Drôle d’oiseau que Les Révoltés de l’an 2000 … Sorti en 1976, ¿Quién puede matar a un niño? est vendu dans nos contrées sous un titre frauduleux, sans doute pour amadouer les amateurs des films d’anticipation qui font fureur dans les salles de quartier. C’est l’époque des grandes dystopies réalisées à peu de frais, celles des rescapés du futur, des courses à la mort, des batailles simiesques et des apocalypses du deuxième millénaire.

LES RÉVOLTÉS DE ’76

De mutinerie dystopique, il n’en est pas vraiment question dans Les Révoltés de l’an 2000 que réalise Narciso Ibáñez Serrador, dit Chicho, au coeur d’une Espagne ébranlée par quelques trente-cinq longues années de dictature franquiste. Le cinéaste connu pour ses séries et jeux télévisés sur petit écran – il gagne le coeur des téléspectateurs en présentant une anthologie d’histoires d’horreur à la manière d’Alfred Hitchcock dans les années 60 – tourne alors son deuxième film après le franc succès de son coup d’essai en 1969, La Residencia, relecture hispanique avant l’heure du giallo dont s’inspirera d’ailleurs plus tard Dario Argento pour le premier volet de sa Trilogie des Enfers, Suspiria (1977). ¿Quién puede matar a un niño? reprend l’argument d’un roman de Juan José Plans, El juego de los niños, adapté donc pour le cinéma par le réalisateur lui-même sous un nom d’emprunt, Luis Peñafiel. Le livre se concentre sur un couple de touristes qui débarque sur une petit île espagnole où des enfants ont assassiné sauvagement les adultes après avoir été contaminés par une mystérieuse poudre jaune tombée du ciel. Serrador évacue très rapidement la dimension fantastique du roman, un peu trop absurde à son goût, et s’intéresse à l’allégorie socio-politique disséminée entre les lignes du récit originel. Les révoltés, ce sont ces innombrables générations d’enfants sacrifiées dans le plus grand silence par les adultes qui « jouent » à se faire la guerre. L’heure est désormais aux règlements de compte. Les minorités invisibles rendront coup pour coups dans un conflit de générations sanglant. ¿Quién puede matar a un niño? s’ouvre sur un montage long d’une dizaine de minutes environ à vous retourner la tête, le cœur, les tripes et le corps tout entier. Serrador compile des images d’archives d’enfants cadavériques ou tout simplement de cadavres d’enfants, victimes collatérales des grands génocides du XXe siècle aux quatre coins du globe. Le générique nous emmène ainsi du Biafra à la Corée, en passant par l’Inde, le Pakistan et la Pologne, au son d’une mélodie innocente entonnée a capella par un cœur d’enfants. L’effet obtenu glace bien plus le sang que l’ouverture de Rosmerary’s Baby (1968) dont le compositeur Waldo de los Ríos reprend le thème musical. La suite du métrage laisse augurer un véritable ascenseur émotionnel. Le noir et blanc cède sa place aux couleurs estivales d’une station balnéaire espagnole (sur)peuplée de touristes étrangers. Les souvenirs d’Amity Island (Les Dents de la mer, 1975) se superposent à la plage de Benahavís où l’on repêche le cadavre lacéré d’une jeune femme. Le clin d’œil cinéphile séduisit sûrement Steven Spielberg, président du jury à Avoriaz d’où Chicho repartira avec le Prix de la Critique en 1977.

© Penta Films

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A la manière du roi de l’entertainment, Serrador avance ses pions à l’économie. « Less is more », « menos es más » : la caméra se focalise par la suite sur un couple de touristes anglais en partance pour l’île enchanteresse d’Almanzora, théâtre du massacre perpétré par les autochtones hauts comme trois pommes. Le chef opérateur José Luis Alcaine, futur collaborateur attitré d’Almodovar et Bigas Luna, filme Tom (Lewis Fiander) et Evelyn (Prunella Ransome) déambuler dans des enfilades de ruelles sous le soleil de plomb andalou que nous renvoient en pleine rétine des murs badigeonnés à la chaux. Lui est professeur de biologie et porte la moustache de la plus sympathique des manières. L’autre est enceinte jusqu’aux dents… Et c’est tout ce que le scénario nous apprend d’elle, n’en déplaise au test de Bechdel-Wallace et autres labels féministe. Narciso Ibáñez Serrador s’intéresse ici surtout à la grossesse dans une perspective dramaturgique et socio-politique, un sous-texte jamais ouvertement revendiqué par Chicho lui-même. La grossesse est une marotte du cinéma d’horreur à partir des années 60, comme le rappelle Sarah Arnold dans son excellent ouvrage sur le sujet, Maternal Horror Film: Melodrama and Motherhood (éd. Palgrave Macmillan, 2013). Ses enjeux psychiques infusent Les Révoltés au même titre que Rosemary’s Baby auquel il emprunte peu ou prou la bande originale de Krzysztof Komeda comme indiqué précédemment, mais aussi l’actrice, Prunella Ransome ressemblant fortement à Mia Farrow. Le ventre rond d’Evelyn nous indique que sa grossesse arrive bientôt à son terme, rendant l’expédition plus contraignante dans un village déserté depuis belle lurette. Son mari explore donc seul l’hôtel et ses environs pendant qu’elle reste assise dans un bar où une jeune fille mutique lui caresse le ventre. Des enfants, Tom en croise justement des dizaines, certains le regard hostile, d’autres plus amicaux. La caméra scrute fébrilement des allées silencieuses à hauteur d’homme, le générique continuant d’ébranler nos neurones. L’horreur surgit le temps d’un travelling au ras du sol qui révèle un deuxième corps en piteux état. Au registre des chairs putréfiées, Serrador fait le choix de nous épargner les traditionnels baquets de sang grand-guignolesques souvent ridicules. On n’apercevra tout au plus que quatre ou cinq autres cadavres jusqu’à la fin du film, chaque fois exposés à la cruauté des enfants. Les assassins en culottes courtes usent du bâton et de la serpe dans leurs jeux revanchards où l’on se sert des corps inertes des adultes comme de piñatas. Promis à une destruction certaine, Tom et Evelyn doivent se résoudre à quitter Almanzora sous peine de transgresser l’ultime tabou du siècle : tuer un enfant.

QUI PEUT TUER UN ENFANT ?

La censure ne manqua pas d’épingler l’irrévérence « grossière » des Révoltés de l’an 2000 à sa sortie en salle. Le film fut censuré dans le pays d’origine de son auteur quand il ne fut pas plus simplement interdit aux moins de 16 ou de 18 ans de l’autre côté des frontières. Une figure populaire de la culture audiovisuelle espagnole démontrait en effet sur grand écran que le XXe siècle avait largement ouvert la voie à l’infanticide. De bourreaux à victimes, les hordes psychotiques de Serrador évoquent les têtes blondes de Rolf Willas (Le Village des Damnés, 1960, et son remake par John Carpenter en 1995), le jeune Antéchrist de Richard Donner (La Malédiction, 1976), l’esprit frappeur de Mario Bava (Opération peur, 1966) ou les petits Démons du Maïs de Stephen King (mis en scène au cinéma par Fritz Kiersch en 1984). Qui peut donc bien tuer un enfant, même un jeune assassin ? Le prologue du film tente d’apporter une réponse politique maladroite à la question rhétorique : de génocides en génocides, la pratique s’est banalisée sous couvert d’hypocrisie. Conclusion : non, les adultes ne sont donc point « gens d’entendement ». Serrador regrettera d’avoir placé les images d’archive en ouverture de son film. En conclusion, la séquence aurait en effet pris tout son sens et ainsi gagné en efficacité au terme d’une centaine de minutes déjà suffisamment éprouvantes pour le public. La vague motivation revancharde qui anime les jeunes habitants d’Almanzora n’est ni tout-à-fait politique ni tout-à-fait écologique, l’une des explications possibles entraperçues dans le roman originel grâce à un pollen « naturel » tombé du ciel. On peine pourtant à croire que Chicho n’ait pris qu’un malin plaisir à filmer une simple chasse à l’homme où le mal contamine les enfants par un échange de regards. D’aucuns argueront que le cinéaste est avant tout un cinéphile mordu de littérature qui a commencé sa carrière en adaptant Poe, Stevenson, Maupassant et Lovecraft, et ne cesse de citer les films qui l’ont marqué, à commencer par Les Oiseaux (A. Hitchcock, 1963), une source d’inspiration claire et certaine dans la composition de certains plans des Révoltés. La contagion de la violence et la prédation à l’œuvre dans son deuxième film rejouent l’ancestrale lutte des générations dans un pays en pleine transition démocratique. Si le film se distingue de ses contemporains par sa troublante frontalité, il n’en reste pas moins dans l’air du temps. Le cinéma espagnol des années 70 est en effet traversé de parentalités contrariées et d’enfances bafouées. On pense ici notamment à son chef de fil, Carlos Saura, qui sut peut-être le mieux mettre en scène le déchirement entre un passé monstrueux à surmonter et un avenir encore plein d’incertitudes. Serrador, lui, décline sa réflexion sur le mode allégorique par le prisme du genre et s’appuie sur un socle documentaire dans la première partie de son film.

Tom et Evelyn sortent tout droit de ces cars en provenance « d’ailleurs » qui commencent à déverser des flots de touristes sur la côte méditerranéenne alors que l’économie espagnole s’ouvre peu à peu à l’Europe [le pays ne fera son entrée dans l’Union Européenne que dix ans après la sortie du film, en 1986, N.D.L.R.] La perversité jubilatoire des Révoltés de l’an 2000 n’aura de cesse d’interroger celles et ceux qui oseront se frotter à ses représentations corrosives. La redécouverte du film au tournant des années 2000, on la devra notamment à ces nouveaux cinéastes-démiurges, « capables de [re]créer le monde et ses valeurs ». Parmi eux, Guillermo Del Toro (Le Labyrinthe de Pan, 2006), Álex de la Iglesia et Juan Antonio García Bayona (L’Orphelinat, 2007) se laisseront emporter par son vent de révolte dans leurs propres réalisations oniriques souvent subversives elles aussi. « Les hommes sont fous, mais ceux qui en souffrent le plus sont les enfants », c’est peut-être bien la seule et unique réponse valable qu’un personnage (Tom) apporte à la question posée par son auteur.

© Carlotta Films

Les Révoltés de l’an 2000 (¿Quién puede matar a un niño?, 1976 – Espagnol) ; Réalisation et scénario : Narciso Ibáñez Serrador d’après l’oeuvre de Juan José Plans. Avec : Lewis Fiander, Prunella Ransome, Luis Ciges, Miguel Narros, Fabián Conde, Marisa Porcel, Juan Cazalilla, Antonio Canal et Andres Vicente Gomez. Chef opérateur : José Luis Alcaine. Musique : Waldo Rios. Production : Manuel Salvador – Penta Films. Format : 1:85,1Durée : 107 minutes. 

Sortie originale le 2 février 1977 en France / Reprise en version restaurée par Carlotta Films le 12 août 2020.

Copyright photo de couverture : Penta et Carlotta Films.