Avertissement : cet article contient un nombre élevé de mots en lien direct avec le sexe féminin, tabou millénaire des sociétés occidentales plus promptes à s’exprimer ouvertement sur ses représentants masculins. 

Novembre 2018. Marina Rollman, standupeuse suissesse, monte sur les planches du célèbre festival de Montreux. Son sketch commence par une blague mordante sur l’actrice américaine Emily Ratajkowski, une torture pour les hommes dyslexiques, et se dirige graduellement sur le thème des différences femme-homme et surtout leurs conceptions populaires de la sexualité. « Le geste pour la masturbation masculine, tout le monde le connaît (imitant le fameux geste) mais la masturbation féminine (Marina Rollman se met à danser, invoquer la pluie…) on ne sait pas. » C’est mystérieux… Grâce à cette simple remarque, elle pointe du doigt une ignorance que tout le monde ou presque partage : comment fonctionne le plaisir féminin ? Deux jeunes réalisatrices belges, Lisa Billuart Monet et Daphné Leblond, relèvent à sa suite le défi de lui consacrer tout un documentaire. Ainsi commence l’aventure de Mon Nom est Clitoris. Par souci pédagogique, les deux cinéastes ont décidé de porter leur attention sur des millenials au féminin qu’elles filment en toute liberté dans leur intimité, seules ou en compagnie d’une amie. Ces jeunes femmes, assises sur leur lit, dans un environnement « où les filles [sont] en sécurité » d’après Lisa Billuart Monet, évoquent sans aucun détour les grands bouleversements de leur sexualité, leurs surprises et leurs ressentis. Ces témoignages à la fois justes et « bon-enfant » offrent une visibilité inédite, souvent refusée, à un sujet si peu populaire : la sexualité féminine.

Il y a une censure morale et politique, les femmes ne doivent pas aimer la sexualité, pas en parler. Et cela se traduit par le fait que le clitoris est invisible. La censure, on la voit par le fait qu’on ne voit pas le clitoris.

Daphné Leblond

© La 25e Heure

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CLITORIS, J’ÉCRIS TON NOM

Si Mon Nom est Clitoris brasse en une poignée de grandes thématiques des incontournables de la sexualité (la découverte du plaisir, la relation à la pornographie, l’orgasme, etc.) par l’intime, le documentaire met en exergue la découverte « par soi-même », commune à chaque sujet désirant. Sont-elles gênées par ces sensations plaisantes mais nouvelles ? Chacune part à la recherche d’informations pour les identifier et mieux se connaître. Le désir féminin brille par son absence dans les représentations proposées par l’école, où l’enseignement reste purement « organique » dans une visée reproductrice, ou sur internet où le flou règne en maître. Tour à tour, chacune exprime sa détresse mais révèle avec une once de fierté sa débrouillardise. Assises sur leur lit, berceau de leur intimité, les intervenantes évoquent librement leur sexualité. La caméra, fixe, scrute le regard de chacune pour faire éclater la barrière de l’intimité et permettre un échange d’égale à égale. Ce choix de mise en scène permet aux cinéastes d’éviter l’écueil des vérités générales sur un sujet si sensible qu’elles remettent également entre les mains d’une gynécologue de renom capable d’évoquer face caméra aussi bien la réalité du point G que l’ignorance totale sur le rôle du clitoris dans le plaisir féminin. Les deux belges proposent un discours, certes militant, mais surtout pédagogique grâce à des animations ludiques pour permettre d’appréhender un grand absent des manuels de SVT. Les jeunes femmes sont elles-mêmes d’emblée mises à contribution : on leur demande en introduction de dessiner un clitoris. La caméra zoome sur ces dessins hésitants, un rappel en guise de préambule de la difficulté à représenter l’invisible. L’esquisse d’un pénis est à la portée de tout le monde, car omniprésent. Dessiner le clitoris semble être un appel à l’inconnu. Patience… Une séquence d’animation en pâte à modeler nous révélera enfin le clitoris dans tous ses états, du repos à l’orgasme, pendant que les voix féminines décrivent leur perception intime et personnelle de ce moment d’extase. 

LA CLASSE CLITORIDIENNE

L’humour et le détournement façon Classe Américaine (M. Hazanavicius et D. Mézerette, 1993) assurent au clitoris sa normalisation et son accessibilité. Des extraits des célébrations de la Coupe du Monde 1998 célèbrent la fameuse découverte du clitoris, Saint Graal du plaisir féminin. Ce détournement, non sans humour, met notamment en évidence le travail de Helen O’Connell, l’urologue australienne qui a défini plus clairement les contours de l’anatomie du clitoris, battant ainsi en brèche les représentations approximatives, voire erronées, du point G. 

Cette découverte, ô combien salvatrice pour la science et pour la réduction des inégalités entre les genres, Lisa Billuart Monet et Daphné Leblond nous la donne à voir comme la victoire d’une nation, un instant de joie populaire et mondiale toute aussi salvatrice. Mon Nom est Clitoris offre une liberté de ton et d’approche à un sujet complexe, inconnu, ou injustement réservé aux zones périphériques militantes. Loin de l’oeuvre académique annoncée, Lisa Billuart Monet et Daphné Leblond proposent une approche pédagogique, intimiste et plurielle qui éveillera la curiosité d’un public en quête de savoir et de réponses. Nul doute que le clitoris, grand incompris du sexe féminin, ne puisse jouir enfin d’une image plus large et populaire. Redonnons sa lumière et son aura à cet organe oublié au profit de la suprématie du pénis ! Mon Nom est Clitoris participe invariablement de cette revendication féministe en même temps qu’il ouvre la voie à celles et ceux qui sauront se réapproprier le thème de la sexualité, grand otage du masculin. Et maintenant, dessine-moi un clitoris !

© La 25e Heure

Mon Nom est Clitoris (2019 – Belgique) ; Réalisation : Daphné Leblond et Lisa Billuart Monet. Scénario : Lisa Billuart Monet. Cheffe opératrice : Lisa Billuart Monet. Production : Isabelle Truc – Iota Production. Format : 1.85:1. Durée : 88 minutes.

En salle le 22 juin 2020. 

Copyright illustration de couverture : Iota Production.