Les films sur le monde des studios constituent un genre à part entière depuis des décennies – l’usine à rêves, les ambitions des jeunes créateurs se heurtant aux impitoyables diktats des producteurs, les egos surdimensionnés des stars face aux espoirs des acteurs et actrices débutants luttant pour obtenir deux lignes de texte. On a déjà vu tout ça, du côté du réalisme dans Les Ensorcelés (V. Minelli, 1952), de la fantaisie dans Chantons sous la pluie (S. Donen, 1952) ou du cauchemar dans Le Jour du fléau (J. Schlesinger, 1975). Pourtant, la mini-série Hollywood emprunte une route bien différente de toutes ces bobines passées, rappelle plutôt la yellow brick road du Magicien d’Oz (V. Fleming, 1939), on en reparlera plus tard.

WHAT IF… ?

Cela commence de façon fort traditionnelle par la présentation d’un personnage de brave G.I. tout juste rentré des combats en Europe qui rêve de profiter de sa belle gueule pour devenir acteur. Mais la sélection est impitoyable et il lui faut accepter, en attendant, de se prostituer pour subvenir aux besoins de sa famille. La musique swingue, les décors, les belles voitures et les costumes claquent, on se dit qu’on s’engage dans une reconstitution très léchée et très conventionnelle. Pour l’instant, le rythme est plus celui d’un film que d’une série. L’impression se confirme avec le deuxième épisode même si le cercle des personnages s’élargit : un réalisateur (métis), sa femme actrice (noire) et un scénariste (noir et homosexuel) tous débutants, tous débordants d’enthousiasme, tous bridés par le conservatisme des studios. Quelques personnages ayant bel et bien existé dans le Hollywood de cette époque assoient la vraisemblance de ces péripéties – l’actrice d’origine chinoise Anna May Wong reléguée à des rôles « ethniques », Hattie McDaniell et les circonstances humiliantes dans lesquelles elle reçut son Oscar de meilleure actrice dans un second rôle, l’impresario Henry Wilson, pilotant à sa façon la carrière de jeunes éphèbes… Jusque-là, tout va mal. Entre le jeune couple qui discute plans de carrière au lit et les rencontres des jeunes prostitués avec leurs clients influents, on se doute bien qu’on nous prépare des surprises, mais il faut se résoudre à assister à de longues, très longues, scènes de sexe de face, de dos et sideways, en respectant cependant toujours d’impeccables enroulés de drap à la sortie du lit, et sans que jamais un personnage féminin ne se départisse de son soutien-gorge dans le feu de l’action. S’agit-il de scènes parodiques ? On ne sait pas trop, ce qui n’est pas bon signe. On se sent aussi décontenancé que le personnage du malheureux Rock Hudson, sans cesse humilié par son agent. Et on subit les discours pédagogiques qui nous sont assenés lors de certains échanges – sur la place des Noirs à Hollywood, sur l’accent dit mid-Atlantic que tout acteur doit maîtriser, sur le style de jeu naturaliste désormais de rigueur maintenant que l’époque du muet s’éloigne. Et puis survient le moment de bascule, le troisième épisode, qui nous plonge dans une incroyable fête dans la villa avec piscine de George Cukor. Un assez long préambule annonce tous les quiproquos auxquels elle va donner lieu et l’on se retrouve peu à peu dans un réjouissant désordre qui cette fois sonne comme un hommage à La Party (B. Edwards, 1968). L’alcool coule tellement à flots qu’on se demande si on n’en a pas soi-même un peu abusé quand on voit le personnage jusqu’alors bien falot de Rock Hudson décider de danser devant tout le monde avec son boyfriend. Hein ? Quoi ? À partir de là tout s’emballe, on passe de l’autre côté du miroir et le slogan qui apparaissait sur l’affiche promotionnelle de la série devient le moteur de toute l’action : What if ?… Et plouf ! On saute à pieds joints dans une uchronie radicale. Désormais, la vengeance de toutes les catégories de personnes écrasées par le système hollywoodien éclate – les Noirs et les homosexuels, mais aussi les femmes et les vieux. Et si, dès 1947, les Noires avaient pu jeter leurs accessoires de soubrette et être en haut de l’affiche ? Et si les homosexuels n’avaient pas eu à se cacher ? Et si des femmes avaient tenu les rênes des studios ? Et si des acteurs et actrices vieillissants avaient encore droit à des vrais rôles ? Bien sûr on complète, même si ce n’est pas explicite : et si les Harvey Weinstein n’avaient pas pu sévir ? 

Raymond Ainsley (Darren Criss) et Camille Washington (Laura Harrier) rêvent de conquérir Hollywood © Netflix

Camille Washington (Laura Harrier) et Hattie McDaniel (Queen Latifah), en plateau © Netflix

HAPPY ENDINGS

Le format de la mini-série est bien adapté au déploiement de cette fantaisie, chaque épisode à partir du troisième nous faisant gravir une marche dans cet exercice cathartique de revanche à qui mieux mieux. Même les personnages ayant dans la vraie vie connu des destins tragiques y gagnent des happy ends bien mérités. C’est pour de faux, on le sait, et c’est justement pour ça que c’est efficace. Chacun devient son double imaginaire – tout comme dans Le Magicien d’Oz. De la chronique réaliste et plan-plan, nous voilà passés dans le monde merveilleux de l’illusion que permet le cinéma. Hommage ? Toutes les difficultés de tournage d’une scène au sommet d’un panneau Hollywoodland recréé en studio rappellent furieusement le moment où Gene Kelly, dans Chantons sous la pluiefaisait naître une atmosphère romantique en allumant projecteurs, fumigènes et ventilateurs et en juchant sa partenaire en haut d’un simple escabeau. La série emprunte aussi quelques plans à la vie réelle, histoire de brouiller encore davantage les repères.

Quand notre héros obtient son premier rôle, par exemple, son euphorie lui fait très exactement reproduire le geste devenu fameux d’Adrien Brody recevant son Oscar en 2003. Vers la fin de la série, hélas, il faut faire un effort pour passer outre quelques grosses faiblesses de scénario avec les revirements psychologiques peu cohérents de certains personnages. On veut bien  lui pardonner d’avoir un petit peu trop emprunté à The Player (R. Altman, 1992), autre film sur les studios, pour une péripétie  essentielle, chut ! Mais une cérémonie des Oscars, même fictive, c’est vraiment très long ! Surtout quand tout le monde y prend la parole « en tant que », au nom de sa communauté. Heureusement, au milieu de ce passage interminable se glisse le très élégant aboutissement de deux arcs narratifs centrés sur les actrices de la vraie vie Hattie McDaniel et Vivien Leigh. Malgré ses défauts, Hollywood est une bien jolie mini-série qui lorgne un peu trop timidement vers Le Magicien d’Oz. Mais acceptons, comme le personnage de Mia Farrow dans La Rose pourpre du Caire (W. Allen, 1985), d’oublier nos malheurs présents en nous réfugiant dans un univers rêvé : Hollywood.

© Netflix

Hollywood  (2020 – États-Unis) ; Réalisation : Janet Mock, Michael Uppendahl, Dianel Minahan, Ryan Murphy et Jessica Yu. Scénario : Hernando Bansuelo, Ian Brennan, Ryan Murphy, Janet Mock et Reilly Smith d’après une idée originale de Ian Brennan et Ryan Murphy. Avec : David Corenswet, Darren Criss, Laura Harrier, Joe Mantello, Dylan McDermott, Jake Picking, Jeremy Pope, Holland Taylor, Samara Weaving, Jim Parsons et Patti LuPone. Chefs opérateurs : Simon Dennis et Blake McClure. Production : Darren Criss, David Corenswet, Jeremy Pope et Alexis Martin Woodall – Netflix. Format : 16:9 HD. Durée : 347 minutes.

Disponible à partir du 1er mai 2020 sur Netflix.

Copyright illustration de couverture : Netflix/The Ringer.