Cat’s Eye : Stephen King dans le métavers

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Drôle d’animal que Cat’s Eye ! Coincé entre Creepshow et La Quatrième Dimension, cette anthologie horrifique bon enfant ne sait jamais sur quel pied danser. Sortie en 1985, l’étrange bobine supervisée par Stephen King ne reproduit pas le miracle de ses illustres prédécesseurs. Cat’s Eye demeure néanmoins un classique de vidéoclub perdu dans sa propre mythologie. Explications.

CHRONIQUE D’UNE CAT-ASTROPHE ANNONCÉE

« Les chats, ces tueurs amoraux du monde animal, sont peut-être les plus terrifiants des mammifères », écrit Stephen King dans son Anatomie de l’horreur. Une réflexion qu’il poursuivra dans Simetierre, comparant nos compagnons félins à des « gangsters du monde animal, vivant en dehors de la loi et y mourant souvent ». L’inoffensif chat de gouttière de Cat’s Eye se contente de nous mener d’un court sketch à un autre à la manière du Gardien des Contes de la Crypte. L’idée séduit tant Dino De Laurentiis qu’il la soumet à Stephen King dont il a déjà produit deux adaptations couronnées de succès (Dead Zone et Firestarter). Le romancier ronronne déjà de plaisir : « J’ai trouvé l’histoire si inhabituelle que j’ai voulu écrire ça moi-même. » Cat’s Eye s’intéresse d’abord à l’histoire d’un petit garçon harcelé par une force démoniaque, un pitch très vite réécrit au féminin pour permettre à De Laurentiis d’exploiter la bonne bouille de Drew Barrymore, gamine pyromane de Firestarter. King propose ensuite d’ajouter à l’omnibus du nabab italien trois nouvelles de son recueil Danse Macabre : Desintox, Inc., récit d’un sevrage tabagique radical peu ou prou inspiré d’une nouvelle de Roald Dahl – Man from the South, d’ailleurs adaptée par deux fois dans la série Alfred Hitchcock presents – et La Corniche, duel « au sommet » entre une vieille crapule cocue et le jeune amant de sa femme. Le dernier segment, Cours, Jimmy, cours, récit, histoire d’une vengeance diabolique, sera finalement adaptée sous la forme d’un téléfilm anecdotique au début des années 90 sur CBS. King articule ensuite comme prévu ses trois séquences à partir d’une séquence d’introduction coupée au montage à la demande de Dino De Laurentiis – un prologue pourtant bien utile pour comprendre la malédiction qui frappe la jeune fille dans le dernier segment. Cat’s Eye doit surtout concurrencer la formule familiale d’Amblin tout en rameutant le public du Creepshow de Romero, dont King a écrit le canevas.

Stephen King connaît l’homme de la situation : Lewis Teague. Le réalisateur formé à l’école Corman sait aussi bien diriger des enfants que des animaux, comme il l’a prouvé avec l’adaptation de Cujo (1983), que le romancier considère la plus réussie des adaptations de son œuvre. Teague au volant, Cat’s Eye prend ensuite des allures de véhicule de luxe. De Laurentiis repêche de son nanardesque Conan le Destructeur le talentueux chef op’ Jack Cardiff, convainc facilement son compatriote Carlo Rambaldi, concepteur du King Kong de son remake seventies, d’inventer un minuscule démon farceur, et se paie en prime les services d’Alan Silvestri, compositeur labellisé Amblin. Reste à savoir faire monter la sauce. Car de bons ingrédients ne garantissent pas la qualité de la tambouille. S’il est mitonné par de grands chefs, Cat’s Eye manque désespérément de saveur. L’humour noir de King se dissout dans des lumières duveteuses dignes d’un soap opera. Drew Barrymore doit composer avec une créature hybride née de l’union incestueuse d’E.T. et des Ghoulies. Silvestri rejoue mollement sur un Synclavier le thème de Retour vers le futur entre deux reprises fauchées de tubes pop. Resucée sans âme ou suédage opportuniste ? Ni l’un, ni l’autre.

Cat's Eye
Stephen King

STEPHEN KING DANS LE MÉTAVERS

Au-delà de son charme suranné, Cat’s Eye ne s’apprécie aujourd’hui que dans sa tentative avortée d’explorer un métavers sur le mode autoréflexif. Dans les premières minutes du film, un chat poursuivi par un Saint-Bernard enragé (Cujo) manque ainsi de passer sous les roues d’une Plymouth Fury 1958 rouge. « Méfiez-vous de moi, je suis le mal absolu. Je suis CHRISTINE. » avertit un autocollant sur le pare-chocs arrière du véhicule en guise de préambule à un réjouissant trip métafilmique du Maine à New York en passant par Atlantic City, destinations intégralement reconstituées à Wilmington, en Caroline du Nord, où Stephen King tournera son seul et unique film, Maximum Overdrive (1986). « Qui a écrit ces conneries ? » s’interroge ensuite le jeune cadre dynamique perplexe devant le Dead Zone de David Cronenberg… Dont une première version du scénario rédigée par le romancier fut rejetée par le réalisateur et De Laurentiis. La mise en abyme devient vertiginieuse au cours du segment suivant lorsqu’un personnage feuillette le numéro de Penthouse dans lequel fut publié la nouvelle dont il est l’un des protagonistes principaux. De lecture il est enfin question dans la dernière séquence. Si la mère de l’enfant harcelée par un minuscule incube impute à un chat les blessures infligées à sa jeune fille, c’est que Stephen King lui en a soufflé l’idée en lisant Simetierre

Est-ce le discours métafilmique de Cat’s Eye qui engagera Stephen King à passer à la réalisation ? Le modeste succès du film au box-office lui donnera surtout la garantie de pouvoir réclamer un contrôle créatif quasi total sur son prochain film, Maximum Overdrive, cousin dégénéré de Christine dans la veine des cauchemars mécaniques popularisés par Duel (S. Spielberg, 1971). Ce « film stupide » selon King mettra un terme à sa collaboration avec Dino De Laurentiis. Tant pis pour l’ouverture béante de Cat’s Eye et sa « volonté consciente de mettre à nu l’absurdité ». A force de trop se regarder le nombril, le film se laisse complaisamment happer dans un vortex d’auto-références où se plairont à s’abymer quelques happy few bravaches.

A la production : Dino De Laurentiis, Martha De Laurentiis & Milton Subotsky pour Dino De Laurentiis Company et Famous Films.

Derrière la caméra : Lewis Teague (réalisation). Stephen King (scénario). Jack Cardiff (chef opérateur). Alan Silvestri (musique).

A l’écran : Drew Barrymore, James Woods, Alan King, Kenneth McMillan, Robert Hays, Candy Clark, James Naughton.

Disponible sur Ciné + : en avril 2022.

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