Les 3 Jours du Condor (S. Pollack, 1975) appartient à une vague de films parano-politiques qui commença en pleine guerre froide avec le très improbable Crime dans la tête (J. Frankenheimer, 1962) suivi de près par le convaincant Sept jours en mai (J. Frankenheimer, 1964). Plus tard sortit Conversation secrète (F. F. Coppola, 1974), À cause d’un assassinat (A. J. Pakula, 1974 itou) puis Les Hommes du Président (A. Pakula, 1976), et c’est ainsi que la paranoïa devint réalité. *

AU CŒUR DES ANNÉES 70

Petit retour historique, sortez vos calendriers. Le 17 juin 1972 eut lieu le cambriolage de l’immeuble du Watergate au cours duquel des individus tentèrent d’installer des micros dans des bureaux du parti démocrate, ce qui entraîna le scandale du même nom avec pour conclusion la démission du Président Nixon. Le 7 avril 1974 sortait Conversation secrète de Francis Ford Coppola, évocation évidente de ce scandale. Le 15 juin de la même année paraissait Les Hommes du Président de Bob Woodward et Carl Bernstein, journalistes au Washington Post. Le 9 août, Nixon démissionnait. Moins d’un an plus tard, le 24 septembre 1975, sortait aux USA Les 3 Jours du Condor de Sydney Pollack avec Robert Redford et Faye Dunaway. Et le 9 avril 1976 c’était le tour de l’adaptation filmée par Alan J. Pakula des Hommes du Président en compagnie du même Robert Redford accompagné par Dustin Hoffman dans le rôle de Faye Dunaway (enfin, pas tout à fait). Tout ça, on le voit, tient dans un mouchoir de poche avec, notamment, Redford dans une fiction parano d’une part, et dans un docudrame d’autre part servant au plus près la réalité. Il est utile de rapprocher les deux films pour au moins deux raisons, hormis la présence de l’acteur aux taches de rousseur : chacun à sa manière trace le portrait d’une même époque, et tous deux ont quelque chose à voir avec la presse.

© Brian Hamill/StudioCanal

CIA, DROGUE ET PÉTROLE

En plein scandale du Watergate, donc, après Conversation secrète de Coppola et À cause d’un assassinat de Pakula, Sydney Pollack veut faire un film qui mettrait en cause la loyauté de la CIA. Il déniche un roman intitulé Les Six Jours du Condor (J. Grady, 1974), en modifie quelque peu la trame afin de politiser le propos. Dans le livre, en effet, il est question d’un trafic de drogue perpétré par ladite CIA. L’idée n’est pas absurde, puisqu’en 1949 l’agence se mêla à ce trafic pour aider les nationalistes chinois en lutte contre Mao Zedong. Plus tard, dans les années 80, elle récidivera afin de soutenir les Contras du Nicaragua. Mais Pollack et son scénariste ne sont pas devins ; ils remplacent ce trafic par une histoire d’occupation militaire de puits de pétrole au Moyen-Orient (on est à l’époque en pleine crise pétrolière), ajoutent un tueur implacable, et une photographe amoureuse.

© Brian Hamill/StudioCanal

© Brian Hamill/StudioCanal

UN ANTI-JAMES BOND EN SOLEX

Or donc, de quoi s’agit-il exactement ? Joe Turner (nom de code Condor) est un fonctionnaire new-yorkais de la CIA, un anti-James Bond vrai rond-de-cuir qui se rend au boulot non pas en Aston Martin mais en Vélosolex. Sa tâche consiste à éplucher des romans d’espionnage afin de vérifier que les auteurs ne suivent pas de trop près la réalité, et surtout n’y divulguent pas d’authentiques opérations de la CIA. Un midi, alors qu’il revient au turbin après avoir acheté de quoi déjeuner, ce bon vieux Joe découvre que tous ses collègues ont été proprement et promptement assassinés. Il s’enfuit, et c’est une course poursuite qui commence. Il enlève une jeune femme photographe (Faye Dunaway), se réfugie chez elle, et voilà qu’elle tombe amoureuse de notre héros ravisseur en cinq minutes chrono, le syndrome de Stockholm le plus rapide du monde. Mais trève de plaisanteries, Joe Turner va peu à peu découvrir que les assassins appartiennent à la CIA, comme lui ! Et pour compliquer l’affaire, il a à ses trousses un certain Joubert (Max von Sydow), tueur alsacien désabusé qui trucide comme d’autres fabriquent des saucisses de Strasbourg. Si le film est sans aucun doute trop long et peu crédible dans sa partie sentimentale, les relations qui s’instaurent avec le tueur valent largement le déplacement. La toute fin de l’histoire rejoindra la réalité du moment, puisque Turner s’en ira raconter ses mésaventures au New York Times. Dans la vraie vie, le quotidien new-yorkais puis le Washington Post avaient publié en 1971 les célèbres Pentagon Papers dans lesquels on apprenait que contrairement au discours officiel tenu par le Président Lyndon Johnson, le gouvernement américain avait tout fait pour entrer en guerre avec le Viêt Nam. C’est ce que raconte Pentagon Papers (S. Spielberg, 2017). Ces mêmes journaux enchaînèrent avec l’enquête sur le Watergate évoquée ci-dessus. On pourrait penser que tout ceci date d’une autre époque, de temps révolus.

Et pourtant, il y a quelques jours à peine, le New York Times a publié un compte rendu détaillé des déclarations fiscales de Trump. Lesquelles furent aimablement fournies par plusieurs sources bien placées au sein du département du Trésor, autrement dit le ministère des finances. Si Les Hommes du Président retrace méticuleusement un déroulé d’événements bien réels, Les 3 Jours du Condor, à travers une fiction, nous donne à ressentir l’atmosphère pesante, lourde de soupçons, des années 70. Deux films traversés par le même acteur toujours en retrait, au jeu très neutre, qui se passe systématiquement la main dans les cheveux quand il se sent dépassé. « Condor est un amateur, dit Joubert. Il est perdu, imprévisible, peut-être même sentimental. Il pourrait tromper un professionnel. Pas délibérément, mais justement parce qu’il est perdu, ne sait pas quoi faire. » Alors il se passe encore une fois la main dans les cheveux, et se rend au siège du New York Times

© PolyGram Film Distribution

* Article co-écrit par Florence Arié.

Les Trois jours du Condor (Three Days of the Condor, 1975 – États-Unis) ; Réalisation : Sydney Pollack. Scénario :  Lorenzo Semple Jr. et David Rayfield d’après l’oeuvre de James Grady. Avec :  Robert Rocky, Faye Dunaway, Max von Sydow, Cliff Robertson, John Houseman, Addison Powell, Walter McGinn, Tina Chen, Carlin Glynn, Don McHenry, Michael Kane, Jess Osuna, Dino Narizzano, Helen Stenborg, Patrick Gorman, Hansford Rowe, Hank Garrett, Arthur French, Jay Devlin, Frank Savino, Robert Phalen, John Randolph Jones, Garrison Phillips, Lee Steele, Ed Crowley, John Connell, James Keane, Ed Setrakian, Myron Natwick, Michael Prince, E. Carol Gustafson, Robert Dahdah, Dorothi Fox, Marian Swan et Ernest Harden Jr. Chef opérateur : Owen Roizman. Musique : Dave Grusin. Production : Sydney Pollack, Stanley Schneider et Dino De Laurentiis – Paramount Pictures, Dino de Laurentiis Cinematografica et Wildwood Enterprises. Format : 2.39:1. Durée : 117 minutes.

Sortie originale le 21 novembre 1975 / Reprise le 30 septembre 2020.

Copyright photo de couverture : DR.