L’éditeur DVD ESC a décidément un sacré sens du timing en proposant de redécouvrir cet été deux chefs d’œuvre oubliés de Mario Bava, cinéaste des secondes zones et des périphéries, à l’heure où l’on songe timidement à réinvestir les drive-in aux portes des villes. L’enfant facétieux du cinéma italien n’a pourtant jamais cessé de hanter les salles obscures. Tim Burton, Quentin Tarantino, et Nicolas Winding Refn l’ont assidûment fréquenté à l’adolescence dans des cinémas de quartier malfamés, avant d’assumer à leur tour son influence une fois passés derrière la caméra. Sortis à près de dix ans d’intervalle, Opération Peur (1966) et Lisa et le Diable (1974) jalonnent la filmographie d’un réalisateur intransigeant qui ne sacrifia (presque) jamais ses visions picturales aux impératifs commerciaux de son industrie.

BAVA ET LE DIABLE

S’il n’a pas bénéficié d’une véritable reconnaissance artistique de son vivant, Mario Bava peut se féliciter d’avoir mis en place les canons d’un certain cinéma de genre pendant que l’Italie commençait à peine à s’émanciper du néo-réalisme. Loin de faire de l’ombre à ses camarades de cantine à Cinecittà (dont Fellini), ce génial bricoleur passé par les Beaux-Arts a su creuser son sillon dans le fantastique et l’horreur grâce à son savoir-faire artisanal et une maîtrise rigoureuse des budgets faméliques avec lesquels il lui fallait composer. C’est l’époque des productions transnationales avec la France, l’Espagne et les États-Unis, où il n’était pas rare d’entendre un acteur américain parler italien à la perfection jusqu’à ce qu’une légère désynchronisation de la piste optique ne révèle la supercherie. Mario Bava donnera ses lettres d’or au gothique italien sur une quinzaine d’années depuis son premier grand chef d’œuvre, Le Masque du démon (1960) jusqu’à Lisa et le Diable (1975), son chant du cygne injustement charcuté par le producteur sous le titre La Maison de l’exorcisme, histoire d’exploiter un filon hollywoodien popularisé par William Friedkin (L’Exorciste, 1973). Le giallo, qu’il institutionnalise avant Argento, lorgne à la fois du côté des traditions séculaires européennes et des films de genre (horreur, fantastique et policier) de la « jeune » civilisation américaine. Mario Bava travaillera lui-même avec les plus célèbres noms de l’âge d’or de la Hammer anglaise (Barbara Steele, Christopher Lee) et des tôliers d’Universal repêchés par l’American International Pictures (Boris Karloff) dans des œuvres gothico-horrifiques calibrées pour satisfaire un public populaire et masculin. Opération Peur et Lisa et le Diable font cependant figure d’exception dans sa filmographie. Le premier, tourné en décors réels avec un budget excessivement restreint, n’affiche à son casting aucune vedette américaine, l’AIP n’ayant consenti à aucun partenariat pour sa production et sa distribution. Le second, doté plus confortablement, n’a été exploité qu’un court laps de temps dans une version modifiée. Quelques années plus tard, Richard Donner, Stanley Kubrick et Tim Burton viendront l’un après l’autre puiser l’inspiration dans le bestiaire d’Opération Peur. Le fantôme vengeur d’une petite fille blonde angélique préfigure autant l’Antéchrist de La Malédiction (1976) que les jumelles de l’hôtel Overlook (Shining, 1980). Le médecin légiste arrimé à sa trousse de dissection comme à son bon sens évoque quant à lui l’inspecteur Ichabod Crane de Sleepy Hollow (1999). La Maison de l’exorcisme était un film malade, sans queue ni tête. Lisa et le Diable est l’œuvre d’un fétichiste romantique désintéressé par les monstres du genre qu’il a contribué à populariser. Les vrais monstres de son bestiaire, ce sont  les hommes esseulés, confinés dans leur propre peur face aux outrages qu’ils infligent aux corps féminins en guise de représailles contre les vierges fantomatiques et les veuves démoniaques. La terreur est d’autant plus cathartique à l’écran qu’elle est orgasmique dans les regards fascinés de ceux qui s’en délectent. Le cinéma de Bava captive littéralement celui qui accepte de s’y perdre. Le plaisir jouissif de voir sans être vu se double de l’angoisse d’être à son tour dévoré des yeux dans ce grand jeu macabre de prédation orchestré d’une main de maître par le réalisateur. Opération Peur nous convainc de son talent inégalable pour « aimanter le regard » que décrypte par le menu détail Alexandre Jousse dans un excellent bonus filmé à la manière du magicien des couleurs. Les amateurs prendront plaisir à découvrir les coulisses de la production d’un film racontées par un véritable passionné d’un pan encore trop méconnu du cinéma populaire italien.

Valerio Valeri, le fantôme vengeur d’Opération Peur, sorti en 1966 © DR

Lisa (Elke Sommer), poupée parmi les mannequins du Diable, en 1974 © DR

OPÉRATION PEUR

Regarder un film de Mario Bava n’a rien d’une simple partie de plaisir. C’est une partie de chasse dont on ne ressort jamais tout-à-fait indemne. Ainsi du docteur Eswai, confronté à une série de morts extraordinaires dans le petit village allemand de Karmingen (Opération Peur) ou encore de Lisa, prisonnière du jeu cruel d’un marionnettiste machiavélique à Tolède (Lisa et le Diable). Si le médecin légiste ne s’en laisse pas plus raconter par le spectre vengeur d’une enfant que par les incantations d’une sorcière, la touriste italienne succombe, elle, bien vite à la mélodie enfantine de la boîte à musique qui rythme la ronde morbide des marionnettes manipulées par le Diable. Les espaces circulaires obsèdent Mario Bava dans leur potentiel onirique. Les personnages qui les habitent ou les traversent s’y égarent sans vraiment s’y retrouver, assurant à la ronde de tourner encore et encore pour l’éternité. Le médecin légiste d’Opération Peur passe les portes d’une enfilade de pièces identiques les unes aux autres dans la sinistre demeure de la châtelaine endeuillée qui manipule le fantôme de sa fille pour se venger des vivants. L’espace ainsi réduit à sa pure concentricité piège Eswai pour mieux lui faire perdre la raison et la nôtre par la même occasion. Le cimetière de Karmingen jouxte à la fois la morgue et l’auberge. Bava filme chacun de ces décors comme des microcosmes empoisonnés par une folie latente et mortifère.

La mort crépite dans les flammes de l’âtre, se love dans le pli d’une étoffe satinée, reste suspendue dans le mouvement d’une balançoire – un superbe plan subjectif qui inspirera d’ailleurs John Carpenter pour la séquence d’ouverture de son Halloween (1978) – et nimbe les puits de lumière mordorée dont le cinéaste use pour tailler ses décors à même le celluloïd. Images réelles et mentales « se surimpressionnent » finalement dans une scène de possession suggérée par des déformations optiques. L’espace et le temps se dilatent. Les perspectives vertigineuses aimantent nos regards. Lisa devient poupée parmi les mannequins du manoir où le Diable tire les ficelles en coulisses. Mario Bava filme ici la fin d’un monde, celle d’une bourgeoisie décadente. Lisa et le Diable, comme le rappelle Brunio Terrier dans les suppléments de la galette d’ESC, est une « ballade poétique », comprenez une « danse macabre » dans son acception médiévale. Les corps se décomposent et se recomposent à l’envi sous nos yeux. La folie guette Lisa dans ce récit mené d’une main de maître par un Mabuse de conte de fées jusqu’au final dans un avion piloté par le Diable en personne. Peu importe la destination, pourvu qu’on ait l’ivresse. Nous ne quitterons jamais vraiment indemnes ni Tolède, ni Karmingen.

Opération Peur (Operazione paura, 1966 – Italie) ; Réalisation : Mario Bava. Scénario : Mario Bava, Roberto Natale et Romano Migliorini. Avec : Giacomo Rossi Stuart, Erika Blanc, Fabienne Dali, Piero Lulli, Luciano Catenacci, Micaela Esdra, Franca Dominici, Giuseppe Addobbati, Mirella Pamphili et Giovanna Galletti. Chef opérateur : Antonio Rinaldi. Musique : Carlo Rustichelli. Production : Luciano Catenacci et Nando Pisani – FUL Films. Format : 1.85:1. Durée : 85 minutes.

En salle le 8 juillet 1966 en France.

Disponible en combo DVD/Blu-ray chez ESC Editions le 3 juin 2020.

Lisa et le Diable (Lisa e il diavolo, 1974 – Italie, Allemagne et Espagne) ; Réalisation : Mario Bava. Scénario : Mario Bava et Alfredo Leone. Avec : Telly Savalas, Elke Sommer, Alida Valli, Alessio Orano, Sylva Koscina, Eduardo Fajardo et Gabriele Tinti. Chef opérateur : Cecilio Paniagua. Musique : Carlo Savina. Production : Dino De Laurentiis et Bruno Todin – Leone International Film. Format : 1.85:1. Durée : 95 minutes.

En salle le 2 avril 1975 en Italie.

Disponible en combo DVD/Blu-ray chez ESC Editions le 5 août 2020.

Copyright illustration de couverture : Kristelle Rodeia/Gone Hollywood.