Ce film est un piège. Sous ses apparats de film bizarre, il cache un film d’horreur qui cache de l’expérimental existentialiste qui cache un fil de pensée comme si le film prenait vie, devenait conscient et incroyablement angoissé par sa condition.  Bon courage à celui qui voudra vainement tenter de définir le cadre, l’histoire, le sens et la portée de Je veux juste en finir de Charlie Kaufman. On va donc quand même le faire. 

JE VEUX JUSTE DE L’ASPIRINE 

L’histoire, à sa base, est a priori assez simple : une jeune femme (Jessie Buckley) va rendre visite aux parents de son petit-ami (Jesse Plemons). Elle s’interroge sur leur relation, elle va probablement le quitter. Ils arrivent dans la maison des parents, mangent ensemble, puis repartent pour rentrer chez eux. En chemin ils s’arrêtent pour prendre des boissons glacées, qu’ils décident de ne pas boire finalement et de jeter dans la poubelle la plus proche, qui se trouve à l’ancien lycée du petit-ami. Une fois arrivés, le petit-ami disparaît, la jeune femme rentre dans le lycée, elle y rencontre le concierge et on est à ce moment là déjà presque à la fin du film. Jusque là, tout ceci paraît bien banal et on se demande bien comment on peut étirer une petite histoire pareille sur 2h15. Et comment on peut qualifier ce film de film d’horreur alors qu’il n’y a priori ni tueur ni victime. Et bien parce que rien n’est à sa place mais tout reste assez crédible à chaque instant. Il faut imaginer le segment de Joe Dante dans La Quatrième Dimension – Le Film (1983) mélangé au style de Synecdoque, New York (2008), du même Kaufman. C’est comme si le film ré-écrivait sa propre réalité à chaque nouveau plan. Pas chaque nouvelle scène, j’ai bien dit chaque nouveau plan. Comme si le film prenait conscience qu’il était une fiction et que c’était cette conscience qui constituait la menace, le monstre du film. La minutie de la descente progressive dans la folie a ceci de particulier qu’elle ne concerne pas tant les personnages, qui se contredisent en permanence, changent d’âge, d’apparence, de nom, de travail, de vécu, d’époque et parfois au sein d’un même dialogue, d’une même pièce, sans aucune ellipse. Elle vous concerne, vous. Alors, ce qui est propre à tous les films qui manipulent plusieurs niveaux de réalité en flirtant implicitement avec le 4e mur, c’est qu’ils diviseront toujours. Et encore plus qu’Anomalisa (2015) ou Adaptation (2003), ce Charlie Kaufman en laissera plus d’un sur le bas côté. C’est une volonté, il n’est pas là pour vous construire un sens à partir d’une histoire, il est là uniquement pour vous perdre en vous donnant l’illusion que l’histoire se construit et se ré-écrit d’elle même sous vos yeux. C’est une prouesse en soi, parce qu’elle implique obligatoirement un plan d’une précision chirurgicale. Ce n’est pas de l’improvisation ni du je-m’en-foutisme. Tout à un sens, tout est justifié, tout à une raison d’être, quand bien même il essaye de nous convaincre de l’inverse. Par exemple, si nous partons du principe que tous les personnages du film sont des reflets de l’auteur, qu’il s’agit d’un monde fermé, et que cet univers entier prend de plus en plus conscience de son unité, c’est à dire l’imaginaire de son auteur, alors on peut percevoir des choses, des gros symboles aux plus petits détails. 

© Mary Cybulski/Netflix

© Mary Cybulski/Netflix

UN FILM D’HORREUR EXISTENTIALISTE

Par exemple une séquence en voiture se transforme soudain en long monologue d’analyse très poussée du cinéma de Cassavetes par le personnage joué par Jessie Buckley. Et la première réaction cherchée est « mais pourquoi elle parle de ça maintenant ? Quel est le rapport avec le reste ? » et la réponse cohérente est « il n’y a aucun rapport, ça n’a aucun sens, les personnages disent et font n’importe quoi, qu’est ce que je suis en train de regarder, Netflix produit vraiment n’importe quoi, je vais l’arrêter, ils se paient nos tronches ». Sauf que deux séquences plus tôt, la jeune femme visitait la chambre d’enfant de son petit ami. Elle se reconnaît elle-même enfant sur des photos. Et sur la télé de la chambre sont posés plusieurs livres dont un de Pauline Kael, la critique cinéma la plus connue des États-Unis, et qui parlait dans les mêmes termes du cinéma de Cassavetes en son temps. Et si son petit ami l’a lu, alors c’est comme si elle l’avait lu aussi, et si un film aussi existentialiste et réflexif parle d’un autre film existentialiste et réflexif (Une femme sous influence, 1974) avant de parler de Guy Debord (La Société du Spectacle), alors, là, oui, une minuscule niche du public a pu, peut-être (!) comprendre le cheminement intellectuel de Kaufman sur quelques secondes, son propos, ses influences et à quel point il s’amuse à mettre en parallèle les codes du film d’horreur, une femme confrontée à la démence, et un dialogue qui débat du pouvoir du cinéma et de la fiction comme influences sur le réel jusqu’à brouiller ses frontières. Et puis il va s’amuser à nous reperdre dès la scène suivante qui montrera une autre idée, puisant dans 30 autres références. Et pourtant, force est de constater que la construction est là. Le film tente juste de briser tous les codes et règles tacites de la narration classique pour évoquer en objet-film ce que produit de la pensée. L’idée maîtresse reste la suivante : si quelqu’un se mettait seul dans sa tête à penser, et qu’il s’amusait à créer des personnages qui n’ont qu’une vague conscience de leur condition et qu’il changeait les détails de son univers au fur et à mesure qu’il se laissait glisser par son imaginaire, et qu’on pouvait filmer ce courant de conscience, le résultat ne pourrait être qu’un film d’horreur, quand bien même il essayerait par tous les moyens d’être autre chose, dont une comédie musicale ou un drame sur le couple. Les personnages ne peuvent être que terrifiés de deviner qu’ils n’existent pas et tout happy end ne serait aussi qu’illusoire que leur vies, à l’image d’un film dans le film, parodiant une comédie romantique ringarde réalisée par Robert Zemeckis, placé en simple signal d’alarme pour nous prévenir que le film que nous regardons ne pourra pas entrer dans les mêmes facilités.

En partant de là, c’est bien une tension propre aux films d’horreur qui contamine le spectateur, puisqu’on lui interdit de pouvoir deviner ce qui se passera dans le film dans la minute qui va suivre. Et c’est ce caractère imprévisible de l’histoire qui porte au final l’ensemble, plaisant pour les amateurs de labyrinthes filmiques. Je veux juste en finir évoque d’évidence par son titre la tentation du suicide, maintes fois évoquée dans le film, et celle d’une relation qui arrive à son terme. Elle exprime aussi le désir d’un auteur et de son héroïne, de plus en plus angoissés à mesure qu’ils découvrent les porosités de leur monde. Si le film n’atteint pas le degré de vertige de Synecdoche, New York ou le désespoir paradoxalement jouissif d’Anomalisa, il en continue néanmoins sa thématique, celle d’un auteur dont on serait peu malins de croire qu’on peut l’enfermer dans une case bien précise. On ne peut cependant pas lui renier sa cohérence et de nous tenir les ongles serrés aux accoudoirs, pour peu qu’on accepte de suivre le lapin blanc jusqu’au fond de son terrier.

© Netflix

Je veux juste en finir (I’m Thinking of Ending Things2020 – États-Unis) ; Réalisation : Charlie Kaufman. Scénario : Charlie Kaufman d’après l’oeuvre de Ian Reid. Avec : Jessie Buckle, Jesse Plemons, Toni Collette, David Thewlis, Jason Ralphs, Colbt Minifie, Guy Burnet, Abby Quinn, Ashlyn Alessi, Hadley Robinson et Teddy Coluca. Chef opérateur : Łukasz Zal. Musique : Jay Wadley. Production : Anthony Bregman, Stefanie Azpiazu, Robert Salerno, Iain Reid, Charlie Kaufman et Gregory Zuk – Likely Story et Netflix. Format : 1.33:1. Durée : 134 minutes.

Sur Netflix le 4 septembre 2020. 

Copyright illustration en couverture : Mary Cybulski/Netflix/The Ringer/Gone Hollywood.