« Bruce Tramps », prenez garde : l’hymne springsteenien « Jungleland » ne donne que son nom (en version originale) au nouveau film de Max Winxler, cinéaste indé trentenaire dont les deux précédents longs-métrages – Ceremony (2010) et Flower (2017) – pastichaient les pires productions Sundance. Sorti directement en VOD dans nos contrées, La Loi de la Jungle creuse de la même manière la veine du cinéma social américain des années 70 avec une honnêteté certes appréciable mais sans aucune inventivité.

DIRECTION JUNGLELAND

Stanley (Charlie Hunnam) et Walter Kaminski (Jack O’Connell) font partie de ces « enfants qui vivent comme des ombres », des « affamés » qu’on croise au détour des « rues en feu » dans la chanson éponyme de Bruce Springsteen. Les deux frères, qu’on devine orphelins, travaillent dans une usine textile et squattent une maison sous scellés dans une petite ville ouvrière du Massachussetts. D’un côté, Stan, l’aîné, un ex-taulard porté sur la fanfaronnade, du genre à se vanter de voir son brillant avenir juste en fermant les yeux. De l’autre, Walt, le gringalet introverti qu’il envoie se faire massacrer dans des combats clandestins pour assouvir ses propre rêves de grandeur. Si le premier aspire à troquer son bleu de travail contre des chemises en soie et des costumes italiens, le second, lui, nourrit une bien plus modeste ambition : ouvrir un pressing grâce à leurs économies. Bref, le genre d’affaire beaucoup plus « réglo » que les nombreuses magouilles foireuses qui ont valu à son frère plusieurs séjours en prison et l’a lui-même privé d’une licence professionnelle de boxeur. La dernière marotte de Stan ? Empocher la somme juteuse (10 000 dollars) promise au vainqueur de Jungleland, un combat de boxe sauvage ultra-violent organisé à San Francisco où les compétiteurs s’affrontent à mains nues sans aucune règle. Une dette contractée auprès de Pepper (Jonathan Majors), un escroc du coin, l’oblige néanmoins à accepter une offre sans broncher : faire un détour par Reno dans le Nevada pour y livrer Sky (Jessica Barden), une adolescente « cool mais un peu revêche », à Yates (John Cullum), le vieux truand libidineux qui l’a mise enceinte. Stan embringue ainsi à nouveau son jeune frère dans ce qui devrait être sa dernière combine avant de pouvoir enfin toucher du doigt le rêve américain. Le pitch de La Loi de la Jungle promet un film de boxe low key, une tragédie sociale quelque part entre Rocky (J.G. Avildsen, 1976) et Fat City (J. Huston, 1972), avec son lot de personnages plus vrais que nature, de scènes d’entraînement grisantes et de combats sanglants… 

© Claire Folger/Paramount Pictures

© Claire Folger/Paramount Pictures

UN ROAD MOVIE HYPNOTIQUE

De pâle imitation d’un film de boxe – à la manière du récent Fighter (2010) de David O. Russell – La Loi de la Jungle passe pourtant à un road movie minimaliste doublé du portrait en demi-teinte de l’Amérique des laissés-pour-compte, celle de diners éclairés au néon, des arrière-salles de bars crasseux et des relais-routiers malfamés. Délaissant le spectaculaire au profit d’une étude de caractères, Max Winkler prend le temps de définir ses personnages scène après scène, au risque d’égarer en chemin les amateurs de castagne pure et dure. Il faut en effet accepter de se laisser bercer par les longs plans statiques en demi-teinte du chef opérateur mexicain Damián García (dont on a pu apprécier sur quelques épisodes de la série Narcos) pour apprécier pleinement la langueur presque anachronique d’un film qui lorgne par moment du côté de Bob Rafelson (Cinq pièces faciles, 1970), Hal Ashby (La Dernière Corvée, 1973) et Jerry Schatzberg (L’Épouvantail, 1973). Enfant des eighties, Winkler reprend à son compte la grande entreprise de déconstruction d’un pays et de son idéologie sans jamais parvenir à renouveler un propos vieux de quarante ans. Le réalisateur préfère reléguer à l’arrière-plan la charge politique de son scénario co-écrit avec Theodore Bressman et David Branson Smith pour mieux se concentrer sur le sort de ses trois personnages principaux, tous d’ailleurs brillamment interprétés par des comédiens anglais. La Loi de la Jungle brosse le portrait de trois marginaux victimes d’une emprise mortifère, de fantômes condamnés à errer dans des paysages déserts – dont un lycée dans une séquence presque surréaliste -, sans jamais verser dans le misérabilisme. Sky a cru ainsi pouvoir conquérir sa liberté en désertant un foyer familial étouffant dans l’Indiana pour finir par tomber entre les griffes d’un violent criminel du Nevada. Stan l’imagine loin des barreaux d’une prison, à se faire « sucer par une star de cinéma » dans un luxueux palace de Los Angeles. Walt, lui, attend une brèche dans la relation oppressante avec son frère pour ne plus avoir à se faire tabasser contre une centaine de dollars ou négocier un moyen de transport par la seule force de ses poings. Cette ouverture tant attendue, Sky la provoque d’un roulement d’yeux incrédules adressé à Stan. L’illusoire entreprise familiale des Kaminski n’était qu’une « putain de blague ». Jungleland, terre promise et destination finale de ce road trip étrangement hypnotique, ne se conquiert qu’à condition de « laisser brûler les rêves [qui] maintiennent libre », chante Bruce Springsteen dans « Dream Baby Dream », titre repris du groupe Suicide en clôture d’un long-métrage finalement très touchant.

La Loi de la Jungle (Jungleland, 2019 – États-Unis et Royaume-Uni) ; Réalisation : Max Winkler. Scénario : Theodore B. Bressman, David Branson Smith et Max Winkler. Avec : Charlie Hunnam, Jack O’Connell, Naheem Garcia, Fran Kranz, Patrick M. Walsh, Jonathan Majors, Jessica Barden, Katie Duncan, Meredith Holzman, Nick Mullen, Owen Burke, Johnno Wilson, Robert Otis, Jere Shea, Margaret Devine, Frank Ridley, Wendy Overly, Michael Tow, Moira Driscoll, Bill Thorpe, Lucien Spelman, John Cullum, Scott Fielding, Ed LaVache et James Perella. Chef opérateur : Damian Garcia. Musique : Lorne Balfe. Production : Jules Daly, Brad Feinstein, Ryan Stowell, Kevin Walsh, Theodore Bressman, B. Ted Deiker, David Gendron, Joseph F. Ingrassia, Ali Jazayeri, Kweku Mandela, Ridley Scott, David Branson Smith, Christopher Tricarico et Max Winkler – Romulus, Scott Free Productions et Paramount Pictures. Durée : 90 minutes.

Disponible en VOD à partir du 11 mars 2021.

Copyright illustration en couverture : Claire Folger/Paramount Pictures/Gone Hollywood.

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