Tourné en secret jusqu’en septembre 2020, la suite de Borat arrive à point nommé quelques jours avant l’élection américaine pour tenter d’influer le vote des électeurs avec une nouvelle charge sur l’Amérique de Trump. Et là où on pouvait s’attendre à une redite paresseuse du premier volet, Sacha Baron Cohen nous surprend là où on ne l’attendait pas : dans l’émotion.

JAMAIS SANS MA FILLE KAZAKHSTANAISE

L’élection de Donald Trump aurait pu insuffler au cinéma américain une nouvelle génération de films révoltés, politiques et mordants comme ce fut le cas après l’élection de Nixon et sous Bush. Mais il n’en fut rien. Mis à part quelques exceptions, le président le plus scandaleux des 50 dernières années n’aura finalement que renforcé les convictions de chaque camp, du libéralisme démocrate droit dans ses bottes qui n’a jamais balayé devant sa porte d’un côté au désespoir nihiliste forcené qui habite le milieu conservateur du pays. Ces deux Amériques ne se sont pas réconciliées et chaque film un tant soit peu ouvertement politique s’est bien gardé d’en hisser des ponts. Or, Borat, premier du nom, avait été un succès non seulement dans l’Amérique anti-Bush mais aussi chez ses partisans, qui s’amusaient de voir leurs travers sans trop de complexes. Il n’était pas un symbole d’une pensée perçue comme gauchiste ou moralisatrice. Le personnage de Borat étant lui-même toujours plus antisémite, raciste, misogyne et débile que le plus arriéré des rednecks, sa découverte de l’Amérique façon Candide de Voltaire en semi-documentaire pouvait faire accepter les scènes les plus choquantes par sa fausse naïveté. Il y avait donc un coup à jouer dans l’élection de 2020, pour essayer, à sa manière, de faire pencher la balance. L’approche est un peu l’inverse exacte d’une démarche à la Michael Moore : il ne s’agit pas d’un démocrate qui va vous donner des faits ou un sentiment perçu comme bien-pensant et condescendant pour vous dire pour qui voter, mais une vraie histoire, une vraie fiction scénarisée, bien plus que le premier film, dont les États-Unis au temps du Covid ne sont que la toile de fond et suffisent d’exister pour être leur propre commentaire.

© Karen Ballard/Amazon Studios

© Karen Ballard/Amazon Studios

LA NOUVELLE MISSION DE BORAT

Pour redorer le blason du Kazakhstan, le reporter Borat a pour mission de livrer un singe acteur pornographe au vice-président Pence. Logique. Une fois arrivé en Amérique, il réalise que l’animal dans sa caisse de transport a servi de garde-manger à Tutar, la fille de 15 ans de Borat, qui rêve de devenir une princesse à la Melania Trump et d’épouser un vieil homme riche en se faisant attraper par les parties génitales. Borat improvise donc un nouveau plan d’attaque : faire de Tutar une vraie princesse américaine pour la livrer en cadeau à Mike Pence. Si le premier film avait un semblant de fil rouge pour servir de prétexte à aller visiter les recoins les plus glauques du pays, ici c’est l’inverse. L’histoire gouverne et ses portraits d’américains nourrissent les personnages et la narration. Et c’est de là que naît l’émotion du film : une relation père-fille hilarante, touchante et sincère. Le personnage de Tutar, jouée par une Maria Bakalova surdouée dans un rôle extrêmement difficile à tenir, est donc le cœur de ce film : une fille de 15 ans à qui on a appris toute sa vie qu’une fille ne peut pas conduire, parler, avoir une sexualité libre et qui est conditionnée à vouloir devenir une bimbo en trophée, une femme-objet pour un vieux monstre vicelard. Et de ce postulat, c’est le regard des américains réels sur sa situation qui suffisent à réaliser l’ampleur de l’énormité : de ceux qui vont trouver ça parfaitement normal et encourager Borat à ceux qui vont éveiller un sentiment féministe naturel chez Tutar, même dans l’Amérique profonde, même dans un groupe de femmes républicaines. Même chez les conspirationnistes les plus effrayants, il y a une étincelle d’humanité que Cohen arrive à atteindre. Et il l’atteint non pas par un sentiment de droiture morale, mais par l’excès inverse, par sa vulgarité, par son overdose de racisme, de complotisme, de conservatisme rance qui ferait passer la base de l’électorat de Trump pour des modérés.

Plus important encore, le film ne juge jamais les gens avec lesquels il n’est pas d’accord, sa seule vraie cible reste Borat lui-même, qui aimerait tant faire copain-copain avec Pence ou Giuliani. Il y a donc une volonté de faire du cinéma populaire au sens le plus noble du terme, rassembler les gens non plus sous l’égide d’un bon sens commun, mais dans leur aliénation générale et un sentiment relativement universel, celui d’apprendre à devenir parent. Qu’il en découle un propos violemment et jouissivement féministe n’en est que la cerise sur le gâteau et le film se fait un plaisir de rentrer dans le lard de chaque absurdité touchant de près ou de loin à la condition de la femme. Ce deuxième Borat est une satire parfaite de l’Amérique de 2020 qui ne nie jamais la folie insoutenable de son monde. Ce qui le rend supportable, c’est un rire, une larme, porté par deux personnages qui apprennent à y vivre ensemble. On est vraiment pas loin du Kid de Chaplin au temps de Trump. Et qu’il gagne ou perde sa ré-élection, le film, lui, restera.

© Amazon Prime Video

Borat : Le Film d’Après (Borat: Subséquent Moviefilm, 2020 – États-Unis et Royaume-Uni) ; Réalisation : Jason Woliner. Scénario : Sacha Baron Cohen, Anthony Hines, Dan Swimer, Peter Baynham, Erica Rivinoja, Dan Mazer, Jena Friedman et Lee Kern. Avec : Sacha Baron Cohen, Maria Bakalova., Dani Popescu, Manuel Vieru, Miroslav Tolj, Alin Popa, Ion Gheorghe, Nicolae Gheorghe, Marcela Codrea et Luca Nelu. Chef opérateur : Luke Geissbuhler. Musique : Erran Baron Cohen. Production : Sacha Baron Cohen, Monica Levinson, Anthony Hines, Peter Baynham, Buddy Enright, Nicholas Hatton, Dan Mazer, Stuart Miller, Rachel Hein et Lee Kern – Four By Two Films. Durée : 95 minutes.

Disponible sur Amazon Prime le 23 octobre 2020.

Copyright illustration en couverture : Mihály Tóth.