Mort sur le Nil de Kenneth Branagh : Poirot ou navet ?

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Kenneth Brannagh s’offre une nouvelle excursion dans le monde de la reine du crime, Agatha Christie. Après Le crime de l’Orient-Express en 2017, l’acteur et réalisateur britannique embarque sur le Karnak et nous propose une nouvelle adaptation de Mort sur le Nil. Sortie repoussée par le Covid puis par l’affaire Armie Hammer, s’il est un film qui s’est fait attendre c’est bien celui-ci. Branagh avait annoncé un film « sombre et sexy », le résultat est un peu fade, malgré un casting plein de promesses. Le film peine en effet à démarrer et nous laisse trop souvent sur la berge.

POIROT DANS LES CHOUX

Seconde adaptation du célèbre roman éponyme d’Agatha Christie, Mort sur le Nil est une histoire d’amour, de passion et finalement de meurtre qui s’articule autour d’un trio. La riche et belle héritière américaine Linnet Ridgeway s’éprend de Simon Doyle, le fiancé de sa meilleure amie, Jacqueline de Bellefort, que celle-ci vient de lui présenter, et l’épouse sans délais. Les jeunes mariés choisissent de passer leur lune de miel en Egypte. Tout se déroule comme prévu à un détail près : Jacqueline les suit partout. Pour échapper à la fiancée éconduite, les mariés et leurs amis embarquent pour une croisière sur le Nil : les cartes sont distribuées et le film peut commencer.

Si l’histoire originale est toujours aussi prenante, les acteurs choisis pour incarner le nœud de celle-ci peinent à convaincre, encore moins à émouvoir. Armie Hammer (Simon Doyle) adopte un jeu poussif qui rappelle sa terrible performance en prince dans le Blanche-Neige (2012) de Tarsem Singh. Gal Gadot fait son maximum, mais manque de force pour incarner le personnage principal et le plus mystérieux de cette histoire. Le défaut majeur du film réside dans l’écriture des personnages. En effet, Linnet Ridgeway est une femme puissante, qui provoque crainte et envie. Sa beauté dissimule un tempérament froid et dur. Le personnage de Gadot se perd entre deux larmes et ne correspond en rien au personnage ambivalent, tant bourreau que victime, qu’elle devrait incarner. Emma Mackey, quant à elle, tire son épingle du jeu malgré une apparition à faire passer Mort sur le Nil pour une publicité vantant un célèbre parfum, avec léger ralenti et fond brumeux qui frisent le ridicule. On regrette que son personnage, pourtant l’un des plus réussis de cette adaptation, n’ait droit qu’à un rôle secondaire.

Le trio en tête d’affiche, qui promettait d’être sensuel et torturé après une première scène de danse provocante et transpirante, nous laisse de marbre, ni émotion, ni tendresse. Or, Mort sur le Nil tire sa richesse de la complexité de personnages ambivalents, effrayants, voire fous, mais aussi sensibles et attendrissants. La question soulevée par cette histoire n’est en aucun cas de savoir qui a tué (même si cela à son importance) auquel cas il s’agirait d’un whodunit des plus classiques. Ce qui fait la force de cette énigme, c’est le mobile des personnages : l’amour. A quoi vous pousserait-il ? A un crime ou deux ? A commettre un suicide ? L’amour est ainsi le moteur de tous les personnages y compris du célèbre détective Hercule Poirot. Il s’agit peut-être du seul véritable choix de cette adaptation. En effet, Branagh tente de donner de l’épaisseur à son personnage en lui inventant un passé, en l’affublant d’une cicatrice, et en lui prêtant des amis ainsi qu’une histoire d’amour. En se donnant le rôle principal du film, le réalisateur occulte le triangle amoureux et oublie que Poirot n’est qu’un prétexte au déroulé de l’énigme en choisissant d’en faire un détective tourmenté et larmoyant.

Si le triangle amoureux ne parvient pas à nous embarquer dans son histoire, le détective, lui, nous noie dans un jeu débordant de sentiments inutiles. Relevons néanmoins une réécriture pertinente du personnage de Salomé Otterbourne en chanteuse de blues difficilement impressionnable.

Mort sur le Nil
Mort sur le Nil

UN NAVET ‘RICAIN

La réécriture un peu fade des personnages est contrebalancée par un rythme trop souvent artificiel. Le film présente ainsi les mêmes défauts que Le Crime de L’Orient-Express (2017). La mise en scène est poussive et le réalisateur recourt à une multitude d’effets de sursauts sonores et visuels pour dynamiser les scènes d’introduction d’un film qui se déploie très lentement. Les reconstitutions intérieures sont bien travaillées et assez convaincantes. Cependant, l’excès d’effets spéciaux inutiles donne au film une coloration de jeu vidéo, à l’image des passages sous le Nil qui nous font boire la tasse. Il en va de même pour les extérieurs et les paysages égyptiens, intégralement reconstitués en images de synthèse. Les rares plans en prises de vues réelles nous rappellent que la technique peine à égaler la réalité. Ceci peut sembler anecdotique mais dans le roman d’Agatha Christie, le décor à une importance toute particulière. L’ambiance est exotique et dépaysante (1937), la chaleur et l’humidité jouent sur l’humeur des personnages et créent une tension qui tient le lecteur en haleine.

Chez Branagh, le cadre est placé au second plan au même titre que l’intrigue elle-même. Ainsi, la présentation des personnages et des liens qui les unissent occupe une grande partie du film occultant l’enquête, les interrogatoires, les hypothèses et finalement le dénouement pourtant éléments constitutifs du whodunit. Poirot ne livre qu’un timide numéro de déduction. Présupposant son public familier du roman qu’il adapte, Branagh déroule son histoire sans se soucier d’en développer son dernier acte. L’action s’accélère donc soudainement pour révéler un tueur… Parce qu’il en faut bien un !

Cette nouvelle adaptation de Mort sur le Nil manque globalement de consistance. En cause, des personnages timidement réécrits, une narration ni tout à fait classique ni tout à fait novatrice. Élève opiniâtre, Kenneth Branagh délivre un produit formaté et sans aspérités, un navet parmi tant d’autres dans le grand bol de soupe servi jusqu’à plus faim par Hollywood.

A la production : Kenneth Branagh, Matthew Jenkins, Mark Gordon (II), Judy Hofflund, Simon Kinbgerg et Ridley Scott pour 20th Century Fox.

Derrière la caméra : Kenneth Branagh (réalisation). Michael Green (scénario). Haris Zambarloukos (chef opérateur). Patrick Doyle (musique).

A l’écran : Kenneth Branagh, Armie Hammer, Gal Gadot, Annette Bening, Tom Bateman, Emma Mackey, Rose Leslie, Letitia Wright.

En salle le : 9 février 2022.

Copyright photos : 20th Century Fox.