur d’Alfred Hitchcock – on le retrouve notamment aux génériques de Fenêtre sur cour (1954) et de La Main au collet (1955) – Hayes renoue avec les intentions originelles de Hellman. La Rumeur devient sous sa plume une étude de mœurs en demi-teintes sur le pouvoir corrosif du mensonge. A l’écran, le film dépeint l’éclosion du désir entre deux femmes et se permet des écarts de conduite stylistiques (jump cut, raccords dans l’axe), préfigurant les audaces du Nouvel Hollywood.

William Wyler, Karen Balkin et Veronica Cartwright sur le tournage de La Rumeur, en 1961 © Metro-Goldwyn-Mayer Studios Inc.

UN FILM QUEER QUI S’IGNORE

La rumeur éponyme, c’est celle que rapporte à sa grand-mère la machiavélique Amelia Tilford (Karen Balkin) au sujet de ses institutrices, Karen Wright (Audrey Hepburn), fiancée au respectable docteur Joe Cardin (James Garner), et Martha Dobie (Shirley McLaine), toutes deux suspectées d’entretenir une liaison illicite dans le pensionnat qu’elles dirigent avec l’aide de Lily Mortar, la tante de Martha autrefois actrice à Broadway. L’accusation mensongère se répand aussitôt comme une traînée de poudre dans la province bourgeoise aux alentours. Les parents s’empressent d’arracher leurs enfants aux griffes des deux « monstres » délaissées à leur tour par leurs proches. Face à l’impossibilité de contester l’image qu’on lui renvoie, Martha conscientise un désir larvé au plus profond de son cœur et déclare sa flamme à Karen avant de se suicider. Si les critiques américaines réservent un accueil relativement tiède à La Rumeur, reprochant notamment à Wyler de dépoussiérer une antiquité « lugubre » et « boursouflée », une lecture réactualisée du film révèle au contraire un film précurseur de la mouvance queer dans le champs cinématographique, et donc beaucoup trop en avance sur son temps pour être apprécié à sa juste valeur. Hollywood jugeait-elle le public encore trop immature pour accepter qu’un personnage assume pleinement son homosexualité à l’écran ? Otto Preminger ne s’y trompe pas en réservant le même sort que celui de Martha à un sénateur marié incapable d’assumer publiquement son homosexualité dans Tempête à Washington, sorti à peine un an après La Rumeur. Pour l’heure, seul le cinéma britannique ose aborder de front « le problème » en se risquant à distribuer La Victime (B. Dearden, 1961), petit brûlot adressé aux instances judiciaires gangrenées par l’homophobie. Wyler, lui, se rétracte et louvoie dans ses intentions de mise en scène. « Tout le film est en nuances, c’est une étude de mœurs, une étude de la sensibilité de deux femmes, de leur amitié, c’est celle des manœuvres d’une menteuse, de la crédulité d’une dame très digne envers tout ce qui sort de la bouche d’une enfant » affirme-t-il. Jamais pourtant n’entendra-t-on prononcer clairement l’accusation précise tout au long de la centaine de minutes passées entre les murs du pensionnat. La rumeur infuse les esprits comme « un mal qui répand la terreur », une chose hautement contagieuse dont on ne veut pas dans les salons bourgeois. 

William Wyler, Audrey Hepburn et James Garner sur le tournage de La Rumeur, en 1961 © Metro-Goldwyn-Mayer Studios Inc.

Karen (Audrey Hepburn) et Martha (Shirley McLaine), les « monstres » de la rumeur © Metro-Goldwyn-Mayer Studios Inc.

Wyler filme cette brusque flambée infectieuse à travers des baies vitrées, dans des murmures inaudibles et des échanges de regards outrés. Le sexe incarné ne l’intéresse pas : « je ne veux pas de seins dans ce film ». Aussi a-t-il confié le rôle de Karen Wright à Audrey Hepburn, une actrice d’autant plus « propre et saine » selon lui que son nom évoque les comédies romantiques inoffensives réalisées par Billy Wilder (Sabrina, 1954) et Stanley Donen (Drôle de frimousse, 1957). Lui-même a déjà travaillé avec elle dans cette veine lors de son incartade en Europe, aux studios Cinecittà (Vacances Romaines, 1953). Face à la personnalité introvertie de Hepburn, la jeune Shirley McLaine apporte un brin d’excentricité dans ses bagages. Hollywood la fantasme jusqu’à présent tantôt en prostituée naïve – Comme un torrent (V. Minnelli, 1958) – tantôt en amante bafouée – La Garçonnière (B. Wilder, 1960). Wyler craignait-il de manquer son sujet en confiant d’abord le rôle de Martha Dobie à Doris Day, la « vierge de l’Amérique » ? La présence de Shirley McLaine à l’écran, bien moins « respectable », distille en effet un subtil parfum d’érotisme saphique dans des plans monochromes glacés. Jamais des nuances de gris n’auront été si sensuelles. Le désir féminin déborde du cadre. La caméra, dirigée par une main masculine, ne fétichise étonnamment pas ses sujets : elle investit les corps dans des plans fixes, suffisamment « à distance » pour permettre l’émergence d’un queer gaze avant l’heure. Le corps d’Audrey Hepburn, engoncé dans un col Claudine, devient ainsi le sujet d’un désir qu’une simple mèche de cheveux suffit à activer. Martha prend plaisir à regarder Karen, au même titre que nous, sans jamais la posséder, ni se laisser elle-même dominer. Mieux : elle castre le seul sujet masculin du film, Joe, campé par James Garner, alors surtout connu pour le rôle de Maverick dans la série éponyme. Le cowboy d’ordinaire si fringant perd ici sa chance aux jeux. Ses regards fuyants et sa condescendance misogyne le condamnent à disparaître à l’arrière-plan du film jusque dans une séquence finale qui sacre la réappropriation du désir au féminin. 

Avec La Rumeur, Wyler réussit donc là où l’époque lui signifie un échec critique. Le cinéaste se laisse dépasser par les enjeux de son propre film et se refuse donc « d’aller jusqu’au bout » pour assumer le film queer qui lui aura demandé une maturation de trente ans. Si Shirley McLaine le lui reprochera d’ailleurs quelques années plus tard dans l’adaptation documentaire de The Celluloid Closet (R. Epstein et J. Friedman, 1995), c’est en France que la presse touchera du doigt, certes maladroitement, les intentions inconscientes du « conflit entre le déviationniste sexuel et une société d’autant plus intolérante qu’elle nie ses pulsions » (Giroux, Françoise, « Sapho et Beaumarchais », L’Express, 26 avril 1962). A la suite de Wyler, un autre vieux briscard se frottera à l’hypocrisie ambiante de la société américaine dans un film sorti quelques temps avant les émeutes de Stonewall. Ainsi Robert Aldrich proposera-t-il une représentation lesbienne sado-masochiste dans son très sulfureux Faut-il tuer Sister George ? (1968), forçant la Motion Picture Association of America à lui attribuer pour la première fois de son histoire un label X. Aldrich n’avait su s’autocensurer. Hollywood lui signifiait de « marcher droit ».

La Rumeur (The Children’s Hour, 1961 – États-Unis) ; Réalisation : William Wyler. Scénario : John Michael Hayes d’après l’oeuvre de Lillian Hellman. Avec : Audrey Hepburn, Shirley McLaine, Miriam Hopkins, James Garner, Fay Bainter, Veronica Cartwright, Karen Balkin, William Mims, Sally Brophy, Hope Summers, Jered Barclay, Mimi Gibson, Debbie Moldow et Diane Mountford. Chef opérateur : Franz Planer. Musique : Alex North. Production : William et Robert Wyler – The Mirisch Corporation. Format : 1.85:1. Durée : 108 minutes.

En salle le 19 décembre 1961 aux États-Unis, puis le 25 avril 1962 en France.

Disponible en édition collector Blu-ray/DVD avec livret chez Wild Side le 24 juin 2020.

Copyright illustration de couverture : Metro-Goldwyn-Mayer Studios Inc.