Steven Soderbergh est un sale gosse. Ça n’est plus un secret pour grand monde aujourd’hui. Le réalisateur n’a pas attendu l’avènement d’un insaisissable après pour réinventer ou du moins adapter sa pratique aux contingences du monde. Jamais à court d’idées, voici donc qu’il embarque à bord du Queen Mary II pour tourner une savoureuse comédie dramatique avec le strict nécessaire : une dizaine de comédiens, une caméra ultra-compacte et un iPad pour tripatouiller ses rushs. A l’arrivée, La Grande Traversée est un petit bijou finement ciselé qui donnerait presque envie de casser sa tirelire pour s’offrir une virée transatlantique.

QUE FERAIT MIKE NICHOLS ?

Alice Hughes (Meryl Streep) est trop empêtrée dans ses névroses pour trouver les mots de son nouveau roman. Pourquoi ne pas donner une suite à son seul best-seller, You Always/You Never comme le lui suggère son agent Karen (Gemma Chan) ? Alice s’y refuse. L’exercice est trop facile, indigne du Pullitzer qui l’a récompensé et de cet autre prix que ses pairs souhaitent lui décerner Angleterre. Prendre l’avion la tétanise. Traverser l’Atlantique en bateau lui donnerait en revanche l’occasion de se consacrer exclusivement à l’écriture. Dans ses bagages, Alice emmène ses carnets, son neveu Tyler (Lucas Hedges) et ses deux meilleures amies de fac, Susan (Dianne Wiest) et Roberta (Candice Bergen) – drôle d’idée – pour reprendre un dialogue interrompu il y a trente ans. Ainsi commence la grande traversée éponyme, variation altmanienne autour des affres de la création et de la solitude. Soderbergh démontre ici sa maîtrise incontestable de la mise en scène à partir d’un canevas plutôt lâche. La Grande Traversée est en effet une œuvre écrite littéralement « au fil de l’eau » par Deborah Eisenberg, auteure de « l’une des œuvres les plus originales et les plus accomplies de la littérature contemporaine » selon le New York Times Magazine. La fluidité de ses dialogues, dont certains auraient été improvisés, convoque la verve de John Cassavetes qui n’aurait sans doute pas boudé son plaisir à filmer un savoureux trio féminin réuni miraculeusement à l’écran par un cinéaste qui – énième paradoxe – préfère revendiquer l’héritage de Mike Nichols quand il s’agit de résoudre les problèmes de mise en scène. « Mike the Fixer » ? Pourquoi pas. L’ombre de Nichols plane en effet sur la filmographie de Soderbergh depuis le premier long-métrage du petit prodige, Sexe, mensonges et vidéo (1989), réponse  arty à son Carnal Knowledge (1971).

LA CROISIÈRE S’AMUSE

L’écriture finement ciselée de Deborah Eisenberg pourrait bien s’avérer être une alliée précieuse à l’avenir pour Soderbergh. Aidé de la romancière, le cinéaste signe une étude de caractères remarquable, voire peut-être même sa première et sa plus réussie à ce jour. Le verbe est incisif. Le film, bavard mais jamais abscons. Après avoir incarné une retraitée reconvertie en enquêtrice de choc dans The Laundromat il y a deux ans sur Netflix, Meryl Streep jubile ici dans le rôle d’une romancière imbuvable et tourmentée qu’il est pourtant impossible de détester pleinement. Soderbergh lui affuble deux prestigieuses comédiennes issues de galaxies cinématographiques à la convergence de ses influences. Dianne Wiest, en provenance du microcosme allénien, incarne avec son indéfectible bienveillance une avocate spécialisée dans la défense des femmes en prison tandis que Candice Bergen, WASP évanescente chez Nichols (Carnal Knowledge, encore et toujours), campe une vendeuse en lingerie fine malmenée par la vie et les hommes. Soderbergh parvient miraculeusement à ne verser sans complaisance aucune dans l’écueil du pathétique grâce à une direction d’acteurs étonnamment souple au regard de son obsession du « rien-lâcher ». Son portrait de femmes haut en couleur n’use ni n’abuse d’autant moins de la moindre démonstration d’hystérie qu’il est pris en main par ses trois interprètes. Bergen semble prête à exploser à tout moment dans une grande scène mélodramatique latente. La comédienne assume avec une rare décontraction et une grand dignité son corps qui accuse le poids des année et joue même du débordement de sa chaire dans les costumes tape-à-l’œil dont elle s’affuble dans l’espoir d’harponner un riche héritier à bord du Queen Mary II. Pris en étau entre le pathétique et le trivial, les personnages de La Grande Traversée déblatèrent beaucoup – le titre original du film prenant ainsi tout son sens (« Let Them All Talk » qu’on peut traduire en français par « Laisse les parler ») – mais ne flanchent jamais d’une quelconque manière. Soderbergh s’amuse à envoyer dans les pattes de son trio un romancier populaire à la Tom Clancy qui émoustille Susan et Roberta, un mystérieux larron avec lequel Alice semble passer ses nuits et Karen, bien décidée à ne pas lâcher d’une semelle sa poule aux oeufs d’or. Le numéro d’équilibriste confine au tour de passe-passe virtuose jusqu’aux dernières minutes du long-métrage qu’il est franchement difficile de quitter sans réclamer d’en voir plus. Soderbergh ne joue pas un instant cartes sur table et ne perd pas un instant notre attention.

© HBO Films

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LE LUXE à PEU DE FRAIS

La Grande Traversée est à bien des égards une virée en première classe dont on n’aurait jamais imaginé un jour pouvoir se payer le luxe. Ni même Soderbergh qui semble avoir définitivement pris le large à Hollywood. Tourner deux long-métrages avec un Iphone lui a redonné pour de bon la liberté créative dont l’avaient privé les studios au terme de deux longues et fastueuses décennies. Son nouveau véhicule a priori dispendieux, eu égard à son casting quatre étoiles, carbure étonnamment à l’économie grâce à l’ingéniosité de son pilote. Armé d’une caméra presque aussi légère qu’un smartphone, le chef opérateur Peter Andrews, aka Steven Soderbergh – on ne nous la fait plus – tire pleinement parti de l’architecture du Queen Mary et de son dédale de couloirs dans ses plans presque vaporeux éclairés à peu de frais. Les ambiances feutrées des salons et des cabines invitent à se lover dans le premier fauteuil disponible. La palette des couleurs océaniques flatte l’œil. La surenchère optique d’ordinaire réservée aux grands espaces participe au contraire à délimiter l’intime dans une narration globalement elliptique portée à l’écran dans un somptueux format scope. La Grande Traversée donne enfin l’occasion à Soderbergh de poursuivre pour la quatrième fois sa collaboration fructueuse avec Thomas Newman entamée il y a vingt ans avec Erin Brokovich. Le musicien reprend ici à son compte l’épure classieuse du long-métrage et compose une bande originale très courte (20 minutes à peine) qui lorgne globalement vers le jazz des années 60, orgue et scat à l’appui, enrichi de nappes électroniques plus modernes mais toutes aussi sophistiquées. Nul doute qu’arrivé à quai, une furieuse envie de prendre le large ne vous prenne à nouveau…

La Grande Traversée (Let Them All Talk, 2021 – États-Unis) ; Réalisation : Steven Soderbergh. Scénario : Deborah Eisenberg. Avec : Meryl Streep, Gemma Chan, Dianne Wiest, Christopher Fitzgerald, Candice Bergen, Mary Catherine Garrison, Ella Baker, Lucas Hedges, Samia Finnerty, Fred Hechinger, David Siegel, David Shepherd, Stephanie Phippen, Dominic Crisonino, Mike Doyle, John Douglas Thompson, Dan Algrant, Barbara Rickard, Hannah James, Andrea Kaiser et Al Gwilt. Chef opérateur : Peter Andrews. Musique : Thomas Newman. Production : Corey Bayes, Gregory Jacobs, Joseph Malloch et Ken Meyer – Warner Max, Extension 765 et HBO Films. Format : 2.39:1. Durée : 113 minutes.

Disponible sur Canal + du 20 avril 2021.

Copyright illustration en couverture : Chloe Cushman.