King Kong contre Godzilla, Alien contre Predator, Kramer contre Kramer. L’histoire du cinéma regorge de ces grands duels qui sont autant de films que d’occasions manquées. Ce nouvel opus signé Adam Wingard ne déroge pas à la règle, oubliant tout ce qui faisait le sens de ses icônes pour un simple produit d’usine : bête, méchant et même pas efficace.

BEAUTÉ CONTRE TERREUR

Il était une fois deux monstres sacrés du cinéma. Sans revenir sur leur histoire entière (qui englobe pas moins d’une quarantaine de films et près de quatre-vingts ans d’histoire du cinéma), disons simplement qu’ils ont grandement participé à façonner le 7e art et pas uniquement le fantastique ou le genre du kaiju (« monstre géant » en japonais). Sans le King Kong (M. C. Copper et E. B. Schoedsack) de 1933 et sa musique de Max Steiner, c’est l’histoire de la musique de film qui se serait arrêtée avant de commencer. Sans le Godzilla (I. Honda) originel de 1954, c’est l’industrie entière du tokusatsu et des pans entiers des cultures de l’imaginaire qui ne seraient jamais nés. King Kong et Godzilla ne sont pas juste des monstres : ce sont des colonnes porteuses de notre culture. Lorsque Steven Spielberg fait dire à son héros dans Ready Player One (2018) : « Personne ne peut dépasser King Kong », ce n’est pas une phrase anodine, c’est une conviction sincère, une profession de foi. Mieux encore, ils ont donné lieu à des chefs d’œuvres. King Kong est le mètre-étalon du film d’aventures, du film fantastique, du film d’horreur et du film d’action. Il a décloisonné l’imagination de tous les créateurs pionniers du cinéma et de tous ceux qui ont suivi. Ce n’est pas qu’un gorille géant qui casse des choses. C’est l’incarnation de ce pont indicible entre la mort et l’incroyable. « La beauté est le commencement de la terreur que nous sommes capables de supporter » disait le poète Rilke. Voilà ce qu’est Kong, une entité quasi-divine qui évoque les Titans grecs, une force avec laquelle on ne peut pas négocier, discuter ou comprendre. Il appartient à une forme de vie qui dépasse notre compréhension. C’est aussi le cas de Godzilla, qui lui est le fruit de l’hubris de l’humanité, une punition divine. Il est le résultat des essais nucléaires américains et de fait, la conséquence directe des crimes contre l’humanité que furent la destruction de Nagasaki et Hiroshima en 1945. Godzilla n’est pas un gros lézard. Il est la mort, inéluctable, violente, brutale, injuste, gratuite. Il ne fait pas que casser des villes. Il rappelle à l’Homme qu’il n’est qu’une fourmi sur sa propre planète et que son feu prométhéen, la science, peut être son salut comme son apocalypse. Dans ces deux films d’origine, en dehors de techniques révolutionnaires en termes d’effets spéciaux et du simple fait qu’il s’agisse de films toujours aussi divertissants, il y a une donnée essentielle : les humains. Ce sont des vrais personnages, avec des arcs narratifs, qui transmettent des émotions. Même les figurants sont attachants, particulièrement dans Godzilla, où on les voit filmés à hauteur d’homme, presque comme dans un documentaire pris sur le vif sur une ville ravagée par des bombardements. On voit des enfants mourir, les blessés agoniser dans les hôpitaux, le désespoir des civils qui ne peuvent rien faire.

© Ernest Bacharach/RKO Radio Pictures

© Toho

Tout ceci pour vous dire que si Godzilla et King Kong sont des monstres sacrés, ce n’est pas qu’une question de franchise ou de popularité, mais bien parce que leurs films d’origine avaient saisi des choses essentielles sur la nature humaine par la métaphore que peuvent porter des monstres géants. En ce sens, le mauvais calcul serait de donner des suites, remakes, variations qui oublieraient ces vérités essentielles. C’est pourquoi leurs meilleures suites sont les seules qui sont parvenues à traduire dans une forme originale ce que ces monstres symbolisent : le King Kong (2005) de Peter Jackson (qui n’était pas un simple remake mais une relecture profonde du mythe) et le Shin Godzilla (2016) de Hideaki Anno et Shinji Higuchi – toujours inédit en France à ce jour et toujours l’un des meilleurs films japonais de ces 30 dernières années, rien de moins et qui remplaçait intelligemment Hiroshima par Fukushima. Dans la même logique, les films qui ont détourné le sens de ces créations sont ceux qui se sont fourvoyés : faire de Godzilla un anti-héros et une victime de l’armée américaine chez Roland Emmerich (1998) comme chez Gareth Edwards (2014) est une antithèse absurde, faire de King Kong un anti-héros et une victime de l’armée américaine est tout aussi stupide chez Jordan Vogt-Roberts dans Kong Skull Island (2017). Pire encore, la logique du MonsterVerse américain fait de Godzilla un simple animal qui n’a rien de nucléaire et une force élémentaire de la nature, ce qui lui ôte entièrement toute sa pertinence, sa mythologie, sa mystique, sa raison d’exister, sa motivation. Bref, ce Godzilla et ce Kong, avant même de s’affronter, partaient perdants. lls ne sont même pas l’ombre de ce que leurs noms signifient. Sans oublier l’audace d’un Edwards et son parti pris de ne surtout pas montrer Godzilla dans un film éponyme, suivi d’une suite qui a décidé, elle, de le montrer mais toujours camouflé – derrière la neige, le brouillard, la pluie, la mer et on en passe – par la pire direction photo et production design possible. Bref, sans même parler du King Kong vs Godzilla (I. Honda) de 1962, qui était aussi une tentative opportuniste de faire un grand coup publicitaire, le fait de faire s’affronter une nouvelle fois ces versions délavées de Kong et Godzilla ne peut pas vraiment susciter l’attente qu’il devrait, tout simplement parce que leurs prédécesseurs ont été incapables de montrer et d’honorer leurs icônes.

© Chuck Zlotnick/Legendary/Warners Bros.

© Chuck Zlotnick/Legendary/Warners Bros.

NEURONES CONTRE DOLLARS

Placé ainsi, dans un film qui ne crée aucune attente, ce Godzilla vs Kong aurait pu être rafraîchissant. Et on se plaît à y croire lors de courts moments. Certes, ses personnages humains sont les pires de cette saga de maintenant déjà quatre films : ils sont tous insupportables et incroyablement stupides, jamais crédibles et toujours embarrassants. Restent donc les scènes des monstres, qui ne s’affrontent que deux fois (comme le crossover d’origine) et qui culminent dans un climax invoquant un autre kaiju, lui aussi dans une version light et insipide. Il ne reste donc que deux séquences à sauver, les deux scènes où Kong et Godzilla s’affrontent. En termes visuels, elles ne valent évidemment pas le Pacific Rim (2013) de Guillermo Del Toro, mais elles surpassent sans peine les tentatives pitoyables des trois films précédents, tout simplement parce qu’on voit les monstres, parce que l’action est lisible et qu’il y a quelques money shots agréables. Voilà la réussite du film, s’il y’en avait une à trouver. Ceci ne change rien au fait que le scénario n’a absolument aucun sens et développe une mythologie qui ne repose sur rien : ça ne change rien aux incohérences, ça ne change rien aux designs ratés de tous les monstres sans exception – les cuisses de Godzilla font 300 fois la taille de sa tête à ce stade et Kong ressemble plus à un Cro-Magnon qu’à un singe -, ça ne change rien au fait qu’Adam Wingard (déjà responsable du pitoyable Death Note (2017) live pour Netflix) ait décidé de faire de Kong un héros et Godzilla un anti-héros, avec des plans allant jusqu’à pomper des poses iconiques de Bruce Willis dans Die Hard (J. McTiernan, 1988) ou Mel Gibson dans L’Arme Fatale 2 (R. Donner, 1989). Comprenons-nous bien : ce film est une division par zéro de ce qu’il devrait montrer et la grande majorité de ses scènes en fait un turbo-nanar trop cher, fier de sa débilité et dont on pourrait décortiquer chaque élément nul pendant des heures. Mais ce serait encore accorder trop de crédit à un film qui semble même cynique dans ses tentatives d’humour pour désacraliser le peu qui restait de sacré à ses monstres, dont l’utilisation de chansons sirupeuses, Kong qui se gratte les fesses, Kong qui parle en langage des signes à une enfant plus petite qu’une fourmi pour nous, Godzilla et Kong qui font un concours de gueulantes, Kong trouvant une hache à sa taille, un temple pour singes géants dont la construction suggère des ouvriers très méticuleux sur plusieurs millions d’années et un plan de méchant le plus crétin jamais vu depuis… Et dire qu’on croyait avoir touché le fond avec Wonder Woman 1984… Dans ces conditions, oui, on peut rire de certaines (mauvaises) blagues et prendre du plaisir sur une minuscule poignée de plans qui parviennent à faire « moins pire » que ses prédécesseurs. Il n’en reste pas moins que ce film est une insulte à ce que devrait être un film avec Godzilla, un film avec King Kong, un kaiju eiga, un film fantastique ou un film tout court. Avant de vouloir à tout prix déposer son cerveau avant de regarder un film qui se présente à nous comme sciemment demeuré, il faudrait au contraire prendre conscience que c’est lorsque ces films sont intelligents qu’ils deviennent des œuvres marquantes et que c’est lorsqu’ils dénaturent leur sujet qu’ils réduisent des géants à un « simple divertissement pour ne pas se prendre la tête ». King Kong méritait mieux, Godzilla méritait mieux et nous méritons mieux.

Godzilla vs Kong (2021 – États-Unis, Australie, Canada et Inde) ; Réalisation : Adam Wingard. Scénario : Eric Pearson, Max Borenstein, Zach Shields, Michel Dougherty et Terry Rossio. Avec : Kyle Chandler, Millie Bobby Brown, Alexander Skarsgard, Rebecca Hall, Brian Tyre Henry, Shue Oguri, Eiza Gonzalez, Kaylee Hottle, Julian Dennison, Demian Bichir, Danai Gurira, Ziyi Zhang, Jessica Henwick, Lance Reddick, Benjamin Rigby et Chris Chalk. Chef opérateur : Beren Seresin. Musique : Junkie XL. Production : Mary Parent, Eric McLeod, Brian Rogers, Alex Garcia, Jay Ashenfelter, Jennifer Conroy, Tamara Watts Kent, Kenji Okuhira, Yoshimitsu Banno, Jon Jashni et Thomas Tull – Legendary Pictures et Warner Bros. Format : 2.39:1. Durée : 114 minutes.

Disponible à l’achat digital à partir du 22 avril 2021.

Copyright illustration en couverture : The New Yorker.