Elephant Man vient d’être réédité en DVD et Netflix intègre depuis peu une partie des films de Lynch à son catalogue.

Elephant Man est le deuxième film de David Lynch, après l’œuvre obscure Eraserhead (1977). Le réalisateur américain sonde à travers la vie de John Merrick toutes les potentialités d’un effroi que même le langage ne parvient pas à traduire. Elephant Man est le premier acte, ou plutôt le premier levé de rideau sur les obsessions de David Lynch et aussi son unique film « grand public ». À cet instant de sa filmographie, il décide de ne pas confronter au regard, tous ces méandres, il les contraint dans un cadre classique que la couleur ne vient pas trahir. Il impose au début des années 80, où l’on voit encore le monde en rose et en coca cola, le noir et blanc. Il n’indique pas une temporalité mais bien une perdition. Il cherche à éloigner le spectateur de sa condition d’homme moderne, destiné à ne plus se reconnaître, et il le confronte  à une écriture où le sublime, cet objet vacant, prend place dans un théâtre du clair obscur. Elephant Man a rencontré un succès, que l’on nomme inattendu alors qu’il est souvent l’expression et la reformulation d’un manque. David Lynch a saisi avec cette fresque désenchantée où le monstre reflète les fantasmes déchainés de l’Autre, l’angoisse gisant derrière les grimaces civilisatrices.

L’Autre Monde

Le temps s’est « difformé ». Il ne coule plus dans le sens du regret.  Il est une ivresse. Dans son trop plein, on ressemble à des naufragés sur une terre dont la matière ne nous est plus familière. L’inquiétante étrangeté n’est plus un murmure, mais le bruit indompté de nos jours. On est amputé non pas par une absence mais par une immensité véritable. On ne la soupçonnait à peine. Le temps est devenu un étranger incontrôlable presque insaisissable.  On erre dans une sorte d’univers parallèle où le droit à la paresse si cher à Paul Lafargue distribue enfin son ordre : « Oh paresse mère des arts soit le baume des angoisses humaines »  Alors, au mieux, on se  glisse dans cette suspension de l’action, et l’on revoie les films dans la même intimité où se déploient nos rêves. On regarde à côté d’où l’on dort. Le temps est « au revoir ». On reparle dans un décrochage, dans un hiatus de l’être où le temps n’est plus marchand mais un somptuaire où l’on pense sa perte.

David Lynch sur le tournage d’Elephant Man, en 1980 © Frank Connor

Dans cette nébuleuse miroitante, le cinéma de David Lynch trouve un cadre rêvé, un espace où l’on ne craint plus de se perdre dans son labyrinthe d’images cernées et de matière éclairée. On baigne dans l’intime. Les pieds sont englués dans un espace à bout de souffle où l’œil se délivre du surmoi. On jouit moins. On est loin des autres, plus loin encore de la salle de cinéma, et cette solitude involontaire est une chambre noire, plus encore qu’une cave, où la vision de l’abîme de David Lynch fait sens. Son oeuvre se réanime dans ce temps forcément analytique, cette cure imposée par un corps sans reflet. Si le cinéma entête la psychanalyse et la psychanalyse fascine le cinéma, David Lynch lie leur dialectique, en nœud gordien, jusqu’à l’irregardable.  Il met en scène une image molle, plastique jusqu’à l’extrême. On est englouti par elle. On n’y voit rien. Elle nous regarde plus que l’on y rentre. Elle est plus qu’une structure, elle est un manifeste pour le fantasme.  Le mouvement de la  fiction, chez Lynch, renvoie en permanence aux mots de Kierkegaard «  derrière le monde où nous vivons, loin à l’arrière plan, se trouve un autre monde  ». Pourtant, dans Elephant Man, il n’opère pas sur des routes sans issues, il ne désaxe pas encore son discours, il n’explore pas  l’entresol où parlent les métamorphoses refoulées. Ici, le chaos des apparences est  Elephant Man. Il est le trouble. L’être sans nom, la créature de l’effroi hantée par l’imaginaire d’une société qui semble crier sans cesse le monde est immonde. John Merrick est rentré dans les rêves des autres. Il est foutu comme le dit Deleuze avant même de le comprendre.  Il en est le prisonnier, un homme réfléchi sans arrêt comme un enfant, dans le sens sartrien, ce monstre que les adultes fabriquent avec leurs regrets.

David Lynch et son Homme Éléphant (John Hurt), en 1980 © Frank Connor/Brooksfilms/Paramount Pictures

David Lynch et son cirque de freaks sur le tournage d’Elephant Man, en 1980 © Frank Connor/Brooksfilms/Paramount Pictures

LA FASCINATION POUR LA DIFFORMITÉ

David Lynch choisit dans la vie de John Merrick, relatée en partie par le médecin « Frederick Treves » (Antony Hopkins), la légende créée autour de cet être au corps tragique. Il débute par la mère, on regarde des yeux qui n’ont jamais reconnu le fruit de leurs entrailles. Ils nous terrorisent par la violence du souvenir où une superposition muette traduit le cauchemar maternel, d’où naîtra le monstre. Elephant Man est ainsi parlé dans le silence d’un trauma initial. Avant même de le voir, on est forcé à l’imaginer dans le drame. Il nous faut attendre et suivre les pas d’un médecin à la recherche de corps insolites à étudier. Le ciel n’existe pas dans cette Angleterre qui comme partout en dans un Occident – aussi colonisateur qu’il se veut civilisé – est fascinée par la difformité. La foire aux monstres est un paysage fictif sans horizon, où l’imaginaire se délecte devant la monstrueuse parade. Lynch nous fait basculer dans ce monde du baroque où l’encre et l’étrange se confondent. Il ne décrit jamais la situation. Il l’impose dans un geste  où l’inexorable est salutaire. Le spectateur ne s’encombre pas de la distanciation. On est plongé dedans comme dans le présent, dans une boue apparue plus que citée.  Il n’est jamais figuratif et décrire ne l’intéresse pas. Il évite la tautologie de la parole pour lui préférer la loi de l’imaginaire. L’autre monde devient toujours le nôtre chez Lynch, il git dans la boucle de Moebius. Il évite toujours les césures. Il est un cinéaste de la scansion incessante où l’on étouffe.  Il rétrécit l’horizon, il construit un panorama sans écart, où l’on est coincé. David Lynch fabrique un cinéma où l’on se cogne. Il respire toujours à hauteur de fauteuil. Il s’adresse à des êtres assis, rêvant les yeux ouverts à côté de leur sommeil. Si on poussait les choses on dirait qu’il est véritablement un cinéaste du transfert tant il fonctionne par mouvement associé, tant il nous dégage de nous-mêmes pour mieux nous faire dire.

Un désespoir égaré dans le regard du docteur Frederick Treves (Anthony Hopkins) © Frank Connor/Brooksfilms/Paramount Pictures

La comédienne Madge Kendal (Anne Bancroft), seule et unique amie de John Merrick (John Hurt) © Frank Connor/Brooksfilms/Paramount Pictures

LE FANTÔME DES VILLES

Elephant Man est d’abord une inscription sur un rideau. Puis, un désespoir égaré dans le regard d’Antony Hopkins. Enfin, il devient un corps aux allures de fantôme des villes, à la démarche tortueuse, dont la tête est recouverte d’un sac où un unique trou a été percé. Il nous voit et nous croyons le regarder dans cet espace noir dessiné à l’ombre de ses yeux.  David Lynch explore dans cette première heure, notre désir de voir mais il nous inscrit dans un champ où nous sommes regardés, fixés dans l’obscurité de l’autre. Le spectateur fait partie du tableau. Il est invité à se croiser, à se défendre, à se défaire de ses peurs, à revoir dans le monstre encore caché, son double à jamais perdu. Puis, il nous fait face. Il nous étreint entre malaise et tendresse.  La répugnance n’éteint pas son souffle, et Lynch s’en amuse, il fait de John Merrick un être profondément seul dans un monde sans semblable où l’objet marchand se transforme en objet mondain. Il n’y a pas de regard qui sauve. Elephant Man a déconstruit John Merrick. Il ne s’est jamais vu. Il s’ignore dans un monde qui le dévisage. Il est un être en soi, sans aucun rapport avec un autre être, il est en trop pour l’éternité. 

Après une dernière danse morbide où l’on vient encore le défigurer, et où par un mécanisme pervers, il devient  l’un parmi les hommes, il y rentre par le Ça. Et c’est dans cette pulsion qu’un miroir enfin le reflétera. On imagine qu’Elephant Man s’évapore dans sa révélation, le double inversé disparaît. John Merrick se libère. Ses frères de malheur l’évadent. Le voyage sera le temps du deuil. Avant la mort, où la mère enfin le regarde, cette mort dessinée dans un espoir de normalité, John Merrick entrevoie qu’il est quelque part entre ces deux êtres, il existe puisqu’on ne peut le déduire. David Lynch sait que l’inconscient est structuré comme un langage, et ce qui l’intéresse est dans le « comme », dans cette hypothèse qui relie le conflit imaginaire à sa production symbolique. Elephant Man est le film le plus évident, pourtant dans cette histoire de l’être et de son néant se dégage déjà toute la poésie irréelle de Lynch qui semble nous dire comme Borges : « si l’espace est infini, nous sommes dans n’importe quel point de l’espace. Si le temps est infini, nous sommes dans n’importe quel point du temps. » 

© StudioCanal

Elephant Man (The Elephant Man, 1980 – États-Unis et Royaume-Uni) ; Réalisation : David Lynch . Scénario : Christopher De Vote, David Lynch, Eric Bergren d’après l’oeuvre de Frederick Treves et Ashley Montagu. Avec : Anthony Hopkins, John Hurt, Anne Bancroft, John Gieguld, Wendy Hiller, Freddie Jones, Hannah Gordon et Michael Elphick. Chef opérateur : Freddie Francis. Musique : John Morris (II). Production : Jonathan Sanger, Stuart Cornfeld et Mel Brooks – BrooksFilms. Format : 2.35:1. Durée : 124 minutes.

Sorti en salle le 3 octobre 1980 aux États-Unis, puis le 9 octobre au Royaume-Uni et 8 avril 1981 en France.

Disponible en édition 4K Ultra HD avec Blu-Ray-Édition avec boîtier SteelBook depuis le 8 avril 2020 chez Studiocanal.

Copyright illustration de couverture : Paramount Pictures.