Backtrack : le grand film malade de Dennis Hopper

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Dennis Hopper n’a réalisé que quatre films en vingt ans lorsqu’il s’attaque à Backtrack  (1990), une grande œuvre malade qui porte encore aujourd’hui les stigmates de sa gestation douloureuse. Charcuté par des producteurs de seconde zone, le film est désavoué par son réalisateur et devient ainsi un Alan Smithee movie distribué sous le titre frauduleux de Catchfire aux États-Unis par des producteurs peu scrupuleux. Brièvement diffusée sur le réseau câblé américain, sa director’s cut est enfin disponible en Blu-ray chez Carlotta Films, onze ans après la disparition du plus insaisissable des mavericks hollywoodiens.

« Tout ce dont vous avez besoin pour faire un film, c’est d’une fille et d’un flingue. » Impossible de ne pas songer à l’adage godardien dès le premier quart d’heure de Backtrack, un road movie arty – mais pas vraiment poseur – qui condense en surface les obsessions d’un cinéaste touche-à-tout jamais remis des années 60 avec ses belles pépées et ses carrosseries chromées, comme en témoigne son synopsis. Témoin d’un crime crapuleux sur le bord de l’autoroute, Anne Benton (Jodie Foster), une jolie blonde aux yeux bleus, se retrouve avec une bande de tueurs décérébrés à ses trousses. Leur chef Leo Carelli (Joe Pesci), un mafieux court sur pattes à la chevelure peroxydée, se paie les services d’un tueur à gages maniaque, Milo, chargé de poursuivre et d’abattre la jeune femme qui l’emmène dans une course folle jusqu’au Nouveau-Mexique. En chemin, ce dernier tombe éperdument amoureux de sa blonde et devient à son tour la cible d’une armée d’assassins armés jusqu’aux dents. Les amants diaboliques piègent les bandits dans un grand final pyrotechnique spectaculaire, simulant leur disparition dans un déluge de flammes…

UNE SÉRIE B ARTY

Backtrack fleure bon la série B avec ses lieux communs, ses rebondissements abracadabrantesques et ses personnages archétypaux. Nul doute que les producteurs de Vestron Pictures, pionniers sur le marché de la VHS dans les années 80, souhaitèrent l’exploiter en vidéo pour obtenir un retour sur investissement à court terme. Mais Dennis Hopper, le sale gosse de Dodge City, parasite un système bien rôdé pour interroger sa vie et son œuvre dans un exercice introspectif à cheval entre l’avant-garde West Coast et le classicisme hollywoodien. Le « gallery bum » autoproclamé convoque à l’écran le gratin de la contre-culture contemporaine et truffe ses arrière-plans d’œuvres d’art abstraites issues de sa collection personnelle (dont un très court documentaire d’époque rend partiellement compte dans l’édition de Carlotta Films). Cette passion dévorante, Hopper l’injecte même dans l’ADN de ses personnages. De simple femme fatale, Anne Benton devient une plasticienne, émule de Cindy Sherman. Milo, un assassin féru d’art conceptuel à ses heures perdues. Le réalisateur lui prête d’ailleurs ses traits, achevant de brouiller encore davantage les lignes. Backtrack montre plus qu’il ne raconte l’histoire d’un collectionneur frénétique dont la passion reste indissociable de son parcours à Hollywood. Vincent Price l’initie aux Beaux-Arts dans les années 50 à l’époque où le jeune homme cachetonne dans des séries télévisées. Entre deux séances de défonce avec James Dean sur le tournage de La Fureur de vivre (N. Ray, 1955), Hopper traîne au MoMa. On l’entend pérorer bientôt à tort et à travers sur Duchamp, Pollock et de Kooning.

Plus beatnik que hippie dans l’âme, il devient un type dans le coup, un hipster avant l’heure, mais aussi un faux modeste qui prétend n’avoir ouvert que très peu de bouquins. Le plouc du Kansas lit pourtant Nietzsche, Rilke et Kipling. Hopper se retrouve ensuite devant la caméra de Warhol après lui avoir acheté l’une de ses Campbell’s Soup Cans pour moins d’une centaine de dollars. La fièvre créatrice lui monte à la tête. Le rat de galerie se met à peindre, sculpter et conceptualiser dans un brouillard de marijuana. L’ego gonflé à bloc, Hopper se chamaille avec le vieil Hollywood. Sa gueulante avec Hathaway devient le genre de ragot qu’on colporte sur les hauteurs de Beverly Hills. La découverte du LSD lui ouvre les portes de la perception en même temps qu’une autre idole de son temps, Jim Morrison. Il en consomme allègrement avec Jack Nicholson et Peter Fonda pour préparer The Trip (1967), une série B hallucinée réalisée par le « roi de la série B » Roger Corman. Deux ans plus tard, Hopper filme un bad trip sur le mode élégiaque dans Easy Rider, attisant ainsi la colère de John Wayne et de ses thuriféraires qui l’accusent de ne pas montrer « la véritable Amérique » (cf. Variety, 7 octobre 1970). Le jeune réalisateur sombre dans les paradis artificiels, se rêve en génie prêt à sauver le cinéma américain tout entier. Son seul film qu’il réalise dans les années 70, The Last Movie, achève d’abattre les héros de l’Ouest dans un geste très warholien. Ni la presse ni le public ne le suivent dans ses expérimentations à la limite du conceptuel. Dennis Hopper vit désormais en reclus à Taos, Nouveau-Mexique, lieu prisé des hippies. Il investit l’ancienne maison d’une mécène du début du siècle, Mabel Dodge Luhan, et convoque les fantômes de ses protégés : Aldous Huxley ou encore DH Lawrence.

Backtrack
Backtrack

joue-la comme godard

Backtrack doit achever de le remettre sur les rails au terme d’une décennie placée sous le signe du revival : celle de l’Amérique réac’ sclérosée, celle d’un cinéma manichéen habité par des cowboys d’un genre nouveau. Stallone et Schwarzenegger en têtes d’affiche, les losers à la virilité fragile ne font plus vendre. Hopper se met au diapason. Le « viêt-cong de Beverly Hills » (cf. Peter Biskind) ne cache pas sa sympathie pour les Républicains. Il soutiendra Reagan, plus tard les Bush père et fils. Seul le cinéma lui assure de pouvoir cultiver son jardin secret sans avoir à se compromettre outre-mesure avec l’idéologie ambiante. Il cachetonne chez des confrères anti-conformistes (Peckinpah, Coppola, Lynch et Altman) pour se payer les toiles d’un « enfant radieux », Basquiat, et financer ses propres films, sans concession. Out of the Blue (1980) puis Colors (1988) lui promettent enfin le bel avenir qu’il pensait avoir « foutu en l’air » comme le prédisait Fonda dans Easy Rider. Contre toute attente, Dennis Hopper rétrograde et fait machine arrière (« to backtrack »), mais ne s’enflamme certainement pas (« to catchfire »).

Avec Backtrack, tourné entre Los Angeles, Taos et Seattle, il décompose la topographie d’un passé encore prégnant dans sa vie intime. L’exercice n’est pas cathartique. L’incendie final convoque plutôt la démesure grand-guignolesque des spectacles de foire recyclés par les séries B. Dennis Hopper envoie Jodie Foster se cacher dans son cinéma personnel du Nouveau-Mexique où il entrepose pêle-mêle ses propres œuvres d’art – dont les bobines de The Last Movie – et celles de ses amis, convoque Bob Dylan devant sa caméra sans le citer au générique, filme une église bâtie sur un puit de lithium parce que ça le rend tout simplement heureux… Une lecture strictement littérale de son film s’avère difficile, voire inconcevable, tant elle révèle des stéréotypes empruntés au polar hard-boiled. Dans ce monde qui se fait du cinéma, les mafieux portent le borsalino et fument le cigare. Les tueurs à gages mélancoliques jouent du saxophone en marcel après une dure journée de travail. Les femmes – blondes de préférence – aiment les agneaux et les biscuits enrobés de guimauve. La désinvolture à l’égard du scénario est flagrante. Hopper délaisse le registre de la narration imitative au profit du collage godardien avec son lot de citations énigmatiques. Backtrack devient ainsi une œuvre d’art conceptuelle profondément autobiographique. La question n’est ici plus de savoir si l’art doit imiter le réel. Dennis Hopper nous offre plutôt « la vie réelle qu’on voit au cinéma » pour mieux nous duper. Le réalisateur ne manque néanmoins pas de sincérité dans sa démarche. Enfin libre, il se livre entièrement dans son cinquième long-métrage parce qu’il n’a plus vraiment besoin d’expliquer les choses. « On doit tout mettre dans un film » écrivait Godard. Dennis Hopper l’a fait et s’y est brûlé les ailes.

A la production : Mitchel Cannold, Dick Clark, Lisa Demberg, Paul Lewis, Dan Paulson et Steven Reuther pour Vestron Pictures, Precision Films, Mack-Taylor Productions et Dick Clark Cinema.

Derrière la caméra : Dennis Hopper (réalisation). Rachel Kronstadt Mann et Ann Louise Bardach (scénario). Ed Lachman (chef opérateur). Curt Sobel (musique).

A l’écran : Dennis Hopper, Jodie Foster, Dean Stockwell, Vincent Price, John Turturro, Fred Ward, Julie Adams, Tony Sirico.

En DVD/Blu-ray le : 7 juillet 2021.

Copyright photos : Ron Batzdorf/Vestron Pictures/Carlotta Films.