Encore un film sur la Guerre du Viet-Nâm ! Spike Lee s’attaque bien sûr au sujet sous un angle nouveau, celui de la place des Noirs dans ce conflit. Sujet qui vient percuter l’actualité la plus immédiate mais pas seulement, et c’est bien là le problème.

INGRÉDIENTS

1. Prenez, en guise d’ouverture, une série de photos et de films d’archives pour plonger le spectateur dans le vif du sujet.

2. Ajoutez quelques références bien appuyées à  Apocalypse Now (F. Coppola, 1979) : un décor orange de boîte de nuit, un hélicoptère sur fond de soleil couchant et un bateau descendant une rivière au son de la Chevauchée des Walkyries ; n’oubliez pas la femme-sniper de Full Metal Jacket (S. Kubrick, 1987), et bien évidemment Rambo 2 : La Mission (G. Cosmatos, 1985). Dans un autre genre, intégrez un personnage mort trop jeune, joué par Chadwick Boseman, remarqué pour son rôle de super-héros dans Black Panther (R. Coogler, 2018).

3. Saupoudrez de fiches historiques platement récitées : le passé colonial français en Indochine, l’inégalité des Noirs et des Blancs américains face à la conscription, le massacre de My Lai, les ravages de l’agent orange.

4. Délayez avec une chasse au trésor dans la grande tradition du genre, musique à l’appui.

5. Versez quelques louches d’un arc narratif familial hautement lacrymal.

6. Incorporez enfin la faute originelle des États-Unis envers leurs Noirs – faute répétée avec constance depuis le massacre de Boston en 1770, avant même le début de la Guerre d’indépendance – et l’obstination du pays à toujours reléguer les Noirs à la plus mauvaise place, ce scandale qu’enfin Black Lives Matter laisse éclater. 

© David Lee/Netflix

© David Lee/Netflix

VALEURS NUTRITIONNELLES 

Vous vous retrouvez avec un plat forcément trop lourd en calories. Trop de sujets, trop de tons différents pour un seul film. Il y avait pourtant de très bonnes idées noyées dans ce mélange un peu trop riche. Spike Lee, par exemple, a su rester joueur malgré son sujet grave : il nous fait basculer d’une époque à l’autre en appuyant bien le changement de format d’image mais, à l’inverse de Scorsese dans The Irishman (2020), en gardant ses acteurs sans les rajeunir pour les scènes de combat. Comme si leurs personnages revisitaient ces moments-clés de leur vie à la manière du vieux professeur des Fraises sauvages (I. Bergman, 1957). Mais bien sûr les quatre bougres ne sont plus aussi athlétiques que dans leur jeune temps, échos des astronautes fatigués de Space Cowboys (C. Eastwood, 2000). Dans un registre plus grave, ces personnages connaissent mal la guerre à laquelle ils ont participé et découvrent grâce à des rencontres le point de vue vietnamien, ne serait-ce qu’à travers le nom qu’elle porte là-bas, la « guerre américaine », qui succéda à la française. Mais ces révélations arrivent comme des cheveux sur la soupe alors que l’action bat son plein et que le sang gicle à profusion. Ce n’est pourtant pas la faute des acteurs : Clark Peters reste fidèle à ses rôles de vieux sage depuis les séries Sur écoute (2002-2008) et Treme (2010-2013), et Jonathan Majors dans le rôle du fils est très émouvant dans sa prise de conscience politique. Et surtout, surtout, Delroy Lindo dans le rôle de Paul. Au fil des péripéties, il en vient à incarner la position intenable de la communauté noire américaine tout entière, jamais tout à fait reconnue comme complètement américaine, et la colère qui en résulte, cette colère stérile qui se trompe de cible (Paul a voté Trump et traîne sa casquette rouge Make America Great Again jusque dans la jungle).

Là, enfin, est le véritable sujet du film : comment diriger efficacement cette colère ? Quel dommage que le propos se perde dans une avalanche de documents, de références, de performances et de péripéties ! Fallait-il comme Ava DuVernay avec Le 13e (2016) préférer la forme du documentaire pour mener la démonstration ? Ou se limiter à un pan plus limité de cette histoire, comme dans BlaKkKlansman (S. Lee, 2018) ? Ou encore, pour une fois, être plus explicite sur ce point précis de la colère ? Lorsque Paul s’exclame, à propos du trésor : « On ne vole pas cet argent, on le saisit », c’est toute la question des « Réparations pour esclavage » qui surgit, question qui est régulièrement débattue aux États-Unis et sur laquelle tout candidat démocrate à la présidence doit se positionner. Malheureusement, le sujet est évacué en une réplique. Bref, nous voilà face à trop ou trop peu d’informations, à plusieurs tons irréconciliables. Certes il fallait une certaine dose de bruit, de fureur et de désordre pour faire ressentir la colère, mais trop de confusion rend le message indigeste. Da 5 Bloods, un film qu’on aurait aimé aimer.

© Netflix

Da 5 Bloods (2020 – États-Unis) ; Réalisation : Spike Lee. Scénario : Spike Lee, Danny Bilson et Matthew Billingsly. Avec : Delroy Lindo, Veronica Ngo, Jonathan Majors, Paul Walter Hauser, Clarke Peters, Isiah Whitlock Jr., Mélanie Thierry, Jasper Pääkkönen, Chadwick Boseman, Jean Reno, Norm Lewis, Devin Runner et Casey Clark. Chef opérateur : Newton Thomas Sigel. Musique : Terence Blanchard. Production : Spike Lee, Lloyd Levin, Jon Kilik, Beatriz Levin, Barry Levine, Mike Bundlie et Jonathan Filley – Netflix. Format : 1.33:1. Durée : 154 minutes.

Disponible sur Netflix le 12 juin 2020.

Copyright photo de couverture : AJ Dungo.