Si vous aviez vécu au fin fond du Texas vers 1870, donc sans smartphone, ni Twitter (bref sans 4G du tout), et si par le plus grand des malheurs vous eussiez été illettré, vous auriez réservé pour sûr un très chaleureux accueil à un brave type comme le Capitaine Jefferson Kyle Kidd. Moyennant quelques sous seulement, ce vétéran de l’infanterie confédérée vous aurait fait la lecture en séance publique des gazettes imprimées aux quatre coins du pays. Difficile de s’étonner qu’un ex-journaliste ne lui rende hommage 150 ans plus tard dans un film visible à la seule condition de payer un abonnement internet. Privé de sortie en salle, La Mission de Paul Greengrass débarque à point nommé sur Netflix quelques heures après l’assaut du Capitole par une bande de béotiens colériques le 6 janvier 2021.

TOM HANKS, L’ÂGE DE LA MATURITÉ

Avant d’inspirer un film lui-même adapté d’un roman de Paulette Jiles (News of the World, éd. HarperCollins, 2016), le vrai Kidd, Adolph Caesar (1852-1926), apporta aux petites villes du Lone Star State les « dernières nouvelles et les articles des principales revues du monde civilisé » dans l’espoir de réunir une nation encore profondément meurtrie par des années de guerre civile. Son vrai-faux biopic s’ouvre en 1870, soit 5 ans après l’adoption par le Congrès du 13e amendement affranchissant par la même occasion quelques quatre millions d’esclaves au grand dam des Sudistes, plus rancuniers que jamais. Et pour cause, les Yankees ont proclamé l’égalité des droits civiques dans un 14e amendement (1868) et s’apprêtent à donner le droit de vote à tous les citoyens des États-(dés)Unis d’Amérique. Une bande de jeunes officiers sudistes drapés de blancs commence alors peu à peu à troubler le sommeil des afro-américains, des carpetbaggers et autres scalawags lors de fréquentes cavalcades nocturnes. « L’Empire invisible » ou Klux Klux Klan a trouvé auparavant son Grand Sorcier (1868) en la personne d’un vieux briscard autrefois marchand d’esclaves, un certain Nathan Bedford Forrest auquel le plus célèbre des imbéciles heureux de l’histoire du cinéma empruntera par la suite son nom : Gump, Forrest Gump, campé par l’inépuisable boy next door des Amériques, Tom Hanks. Or donc, puisque « c’est à force de répandre le bon grain qu’une semence finit par tomber dans un sillon fertile », les efforts de l’acteur à incarner depuis une trentaine d’années ce savant mélange de bonhommie et de nigauderie chaleureuses finissent par payer. Voici en effet que Tom Hanks traîne ses guêtres dans un film d’époque consacré à un Sudiste habité par une foi inébranlable en l’humanité dont il a pourtant fait les frais, comme l’indique son corps lardé de cicatrices. Sa rencontre avec le western était inéluctable. Celle avec Kidd, peut-être aussi évidente. Car Hanks a déjà incarné par deux fois des capitaines investis d’une mission toute aussi improbable. Qu’on se souvienne de John Miller parti débusquer un troufion disparu dans la campagne française sous occupation nazie (Il faut sauver le soldat Ryan, S. Spielberg, 1998) ou de Richard Phillips, suffisamment crédule pour penser naviguer le long de la Corne de l’Afrique en s’évitant les mauvaises rencontres (Capitaine Phillips, P. Greengrass, 2013). Sans grande surprise, Paul Greengrass convoque une deuxième fois son nouvel acteur fétiche lorsqu’il s’agit d’évoquer une énième histoire de capitainerie saugrenue. L’ingénuité du Capitaine Kidd se cristallise précisément sous l’effet de la sédimentation de ces performances successives. Hanks trouve même ici peut-être enfin le premier grand rôle de composition de sa seconde carrière grâce à un réalisateur d’ordinaire abonné aux actionners « à thèse » (Vol 93, 2006) et aux « bourrinades » efficaces (La Mort dans la peau, 2004). Bref, La Mission est un film de la maturité mené d’une main de maître par un partisan du cinéma du réel passionné de grandes histoires. Non content de lui rendre hommage sous sa pure forme documentaire dans un fabuleux essai réflexif (Five Came Back, 2014), Paul Greengrass s’attaque cette fois de front à un grand morceau de l’Americana à travers le prisme d’un genre ultra-codifié, le western, dont la pertinence ne semble désormais plus faire de doute après la cavalcade menée par une centaine de desperados armés à Washington le mois dernier. Le Deep South de la Reconstruction est en effet peuplé de ces mêmes laissés-pour-compte gorgés de violence, spectres parmi d’autres fantômes, les tribus amérindiennes, rescapées d’une colonisation bicentenaire. Loin des dead indians chers au Duke, le peau-rouge honni des red necks est dans notre histoire une native de couleur blanche que des Kiowas, tribu originaire du Montana, ont arrachée aux mains de colons allemands avant de se faire à leur tour massacrer par des canailles sudistes. La Mission témoigne d’une époque paradoxale où les settlers tuent les natives pour s’arroger leurs terres et les natives tuent les settlers en retour par pur esprit de vengeance. Les Kiowas, dont c’est de mémoire la première apparition sur grand écran, ont été ainsi chassés par les Sioux avant de combattre les Comanches puis de s’en faire des alliés et ont lutté contre les Texans aux côtés des Cheyennes… Ni tout-à-fait Little Big Man, ni tout-à-fait Œil de Faucon, Cicada (campée par la solaire et très prometteuse Helena Zengel), autrefois Johanna Leonberger, est persuadée d’être la fille de Turning Water et Three Spotted, comme elle essaiera de l’expliquer plus tard au Capitaine Kidd qui l’embringue avec elle sur les routes du Texas en direction de sa « vraie famille », son oncle et sa tante, fermiers implantés au sud l’état. Pour sûr, la traversée d’un territoire hostile et gorgé de violence ne manquera pas de péripéties… 

© Bruce W. Talamon/Universal Pictures/Netflix

© Bruce W. Talamon/Universal Pictures/Netflix

« L’IMPORTANT N’EST PAS LA DESTINATION, C’EST LE VOYAGE »

Fidèle au célèbre mantra de Robert Louis Stevenson généralement recraché à tort et à travers par les universalistes New Age, Paul Greengrass resserre son odyssée texane autour d’un road movie à l’issue relativement prévisible. Bien sûr, si Tom Hanks a laissé sa femme au foyer pour sillonner les routes depuis cinq ans comme il l’affirme avec une certaine mélancolie, c’est parce que cette dernière est morte et enterrée depuis belle lurette. Bien sûr, si Cicada ne s’accommode guère de sa nouvelle famille, c’est pour mieux en reconstruire une autre avec son père d’adoption, un veuf qui promet de lui « créer de nouveaux souvenirs ». Le programme a priori plein de morgue du personnage – à savoir, comment un bon blanc ramène une petite sauvageonne à la civilisation – s’effondre comme un château de cartes grâce à la seule interprétation de Tom Hanks dont les nuances de jeu arrivent enfin à maturité. La bonhommie de l’acteur infuse à merveille dans le tissu matriciel de l’archétypal westerner, figure de l’Ouest promise à l’errance éternelle dans les grandes plaines. Solitaire, certes, mais toujours dédié à une quelconque cause avec force humilité, Kidd prête son oreille à une jeune enfant doublement acculturée à laquelle il refuse toutefois son nom amérindien. Johanna, donc, prend un certain plaisir à écouter chaque soir en coulisses les modulations d’une langue étrangère sur sa terre natale, d’un idiome implanté de force sur une terre promise, des nouvelles d’un monde si loin et pourtant si proche. Cet univers, Kidd le raconte avec le double souci de véracité et du storytelling, pourfendant par l’érudition les propagateurs de fake news. Aussi refusera-t-il de faire la lecture d’une feuille de chou rédigée de la main de Farley (Thomas Francis Murphy), bandit à la tête du comté d’Erath dont il a expulsé Indiens et Mexicains à force de propagande raciste. Paul Greengrass et son co-scénariste Luke Davies – qui prouve une énième fois son talent de conteur après avoir signé les scripts des très réussis Life (A. Corbijn, 2015) et My Beautiful Boy (F. Van Groeningen, 2019) – agrémentent les histoires de Kidd des quelques brèves d’actualité d’ordinaire prétexte aux classiques cowboy stories sur celluloïd. Les éléments déclencheurs des grandes tragédies de l’Ouest américain constituent ici la toile de fond d’une odyssée curative qui s’ouvre sur l’évocation de la méningite et s’achève par l’irruption du choléra. Pendant que les derniers confédérés massacrent les Cheyennes et que les mines de charbon explosent à tout-va, deux déracinés pansent leurs plaies mutuelles à bord d’un simple chariot dont le film épouse élégamment l’allure. L’oeuvre lyrique de Paul Greengrass renoue avec l’art des grandes fresques brossées en Scope et Technicolor grâce à l’immense talent du chef opérateur polonais Dariusz Wolski qui reprend à son compte l’héritage de John Ford dans une poignée de panoramas à couper le souffle. Si l’ombre de True Grit (H. Hathaway, 1969) plane sur une bonne partie du film, il faut surtout chercher du côté de La Prisonnière du désert (J. Ford, 1956) pour retrouver cette même viscéralité granuleuse dans la beauté sauvage et les lumières crépusculaires capturées le plus souvent caméra au poing. Oubliez les règlements de compte sanguinolents que Tarantino s’est mis une joie de remettre au goût du jour avec son néanmoins très jouissif Django Unchained (2012). Chez Greengrass, les duels au soleil sont aussi secs qu’un roc en plein désert. Rien d’étonnant d’ailleurs à ce que le cinéaste ne fasse profiter sa première intrusion dans le genre à la fois de sa grande rigueur technique et d’un sens du rythme déjà particulièrement bien aiguisé. Son lyrisme, La Mission le réserve à la bande originale contemplative de James Newton Howard, sans doute enchanté par une première collaboration avec le cinéaste pour explorer à nouveau un genre dont il a déjà exploité les potentialités [James Newton Howard a notamment signé les B.O. de deux westerns : Wyatt Earp (L. Kasdan, 1994) et Hidalgo (J. Johnston, 2004), ndlr.] Au détour d’une bourrasque de vent résonnent, conventions historiques obligent, des accords de guitare sèche et de violon empreints d’une mélancolie vintage, le compositeur se permettant de rares écarts vers des sonorités plus épiques, voire parfois électroniques, pour une poignée de scènes davantage musclées. Aussi lorsque les End Titles redoublent l’incontournable fondu au noir final, on se surprend à repenser à l’une des plus belles tirades que Robert De Niro ait jamais prononcée chez Martin Scorsese.

Un accord majeur, c’est quand tout marche parfaitement dans sa vie, quand on a tout ce qu’on peut désirer. On a la femme qu’on veut, la musique qu’on veut, et on a assez d’argent pour vivre confortablement. C’est un accord parfait.

Jimmy Doyle

New York, New York, (1977)

De même, La Mission est l’accord parfait d’un quartet né de la convergence exceptionnelle de talents dont la subtilité ne se démentira certainement pas à l’avenir. La guerre civile, elle, semble encore toujours loin d’être terminée…

La Mission (News of the World, 2020 – États-Unis et Chine) ; Réalisation : Paul Greengrass. Scénario : Paul Greengrass et Luke Davies d’après l’oeuvre de Paulette Jiles. Avec : Tom Hanks, Helena Zengel, Elizabeth Marvel, Ray McKinnon, Mare Winningham, Thomas Francis Murphy, Bill Camp, Gabriel Ebert, Neil Sandilands, Winsome Brown, Fred Hechinger, Michael Angelo Covino, Jeffrey Ware, Stafford Douglas, Chukwudi Iwuji, J. Nathan Simmons, Christopher Hagen et Tom Astor. Chef opérateur : Dariusz Wolski. Musique : James Newton Howard. Production : Gary Goetzman, Gregory Goodman, Gail Mutrux, Steven Shareshian et Tore Schmidt – Universal Pictures, Playtone et Pretty Pictures. Format : 2.39:1. Durée : 118 minutes.

Disponible sur Netflix à partir du 10 février 2021.

Copyright photo de couverture : Bruce W. Talamon/Universal Pictures/Netflix/Gone Hollywood.

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