A l’heure où Fred et Jamy démystifiaient les secrets de la Terre dans leur camion, les paroissiens américains portaient leurs enfants au prêche d’un tout autre Fred. Fred Rogers, ex-pasteur évangéliste, se servit du médium télévisuel comme d’un « merveilleux outil d’éducation » de 1968 à 2001. L’animateur préféré des baby-boomerspuis de leurs enfants, prêta oreille trente ans durant aux maux et aux questions de ses ouailles dans son émission Mister Rogers’ Neighborhood. De la guerre au divorce, en passant par la maladie et la mort, chaque sujet était abordé avec une sérénité déroutante par Rogers et son phrasé lapidaire, proche du haïku.

De Lyndon B. Johnson à Barack Obama, Rogers aura ainsi officié sous la présidence de neuf chefs d’état différents. L’Amérique assourdie par les beuglements oratoires de Trump pourrait bien se prendre de nostalgie pour cet homme ordinaire, mollement républicain. La presse ne cesse encore aujourd’hui de l’ériger en super-héros des ondes hertziennes. Et pour cause : il y a en effet de l’angélisme à la Capra chez ce personnage dont la naïveté confine à l’immaturité. Qu’attendait donc Hollywood pour lui ériger un monument à sa gloire ?

[POUR] : FRED ROGERS, UNE BELLE PERSONNE

La personnalité « extraordinaire » de Rogers manquait sans doute du relief nécessaire au développement d’un scénario riche en conflits et rebondissements. La bande-annonce de L’Extraordinaire Mr Rogers nous promettait sans surprise une ballade au pays de la gentillesse, main dans la main avec Tom Hanks, variation moderne de l’Américain moyen. Le film ne nous racontera au final rien du bonhomme en question. Marielle Heller, sa réalisatrice, déjoue d’entrée nos attentes. A quoi d’autre pouvait-on s’attendre d’une cinéaste aussi rare – seulement trois longs-métrages à son actif – que singulière – souvenons-nous de Can You Ever Forgive Me? (2018), biopic tendre mais sarcastique sur une faussaire misanthrope et alcoolique – ? A Beautiful Day in the Neighborhood s’ouvre sur un salon coloré et chaleureux qu’on imagine au cœur d’une banlieue idéale. Nous sommes en réalité sur un plateau télé, à Pittsburgh. Mr Rogers franchit le pas de la porte en fredonnant gaiement la chanson-titre, enfile son emblématique cardigan rouge et une paire de tennis bleues. « Veux-tu être mon voisin, mon ami ? » La question s’adresse aux spectateurs, partagés entre incrédulité et fascination. Son flegme et sa franche bonhomie dérangent, inquiètent. Tom Hanks incarnerait-il un proche parent de Jeff Pickles, variation psychotique de Mr Rogers campée par Jim Carrey dans la série Kidding ? Pour les non-initiés, l’illuminé évoquera plutôt ces hôtes taiseux toujours tirés à quatre épingles qui ne sortent de leur silence que pour poser une question gênante en arborant un sourire ingénu. Rogers présente ses amies les marionnettes, le roi Vendredi XIII et le tigre Daniel, puis la photo de Lloyd (Matthew Rhys), un type amoché par une violente dispute avec son père. Plutôt du genre à fricoter avec les mauvaises qu’avec les belles personnes. Lloyd Vogel est journaliste, newyorkais, donc névrosé, sur le point de devenir père à son tour. Le magazine Esquire le charge d’écrire un portrait de Rogers en 400 mots. Une tannée, à en croire le reporter. L’histoire est vraie, ou presque. Du moins s’inspire-t-elle d’un article de Tom Junod publié par le mensuel en 1998. 

Tom Hanks, l’extraordinaire Mr Rogers © Lacey Terrell/Sony Pictures Entertainment

Matthew Rhys, l’incrédule Lloyd Vogel © Lacey Terrell/Sony Pictures Entertainment

« Quelqu’un a fait souffrir Lloyd. Pas seulement au visage. C’est difficile pour lui de pardonner celui qui l’a fait souffrir », c’est-à-dire à son père, impeccable Chris Cooper dans son rôle de vieil alcoolique sur le retour. L’émission du jour sera consacrée à leur relation dysfonctionnelle. Heller dévoile alors son dispositif. Son film adopte la forme d’un épisode « étendu » de Mr Rogers dont il reprend les codes et l’esthétique. Ce choix de mise en scène a surtout le mérite de nous épargner les incontournables « establishing shots » trop souvent fastidieux. Ici, buildings, ponts et voitures sont miniaturisés à l’échelle de jouets. De courts plans de transition animés nous mènent ainsi de Pittsburgh à New York  à la manière d’un Spike Jonze ou d’un Michel Gondrey. Si Rogers tire les ficelles de son petit théâtre de marionnettes, Lloyd ne s’en laisse d’abord pas raconter par ce grand dadais ringard qui pourtant l’attire irrésistiblement. Sans mièvrerie, Marielle Heller filme la relation impénétrable entre ses deux protagonistes dans une fiction d’apprentissage adulte étrangement hermétique. La bonté instinctive de Rogers viendra quand même à bout du scepticisme désabusé de Lloyd. « Tout ce qui est humain se dit. Et tout ce qui se dit se gère. » Le basculement opère plus précisément au cours d’une scène dans un restaurant. L’animateur demande au journaliste de se concentrer sur tous les gens « dont l’amour nous a modelés ». L’instant prégnant se double d’une rupture du quatrième du mur. Mr Rogers nous adresse l’un de ses doux regards pénétrants dans un seul et unique plan. Ces 60 secondes, déstabilisantes, finissent par nous convaincre de sa profondeur insoupçonnée. Tom Hanks compose en effet un personnage énigmatique, impénétrable, et certainement lui aussi névrosé. De ses blessures d’un lointain passé, on ne glanera cependant qu’une poignée d’informations au détour de deux-trois répliques. Rogers, autrefois gamin rondouillard, a pansé ses cicatrices grâce à la lecture de la Bible, la pratique de la natation et du piano. Lloyd, pour sa part, doit retrouver le regard de l’enfant qu’il fut pour pardonner à son père et ainsi envisager une expérience sereine de la parentalité. Rédemption et empathie l’attendent au tournant d’un long chemin de Croix vers la réconciliation.

Mr Rogers et Lloyd Vogel, juste 60 secondes © Lacey Terrell/Sony Pictures Entertainment

Les États-Unis raffolent de ces histoires de rénégats touchés par la grâce d’un bon samaritain. Fred Rodgers est de la deuxième catégorie, naïf au grand cœur pour les uns, cul béni providentiel pour les autres. Le rôle, quasiment taillé sur-mesure pour Tom Hanks, synthétise deux des personnages emblématiques de l’acteur dans sa dimension métafilmique. D’un côté, Forrest Gump, le simple d’esprit plein du bon sens de la vieille Amérique. De l’autre, Josh Baskin, le faux adulte de Big (P. Marshall, 1986) capable de comprendre le monde et ses vicissitudes à travers ses vrais yeux d’enfant. Rogers pénètre ainsi d’un simple regard la psyché chaotique de Lloyd jusqu’à imprégner ses rêves, contaminer sa réalité, et ainsi nous faire douter du régime d’images à l’écran, par-delà les séquences oniriques clairement identifiables. Rogers chante-t-il en chœur avec ses fans dans le métro à New York ? La scène évoque davantage un rêve d’enfant. S’immisce-t-il enfin vraiment dans la vie de Lloyd ? Seule certitude : Mr Rogers n’est ni un héros ni un surhomme. Jamais pourtant le film ne nous donne à voir sa carapace se fendre. L’homme, chaleureux, irradie la bonté jusque dans ses silences. Chacun projettera ainsi ses propres émotions sur le visage impassible de l’animateur, promesse d’un nettoyage à sec spirituel. Pour notre part, on se surprend à vouloir se précipiter dans les bras de l’extraordinaire Mr Rogers, quitte à outrepasser les règles de distanciation sociale.

Boris Szames

L’Extraordinaire Mr Rogers, joli succès au box-office américain pré-COVID, est un film dramatique, un film moraliste. Tom Hanks y campe un présentateur de télévision américaine, Fred Rogers, dans une œuvre qui ne s’avère être rien d’autre qu’une coquille vide, « d’après une histoire vraie ». Lloyd Vogel, journaliste chez Esquire, doit écrire un article sur l’icône du petit écran qu’il va découvrir bien différente de ce qu’il avait pu imaginer. Le film ne produit finalement aucun éclat, aucune surprise et surtout aucun discours. Il avait pourtant matière à interroger la question de l’identité, ainsi que le rapport aux sentiments, à l’abandon, la famille ou bien la paternité. Seuls les deux interprètes principaux (Tom Hanks et Matthew Rhys) sauvent (en partie) ce naufrage cinématographique.

Observation n°1 : les studios américains surfent sur la vague des biopics depuis de trop nombreuses années. A défaut de rendre un bel hommage à son sujet, le genre, souvent sans réel intérêt, est devenu un vrai filon rentable pour Hollywood. Observation n°2 : les rares films de qualité dans la catégorie reposent principalement sur l’idée d’ameuter un public (il y a peu en salle) grâce au seul nom d’un acteur à succès (ici, Tom Hanks,). Hypothèse : c’est là le cœur du problème. Solution : on peut bien sûr se permettre de réaliser un film académique en embellissant le masque de la personnalité mise à l’honneur. Mais arrêtons d’en assurer la promotion simplement sur cet argument. Conclusion : ça n’est absolument pas un gage de qualité. Au contraire.

[CONTRE] : LE JOLI MONDE DES BISOUNOURS

L’Extraordinaire Mr Rogers se veut un biopic« romancé » sur Fred Rogers, célèbre depuis les années 60 grâce à son émission pour enfants Mister Rogers’ Neighborhood, diffusée depuis Pittsburgh par la station de télévision éducative WQED. Le film prétend évoquer son influence sur ses concitoyens, les petits comme les grands. La rédactrice en chef d’Esquire propose à Lloyd Vogel, journaliste d’investigation, d’interviewer ce bon vieux et gentil Mr Rogers que tout le monde adore. Vogel est alors justement aux prises avec des problèmes personnels liés à son enfance et à d’autres tourments intimes. Bouleversé et dépassé par ses émotions, le pauvre journaliste perdu va-t-il retrouver le « sens de la vie » au contact de l’animateur bienveillant ? La réponse est bien évidemment, oui. La réalisatrice Marielle Heller (Les Faussaires de Manhattan, 2018) tire un portrait de Mr Rogers désespérément lisse et ennuyant. En effet, si sa mise en scène ultra-classique et ses choix de casting s’avèrent irréprochables, on pourra reprocher à son duo de scénariste (Micah Fitzerman-Blue et Noah Harpster) de ne pas savoir faire preuve d’une grande finesse et de ne proposer aucune idée neuve ou intéressante à partir de l’article original de Tom Junod. L’approche psychologique des personnages, extrêmement simpliste malgré l’effet miroir entre Rogers et Vogel, empêche la moindre confrontation, à croire que le célèbre présentateur demeure une icône intouchable. Heller se contente de réaliser une jolie carte postale en misant sur son acteur principal, Tom Hanks, d’ailleurs parfait pour le rôle. Ce dernier délivre en effet une interprétation plutôt crédible d’un homme tout droit sorti du monde des Bisounours. A ses côtés, Matthew Rhys, déjà à l’affiche avec l’acteur dans Pentagon Papers (S. Spielberg, 2017), s’avère tout aussi juste sous les traits d’un journaliste qui a perdu goût à la vie. Chris Cooper, récemment au casting des Filles du Docteur March de Greta Gerwig (2019), apporte comme toujours une forte dimension à son éternel statut de second rôle, ici celui du père de Vogel, élément perturbateur dans la vie de son fils comme on l’apprendra en cours de route. 

Le casting irréprochable de L’Extraordinaire Mr Rogers ne sauve pas le film son extrême artificialité avec des personnages clichés et une succession de rebondissements prévisibles. De ce long et profond « bourbier » émerge tardivement une dernière scène très émouvante. Fred Rogers rend visite à la famille de Llyod. Les personnages se dessinent  alors clairement. La mise en scène, sobre et bien construite, permet de dresser enfin un beau tableau familial dont le père de Vogel occupe le centre. Tom Hanks lui chuchote au creux de l’oreille des paroles qu’on ne distingue pas. Ce moment intime, simple et beau, sonne tout-à-coup très juste et crée enfin l’émotion qui manquait cruellement à un énième biopic décevant. Marielle Heller ne tire jamais parti de son sujet tire-larmes et se contente d’aligner des scènes assez fades habitées par des personnages creux, mais pourtant parfaitement incarnés. Fred Rogers aurait mérité mieux. On oublie… On a déjà oublié.

Christopher Poulain

© Sony Pictures Entertainment

La gentillesse n’est pas une notion naïve comme croire aux licornes et aux arcs-en-ciel, ce genre de choses. C’est comme de l’oxygène : elle est vitale et a besoin d’être entretenue.

Fred Rogers

L’Extraordinaire Mr Rogers (A Beautiful Day in the Neighborhood, 2020 – États-Unis et Chine) ; Réalisation : Marielle Heller . Scénario : Micah Fitzerman-Blue et Noah Harpster d’après l’article de Tom Junod, « Can You Say… Hero? » Avec : Tom Hanks, Matthew Rhys, Susan Kelechi Watson, Chris Cooper, Maddie Corman, Enrico Colantoni, Wendy Makkena, Tammy Blanchard, Sakina Jaffrey, Maryann Plunkett, Noah Harpster et Carmen Cusack. Cheffe opératrice : Jody Lee Lipes. Musique : Nate Heller. Production : Yourre Henley, Peter Saraf, Marc Turtletaub, Leah Holzer, Micah Fitzerman-Blue et Noah Harpster – TriStar Pictures. Format : 1.85:1. Durée : 109 minutes.

Disponible en VOD à partir du 22 avril.

Copyright illustration de couverture : Zohar Lazar.