Pourquoi se pencher aujourd’hui sur La Seconde Guerre de Sécession/The Second Civil War, vieux téléfilm HBO de Joe Dante (1997) ? Revue près de vingt-cinq ans après sa diffusion, cette farce politico-médiatique déjantée à la Mel Brooks prend, par les temps qui courent, une résonance vertigineuse. *

Dans « un avenir proche », les États-Unis se trouvent submergés de réfugiés de tous les conflits ainsi que d’immigrés mexicains. On parle chinois au Rhode Island, espagnol en Californie, et les Représentants au Congrès ont besoin d’interprètes pour parvenir à se comprendre. « On a tellement fait bouillir la marmite du melting-pot qu’il n’en reste que des grumeaux, » estime un personnage. C’est dans ce contexte qu’une association humanitaire fait débarquer un avion de jeunes orphelins de guerre pakistanais et que le très xénophobe gouverneur de l’Idaho décide de leur fermer les frontières de son État, manu militari. Réunion de crise à la Maison Blanche, et aussi dans les studios de la chaîne d’information en continu NN, tandis que sur le terrain, l’armée fédérale doit faire face aux milices de plusieurs États venues prêter main forte à celle de l’Idaho. Serait-on au bord d’une nouvelle sécession ?

TOUT EST IMAGE

Le film se partage entre ces trois lieux. D’un côté, le Président indécis se laisse influencer par son lobbyiste préféré (incarné par un James Coburn retors à souhait), guidé par la devise : « Tout est image ». Mais il hésite : lequel de ses illustres prédécesseurs convient-il d’imiter : Roosevelt (Théodore ou Franklin ?) ou Eisenhower, qui avait envoyé la garde nationale assurer la déségrégation des écoles de l’Arkansas en 1957 ? Et si c’était plutôt Lincoln, le vainqueur de la Guerre de Sécession ? À la frontière de l’État rebelle, d’autre part, les vieux gradés des deux armées s’affrontent d’abord verbalement, ressuscitent leurs vieilles rivalités du Kosovo et du Koweit. Mais c’est dans le troisième lieu, les studios de NN, que se noue réellement le drame. Contrairement aux politiques, les hommes de télévision souhaitent l’escalade maximum du conflit, pour des raisons d’audience. Chaque fois qu’une dispute de fond naît entre deux membres du personnel de la chaîne, ils sont rappelés à l’ordre : là n’est pas l’essentiel, il s’agit de fabriquer de l’image, du programme. Le directeur de l’information survolté jongle entre ses journalistes de plateau, ses envoyés spéciaux et ses techniciens. L’un de ces derniers lui suggère une habile manipulation : pourquoi ne pas greffer les visages des jeunes réfugiés sur les images des chanteurs de We Are The World ? Ou l’inverse ? Une préfiguration des deepfakes… Du côté des hommes politiques aussi, la vérité ne tient plus qu’à un fil puisque leurs chauffeurs, aux accents étrangers prononcés, sont chargés d’inventer des citations présidentielles vraisemblables. Comme un avant-goût de faits alternatifs. 

© Randy Tepper/HBO

© Randy Tepper/HBO

Sur le terrain, à la frontière, l’absurdité de la situation s’inverse : les protagonistes ont du mal à comprendre qu’ils ne sont pas que des images : « Vous ne pouvez pas me tuer, nous sommes en direct ! » s’écrie un journaliste. Le summum du renversement est atteint quand, à plusieurs reprises, le point de référence de l’action devient John Wayne. Un journaliste de terrain, encore lui, tue le temps en attendant qu’il se passe quelque chose : il regarde un film de guerre avec le Duke. Soudain, il s’étonne : le son est de plus en plus fort. Jusqu’à ce qu’un véritable tank vienne écrabouiller le poste de télévision qu’il regardait, dans un télescopage complet de la légende et de la réalité. When the legend becomes fact… Écho de John Wayne encore, quand, pour symboliser leur révolte, les Mexicains de Californie font sauter le Fort Alamo. Entre citations arrangées et scènes de films, les Américains semblent décidément n’avoir que la fiction comme étalon. Le journaliste incarné par Ron Perlman peut bien se gratter la tête en essayant de se rappeler les paroles du serment d’allégence au drapeau, l’image qu’il regarde est l’une des versions décalées peintes par Jasper Johns, celle aux trois drapeaux de tailles différentes superposés.

Dans l’imaginaire réactionnaire, l’Amérique est un pays dans un état de quasi-guerre civile permanente : d’un côté les millions d’authentiques Américains sans prétention et, de l’autre, les libéraux omnipotents qui dirigent le pays mais qui méprisent les goûts et les convictions de ses habitants.

Thomas Frank

Pourquoi les pauvres votent à droite, rééd. Agone, Marseille, 2013

L’AMÉRIQUE TELLE QU’ELLE DEVRAIT ÊTRE

Le téléfilm semblait visionnaire en ce qui concerne le brouillage entre image et réalité. Son producteur exécutif Barry Levinson réalisera d’ailleurs l’année suivante un film sur cet aspect des choses : Des Hommes d’influence (Wag the Dog). En avril 2016, à quelques mois de l’élection de Trump, le critque Jim Hemphill n’arrivait plus à rire en revoyant cette comédie frénétique. Par contre, ce qui se passe actuellement en politique américaine est exactement l’inverse de ce que montre La Seconde Guerre de Sécession

Chez Joe Dante, le pouvoir fédéral essaye maladroitement de défendre la loi du pays face à un gouverneur extrémiste au slogan déconnecté de la réalité, « L’Amérique telle qu’elle devrait être ». Dans l’Amérique de Trump, au contraire, c’est le pouvoir central qui s’attaque à des acquis des années 1960 au grand dam de certains États qui tentent de préserver la démocratie (et notamment le droit de vote pour tous). Pour illustrer le propos, quel meilleur symbole que le traitement fait à la Statue de la Liberté ? Dans le film, les milices séparatistes la détruisent pour faire valoir que leurs droits d’États passent avant les grands principes fumeux qu’elle symbolisait. Dans la vraie vie, le 13 août 2019, le chef de l’US Citizenship and Immigration Services, service fédéral, proposait dans une sinistre boutade, devant les caméras, de modifier le célèbre poème d’Emma Lazarus fixé sur le socle de la statue : « Donnez-moi vos pauvres, vos exténués/Qui en rangs serrés aspirent à vivre libres, /Qui s’en sortent tout seuls, /Et ne seront pas à la charge de l’État. » « Nous sommes un work in progress », conclue le seul personnage sobre du film. À suivre donc… 

© HBO

La Seconde Guerre de Sécession (The Second Civil War, 1997 – États-Unis) ; Réalisation : Joe Dante. Scénario : Martin Burke. Avec : Beau Bridges, Joanna Cassidy, James Coburn, Phil Hartman, Kevin Dunn, Elizabeth Peña, Ron Perlman, Denis Leary, Darryl Van Leer, Dick Miller, Kevin McCarthy, Brian Keith, Roger Corman, Robert Picardo, et Christine Jane Newman. Chef opérateur : Mac Ahlberg. Musique : Hummie Mann. Production : Guy Riedel, Udi Nedivi, Chip Diggins et Barry Levinson – HBO Theatrical Documentary. Format : 1:85.1. Durée : 97 minutes.

Première diffusion sur HBO le 15 mars 1997 / Disponible sur OCS.

Copyright illustration en couverture : Dom McKenzie.

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