Les Sparks : un double revival orchestré par Edgar Wright et Leos Carax

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Les Sparks. Un nom de groupe de rock parfaitement inconnu des néophytes et une référence incontournable pour les initiés, resté dans l’ombre durant des décennies, a soudainement droit coup sur coup à deux films mettant en valeur sa musique : une comédie musicale singulière signée Leos Carax, Annette, et un documentaire retraçant leur carrière par Edgar Wright et sobrement intitulé, The Sparks Brothers.

EDGAR WRIGHT AU SECOURS DES SPARKS

Pourquoi donc parler des deux films en même temps ? Parce que la vie est trop courte, parce que chacun des deux rend curieux de découvrir l’autre, parce que les deux sortent le même mois chez nous à quelques semaines d’intervalle, parce que l’un a droit à des honneurs princiers en ouvrant le festival de Cannes – tandis que l’autre est condamné à une carrière plus modeste en salle – mais surtout parce que chacun des deux explique l’autre. Annette et The Sparks Brothers dialoguent entre eux à leur insu, phénomène rare de nos jours en dehors des franchises de super-héros. 

Pour sa première tentative dans l’exercice périlleux du documentaire, le réalisateur de Last Night in Soho, qu’on suppose excellent avant même sa sortie le 10 novembre prochain, se montre à l’aise encore une fois, comme à chaque nouveau genre qu’il aborde. « I’m an artist. You give me a fucking tuba, I’ll get you something out of it » disait Jack Nicholson en citant John Lennon dans Les Infiltrés (M. Scorsese, 2006), et c’est ce qui ressort de The Sparks Brothers. Là où on pouvait s’attendre à quelque chose de plus posé que son style habituel, surtout en prenant le parti de raconter la vie des frères Mael (le vrai nom des Sparks) sans jamais donner l’impression de la survoler, Wright surprend une fois de plus. Miraculeusement, il prend soin de détailler chacun des albums (plus d’une vingtaine), leurs forces, leurs faiblesses, leurs succès, leurs échecs pour en tirer une pure matière de narration rythmée et foisonnante d’idées de reconstitution, par les archives (dont un passage à la télévision française avec Patrick Sabatier, ce qui est à la fois gold et cursed comme disent les jeunes), par des séquences animées en dessin, en stop-motion, le tout entrecoupé de dizaines d’intervenants dont on tire une parfaite punchline à chaque minute.

Le procédé est malicieux. Parce qu’il donne intelligemment la sensation de devenir un expert instantané du groupe avec un simple film détaillant cinquante ans de carrière, parce qu’il ne verse jamais dans le pathos alors que c’était le piège le plus tentant vu le manque de notoriété dont les artistes ont souffert, parce qu’il ne ressemble à aucun autre documentaire du genre sur un groupe de musique. Il est toujours raccord avec l’ambiance et le ton de l’album sur lequel il se concentre, ni trop lent ni trop rapide. Le montage est d’une perfection chirurgicale, parce qu’il est en symbiose avec les Sparks, leur univers et leur musique. Il est difficile, voire impossible, de donner un aperçu de l’immensité d’une œuvre aussi vaste que celle du groupe originaire de Los Angeles, parce le duo a lui-même changé de ton et d’univers un nombre incalculable de fois. On les a crus anglais, ils sont américains. On les a pris pour des rockeurs, ils sont devenus punks. On les a pris pour des punks, ils sont passés à la techno-pop et ainsi de suite… Les Sparks n’ont jamais suivi aucune mode, ont toujours été à l’avant-garde de leur époque et n’ont ainsi jamais été démodés. Wright parvient à retranscrire cette vérité et à transmettre l’humour de leurs paroles, leur passion pour la technique, le double sens de leurs propos, l’étendue de leur génie, nous donnant ainsi en retour l’envie d’écouter tous leurs albums pour en décortiquer chaque secret, découvrir de nouveaux traits d’humour, leur sensibilité, etc.

En ne prenant jamais le parti de l’amertume, le film laisse caresser aux Sparks l’espoir de pouvoir glaner, certes tardivement, enfin un peu plus de popularité avec la sortie d’Annette sur lequel on les voit travailler tout sourire. Et c’est ce qui nous amène au film de Carax…

The Sparks Brothers
The Sparks Brothers

ANNETTE : « I WISH YOU WERE FUN »

Une fois dans les mains du maître de la sinistrose Leos Carax, les Sparks sont réduits à de simples témoins impuissants face à l’utilisation de leur musique. A l’exception d’une chanson d’ouverture entraînante (« So May We Start ») qui prend le parti d’introduire le réalisateur, les Sparks et les acteurs dans leurs propres rôles, saluant le public avant de commencer le film (ce qui annihile d’entrée toute immersion possible dans la fiction par la distance forcée), tout le reste du film joue cet opéra tragique par les voix des acteurs, qui, à l’exception de Simon Hellberg (qui chantait déjà dans The Big Bang Theory) ne sont donc pas des chanteurs mais des acteurs qui chantent, ce qui n’est pas, ne peut pas et ne sera jamais la même chose que des chanteurs professionnels. Nous sommes donc piégés avec Adam Driver et sa voix qui déraille, Marion Cotillard, en manque cruel d’octaves pour oser s’essayer à l’opéra. Comme à son habitude, Carax, sans honte, multiplie les tartines d’effets cheap qui ne provoquent que de légers malaises quand ils ne suscitent pas tout bonnement l’ennui.

Ennuyer avec des chansons des Sparks, voilà déjà un exploit en soi ! Comment peut-on donc passer du paradis à l’enfer avec un même groupe en deux films ? La réponse est assez simple : les morceaux qui composent la B.O. d’Annette ont une fâcheuse tendance à répéter en boucle la même phrase deux fois de suite pour rimer, à répéter le même couplet pour trouver leur rythme et à répéter le même refrain pour obtenir à chaque fois une nouvelle (?) chanson. En conséquence, la plupart des titres sont redondants, font du surplace et étirent inutilement le film, perdant au passage le rythme sacré des Sparks. Pire encore : là où les chansons sont écrites avec une bonne dose d’humour noir, beaucoup de recul et de perspective sur le succès, la célébrité, et l’amour entre artistes et leurs névroses, Carax raie tout ça de la carte pour empoisonner le récit par sa lourdeur, son désespoir forcé, ses gros plans inutiles et des incrustations et fondus de clips à faire rougir de honte plus d’une vidéo de boys band des années 90. Imaginez un peu Michael Haneke en charge du scénario du Rocky Horror Picture Show. Iconoclaste ? Certainement. Pertinent ? Le doute est permis.

Bien sûr, certaines chansons sont superbement composées pour une histoire chargée d’un fort potentiel. Le récit lui-même, un faux Pinocchio, offre en quelque sorte un reflet des Sparks (trouvant tour à tour leurs avatars dans les personnages de Driver et Hellberg, puis en les mélangeant pour mieux brouiller les cartes), Cotillard étant la muse et Annette la musique personnifiée telle que les artistes la perçoivent.

Impossible d’en douter. The Sparks Brothers s’acharne à montrer deux types drôles composer des chansons et des textes polysémiques sans jamais se prendre au sérieux. Carax, lui, ôte leurs nuances, réduit leur musique populaire à un faux opéra bourgeois préfabriqué pour exposition d’art moderne, coincé, crispant et techniquement risible. « I Wish You Were Fun », titre de l’album Hippopotamus (2017) semble avoir été ironiquement composée à son attention…

On sait que les Sparks auraient voulu tourner avec Tim Burton ou Jacques Tati au long de leur carrière sur des projets qui n’ont jamais vu le jour. En dehors d’une apparition dans Rollercoaster (J. Goldstone, 1977) et la sublime chanson du générique de fin de Piège à Hong-Kong (1998) par Tsui Hark, les musiciens n’ont jamais été traités à leur juste valeur par le cinéma. Carax n’est rien d’autre qu’un énième rendez-vous manqué – logique – dans leur œuvre. L’anomalie qui leur rend justice s’appelle Edgar Wright et c’est bien sa mise en scène, véritablement maîtrisée et originale, qui aurait dû les mettre à l’honneur sur la Croisette cette année. Mais qu’importe. Le temps passe, les meilleurs films restent et, comme les meilleurs groupes, finissent toujours par être reconnus à leur juste valeur. Voilà la leçon commune des deux films, qui finissent par se rejoindre enfin sur quelque chose, la vertu cardinale qu’ils nous enseignent chacun à leur manière : l’impatience.

Annette de Leos Carax, en salle le 7 juillet / The Sparks Brothers d’Edgar Wright, en salle le 28 juillet.

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