The Batman : les ombres malades du bitume

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Les trilogies meurent et ressuscitent, Batman est un fétiche dont les cendres sont toujours les braises d’un nouveau crépuscule. Après l’expressionnisme romantique de Tim Burton et le désenchantement politique de Christopher Nolan, Matt Reeves peint le premier tableau d’une fresque « art brut » où le regard est le prisonnier d’un cadre sans issu. The Batman est un film barricadé, où des mythes désabusés ne songent pas encore à l’espoir d’un monde meilleur. Le « Nevermind « des années 90 pleut sur la pellicule comme un refoulé décidé à faire entendre à nouveau son cri sans voix. 

BATMAN, LE RETOUR DU REFOULÉ

La réalité a décoché un uppercut au visage de l’illusion où, êtres insensés, nous coulions des jours amniotiques. Dans le ciel, les faisceaux de lumière nous écrasent sans pouvoir nous rassurer. Si le monde vit un basculement, The Batman ne viendra pas calmer le sentiment du vide, corolaire impénitent du chaos qui agite nos neurones éclipsés. On ne sait jamais vraiment comment le hasard déploie son mauvais génie et semble placer ses pions pour nous indiquer le temps tel qu’il vient, tel qu’il nous effraie. Sur l’échiquier des prophéties, The Batman se figure en funèbre pièce d’un présent enflammé et nous rappelle que l’enfer est vide et tous les démons sont ici. Amen Shakespeare. La nouvelle variation autour de l’homme chauve-souris n’a pas le loisir du divertissement, ni même celui du souffle épique où la démonstration technique éteint l’inexorable du drame. Ici le tragique est absolu, il structure le récit, comme la ville les personnages. Gotham rappelle Détroit après la crise. Un lieu désossé, où la chair est crasse, et la vie s’est évaporée dans les volutes du collyre. On est englué dans cette obscurité visqueuse, où la pègre dispute aux junkies la déchéance. Dans ce paysage de mousson, Gotham est un méandre où rien ne se dévoile dans son entier.  Tout y est déchiqueté. Le cinéaste morcelle les plans, il s’emploie à les faire mentir, ils sont « la lettre volée » à notre regard. Dès les premiers instants, il construit la métonymie de son film où Gotham est un décor inéluctable, une chambre close qui matérialise l’espace tragique auquel personne ne peut échapper. Et ce n’est pas un hasard si tout commence un soir d’Halloween, dans la pièce d’un appartement. Le premier crime et le début de l’énigme se produisent en un lieu clos quand ce qui reste d’humanité est fardée en freaks d’une nuit. On ne sait rien, ni qui, ni pourquoi, ni comment.  Ce décor de la scène initiale agit en feedback de la ville, elle accentue la clôture spatiale qui est la contrainte du récit policier.

The Batman
Warner Bros.
The Batman
Warner Bros.

SUR LE BITUME DU POLAR

Matt Reeves se dégage du fantastique en le déversant dans le bitume du polar.  Batman devient le héros de L’Iliade des grandes villes, une Iliade du « lumpen ». Le cinéaste ne cesse de façonner sa Jungle Asphalte entre cave, où les visions appellent les peurs, et labyrinthe, où les chemins sont introuvables.  Dans cet asile du mal où l’artifice est généralisé, Batman est une ombre, encore incertaine, une silhouette sans âme véritable. Il déambule en travers du crime et de ses masques. Sa main vengeresse ne sait encore où s’abattre. Il est indifférent dans son geste puisqu’encore incapable d’en saisir le but originel. Et quand il prononce « I’m the vengeance » on saisit non pas sa mission mais la folie qui le possède. Il réinterprète Poe : « Je suis devenu fou avec de longs intervalles de mauvaises santé mentale ». Sous le costume que l’on croirait de marbre du Batman, Bruce Wayne est un être égaré, sans mot encore pour le dire. Il s’écrit au monde avec le soleil noir de la mélancolie comme Kurt Cobain et avant lui Ian Curtis l’annonçait à un siècle presque révolu. Matt Reeves fixe l’isolement dans le manque du héros vu en sublime camé, juste avant de s’accomplir en psychopathe légendaire.  Presque tout est désincarné.  Les personnages, complices et ennemis du Batman, passent comme des fantômes. Ils hantent le récit sans l’écrire. Ils sont une rationalité inaudible pour le fou. Ils traversent le héros sans pouvoir l’atteindre. Ils dessinent un paysage spectral où les liens ne se nouent pas puisqu’aucun langage commun n’est possible. Et même Catwoman prise dans la toile névrotique d’une identité tronquée n’atténue pas le sentiment d’immense solitude dans lequel ce Batman nous noie. Seul, le criminel, le Riddler, celui dont on ne sait rien et qui s’authentifie en point d’interrogation, offre une destinée au futur de Bruce Wayne. Comme un présage, la seule scène complice est celle où le Riddler rencontre le Joker dans la nef des fous à Arkham. Un rire hilare les saisit et on entend le bruit insoutenable des êtres auxquels sourire est devenu impossible.  Le mal fabrique sa réponse. Matt Reeves semble nous dire comme Bataille que « le mal envisagé authentiquement n’est pas seulement le rêve du méchant, il est en quelque sorte le rêve du Bien. » 

A la production : Matt Reeves & Dylan Clark pour Warner Bros.

Derrière la caméra : Matt Reeves (réalisation). Matt Reeves & Peter Craig (scénario). Greig Fraser (chef opérateur). Michael Giacchino (musique).

A l’écran : Robert Pattinson, Zoë Kravitz, Colin Farrell, Paul Dano, Andy Serkis, Jeffrey Wright, John Turturro, Jayme Lawson.

En salle le : 2 mars 2022.

Copyright illustration en couverture : Rafa Orrico Díez.