Massacre à la tronçonneuse : que vaut la suite directe du film de Tobe Hooper ?

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Pour sa deuxième réalisation, le chef opérateur texan David Blue Garcia explore le folklore de sa terre natale en s’attaquant à un monument du cinéma d’horreur, Massacre à la tronçonneuse (1974). Sur le modèle du reboot d’Halloween (2018-2022) piloté de concert par Jason Blum et David Gordon Green, cette suite directe du premier film brouille les lignes chronologiques d’une franchise mutante et inégale, sans renouer avec l’arrogance crépusculaire et l’ironie macabre de Tobe Hooper.

LES ORPHELINS DE L’AMÉRIQUE

Melody (Sarah Yarkin), sa soeur cadette Lila (Elsie Fisher) et leurs amis Dante (Jacob Latimore) et Ruth (Nell Hudson), quatre jeunes hipsters sémillants débarquent de la « grande ville » pour investir Harlow, une ville-fantôme texane, témoin de la « beauté du capitalisme en phase terminale ». Bientôt, une horde de « gentri-fuckers » se partagera les miettes du gâteau en se livrant à un jeu d’enchères sordide et nauséabond. Bientôt, librairies, galeries d’art et restaurants émailleront les rues désolées de cette paisible bourgade perdue au cœur de la Sun Belt. En foulant du pied un sol aride chargé d’histoire, nos entrepreneurs éco-responsables ignorent pourtant qu’ils précipitent le retour du refoulé. Spectre nimbé d’un halo messianique, Leatherface (Mark Burnham) redescend alors de sa montagne façon Zarathoustra  – ou de son hospice , à soixante ans tapés – pour trancher les litiges et tailler dans le gras des influenceurs grassouillets. Le massacre à la tronçonneuse éponyme rejoue alors grossièrement le spectacle charcutier de l’opus original sous la direction erratique d’un réalisateur fantoche, trop aveuglé par sa soif d’hémoglobine pour véritablement saisir les enjeux à l’œuvre dans un film… Tourné en Bulgarie ! La faute revient également au producteur à l’origine de ce revival tardif, Fede Álvarez (Evil Dead, 2013), qui prend son pied à briser les thuriféraires de la culture woke dans un déchaînement de violence gore bêtifiant.

Par-delà une tentative très maladroite d’offrir à Sally Hardesty (Olwen Fouéré, réincarnation cheap de Sarah Connor) un comeback revanchard inspiré de celui de Laurie Strode, Massacre à la tronçonneuse brosse le portrait d’une Amérique plus que jamais fragmentée au terme de quatre années de présidence Trump. Une dissonance musicale signale d’emblée le dialogue de sourds. Au déchirement guttural du métal qu’écoutent les rednecks dans leurs Hummers lancés à toute vitesse sur les routes poussiéreuses (on passera sur le cliché du « cul-terreux pollueur ») s’oppose la folk policée qui rythme le voyage balisé des citadins dans un Texas de carte postale. C’est ensuite un Dixie Flag en lambeaux sur le fronton de l’orphelinat d’Harlow – où Leatherface a passé les cinquante dernières années à visage découvert – qui signale aux jeunes explorateurs l’entrée en territoire conquis. A la violence décomplexée du dollar s’opposent les stigmates d’une autre tuerie de masse dont une adolescente introvertie porte les meurtrissures dans sa chaire.

Massacre à la tronçonneuse
Massacre à la tronçonneuse

LE TOMBEAU DE TOBE HOOPER

Car les véritables fantômes de Massacre à la Tronçonneuse, ce sont bien les enfants orphelins de Charlottesville et de Columbine, en quête d’une maison à habiter, d’un territoire à réenchanter. Les néo-hippies chics, héritiers des premières victimes de Leatherface, rêvent de conquêtes et d’aménagements du territoire à l’abri d’un greyhound réaménagé en lounge itinérant. Le passage de témoin symbolique entre la survivante de « l’un des crimes les plus bizarres des annales de l’histoire américaine » et les deux final girls du film de David Blue Garcia témoigne d’un glissement sémantique encore insuffisamment conscientisé dans le cinéma de genre contemporain. Ainsi dépossédé de sa raison d’être et de sa famille, le rejeton dégénéré d’une aristocratie de bouchers erre comme une âme en peine, tronçonneuse en main, reclus dans une altérité morbide. Son manque d’incarnation, très certainement plus cruel que les lacérations qu’il inflige à ses victimes, prive le pathétique Leatherface d’une humanité dont les deux premiers films de la franchise nous offraient un reflet terrifiant. L’humour déviant et la poésie macabre de Tobe Hooper ont ainsi cédé leur place à des rituels de mise à mort grand-guignolesques qui puisent davantage leur mythologie dans le slasher et le torture porn que dans le redneck movie contestataire. Étranger, passe ton chemin ! L’herbe est plus verte ailleurs…

A la production : Fred Alvarez, Pat Cassidy, Ian Henkel, Kim Henkel, Rodolfo Sayagues & Shintaro Shimosawa pour Legendary, Verve Pictures, Exurbia Films & Netflix.

Derrière la caméra : David Blue Garcia (réalisation). Fede Alvarez, Rodolfo Sayagues & Chris Thomas Devlin (scénario). Ricardo Diaz (II) (chef opérateur). Colin Stetson (musique).

A l’écran : Sarah Yarkin, Elsie Fisher, Mark Burnham, Jacob Latimore, Moe Dunford, Olwen Fouéré, Jessica Allain, Alice Krige.

Sur Netflix le : 18 février 2022.

Copyright photo : Netflix.