City of Lies : le retour tant attendu de Johnny Depp

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Avoir des soucis financiers n’est pas dénué de vertus pour un acteur, puisque cette situation d’urgence le pousse hors de sa zone de confort. C’est d’autant plus le cas lorsque sa réputation s’écrase en même temps que son compte en banque, poussant les gros studios à lui demander d’aller voir ailleurs s’ils y sont, merci bien. Tout comme son idole et grand copain Marlon Brando en son temps, Johnny Depp se trouve présentement dans cette situation. Deux enfants à charge, des procès à ne savoir qu’en faire, et des accusations de violences conjugales qui le rendent difficile à caser dans le générique de films familiaux. Contrairement à Brando, cette « infréquentabilité » est presque une bonne nouvelle pour Depp puisqu’elle l’éloigne des croisières caribéennes et autres burtoneries ronronnantes qui étaient devenues son confort. Résultat : on l’a vu dernièrement dans Waiting for the babarians (2020), allégorie philosophico-désertique du réalisateur Ciro Guerra, et aujourd’hui dans City of Lies, un thriller classique pour nous, mais parfaitement inhabituel dans sa filmographie. Debrief.

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A un feu rouge, deux grosses bagnoles attendent. Les conducteurs plissent les yeux, aveuglés par le soleil implacable de Los Angeles, comme deux cowboys en duel. Bang bang. On les retrouve quelques mètres plus loin pour faire le bilan : le conducteur blanc (c’est important) a un flingue à la main, le conducteur noir (tout aussi important) a une balle dans la poitrine. Voilà un joli sac de nœuds pour l’agent Russell Poole, dépêché sur place. Pour rajouter une couche de complexité à la chose, on apprend que le tireur était un flic sous couverture, tout comme la victime. Sacré bordel dans une ville déjà chauffée à blanc (sans mauvais jeu de mots) par les affaires Rodney King et O.J. Simpson. Nous sommes en 1997.

Attendez une seconde… Ne nous avait-il pas été vendu un film sur les meurtres successifs des deux légendes du rap Tupac et Notorious B.I.G. ? Ils arrivent, mais resteront cependant dans l’ombre tout au long du film. A la fois centraux et périphériques, comme de lourds pavés lancés agitent la vase au fond d’une mare. Car à l’instar du Dahlia Noir de James Ellroy (adapté en 2006 par Brian de Palma), l’enquête n’est pas le cœur du propos. D’ailleurs, les morts des deux rappeurs restent encore aujourd’hui inexpliquées, sujettes à mille conjectures qui donnent lieu à tout autant de documentaires et discussions en ligne. « A murder like that only goes unsolved if the police don’t want to solve it. » De fait, comme chez Ellroy, c’est le LAPD (police de Los Angeles) qui est au cœur de la narration. La problématique : une capacité inégalée sur le territoire américain à saloper des enquêtes à coups de corruption, d’intérêts privés, de copinages surprenants. Celle-ci montera, par exemple, que des policiers s’occupaient sur leur temps libre de la sécurité de la mafia rap locale. Voilà comment la boucle narrative du film retombe sur Tupac et Notorious B.I.G.

L’esprit d’Ellroy n’est jamais bien loin dans City of Lies, adapté d’un ouvrage d’investigation journalistique : LAbyrinth de Randall Sullivan (éd. Rivages, 2014). L’enquête (impeccable, comme le jeu de mots de son titre) repose principalement sur les entretiens de l’auteur avec l’agent Russell Poole, le premier à avoir pointé du doigt ses collègues compromis. C’est donc son histoire, plus que celle des rappeurs, que le long-métrage va raconter. Comment il est arrivé dans cette affaire, comment il a découvert la pourriture de son institution, comment il a tenté de la révéler au grand jour et comment il a échoué. Lorsque le film commence, en 2015, il est bedonnant et un peu aigri, seul dans un appartement aux murs recouverts de coupures de presse et post-its relatifs à l’affaire de sa carrière. Brad Furman assume parfaitement embarquer le spectateur dans un petit train au parcours parfaitement balisé : le flic et son cold case qu’il ne se résout pas à fermer, qui a tout misé et perdu jusqu’à sa famille, mec droit dans un panier de pommes gâtées, seul contre tous, broyé par le système, réticent à saisir la main que lui tend un journaliste avide de vérité. L’image est jolie, l’adaptation est fidèle (bien qu’un peu bordélique dans sa construction). City of Lies est exactement ce que l’on pouvait attendre, sur ce sujet, de la part du réalisateur de La Défense Lincoln (2011).

City of Lies
City of Lies

DEPP IMPACT

Pourtant City of Lies distille par moment un charme indéniable, entièrement imputable à ses acteurs principaux : Forest Whitaker et Johnny Depp. Les deux messieurs se retrouvent, trente-cinq ans après Platoon (O. Stone), et leur duo compte parmi les principales forces du long-métrage. Whitaker est fidèle à lui-même, impliqué et sincère dans son interprétation, parfait dans le rôle du faux naïf, plein de questions susceptibles d’éclairer l’histoire. Parlons donc de Depp, puisqu’il est la vraie surprise du film. Regardez son visage, regardez-le longuement et en détails : pas une prothèse, pas un trait de khôl sous son œil terne, pas un sourcil ne tressaute, pas une commissure de lèvres ne frise. Il est d’un sérieux papal, d’un premier degré que nous ne lui avions pas connu depuis… Donnie Brasco (M. Newell, 1997) ? Blow (T. Demme, 2001) ? Pour la première fois depuis ce qui semble une éternité, il accepte d’être pleinement Russell Poole, et non pas Johnny Depp jouant Russell Poole. Enfin il ne donne plus l’impression de se moquer de son propre personnage. Nous espérons que vous prenez autant de plaisir à lire ces lignes que nous avons à pouvoir les écrire. Si vous cherchez une bonne raison de regarder City of Lies, à défaut de tout comprendre de l’affaire de Death Row Records, c’est de renouer avec le plaisir de voir Depp à l’écran. A croire que tel est le véritable talent de Brad Furman, qui avait déjà ressuscité Matthew McConaughey. Quel dommage, donc, que ce film soit condamné à rester anonyme. Repoussé pour cause d’épidémie, enterré pour cause d’acteur clivant, il est basardé en VOD-DVD depuis le début de l’été. Nous ne saurions donc trop vous recommander d’y jeter un œil… Et d’ajouter un peu de rap 90s dans votre playlist estivale.

A la production : Paul M. Brennan, Stuart Manashil, Miriam Segal, Jess Fuerst, Paul Turnbull pour Good Films, Global Road et Miramax Films.

Derrière la caméra : Brad Furman (réalisation). Christian Contreras (scénario). Monika Lenczewska (cheffe opératrice). Chris Hajian (musique).

A l’écran : Van Epperson, Johnny Depp, Forest Whitaker, Toby Huss, Dayton Callie, Neil Brown Jr., Louis Herthum, Shea Whigham.

En VOD le : 11 juin 2021.

Copyright photos : FilmNation Entertainment.