A l’heure où Roselyne Bachelot milite pour un assouplissement du couvre-feu à la sortie des salles, Jonathan Nossiter, « jeune » agriculteur de presque 60 ans, signe son testament avec Last Words, film « post-apocalypto-prophétique » présenté comme son adieu au cinéma. Le geste très godardien – impossible de ne pas penser au crépusculaire Adieu au langage (2014) de Lucky Jean-Luc – ne manque pas de panache : Nossiter s’est en effet retiré dans sa ferme en Italie près du lac de Bolsena où il s’occupe désormais de permaculture, laissant aimablement le soin à ses congénères de s’interroger sur la pertinence de consommer du popcorn dans les salles obscures quand des micro-gouttelettes deviennent des armes de destruction massive.

LAST WORDS, L’APPEL VERS LE SUD

Last Words est une histoire impossible, celle du dernier homme sur Terre, Kal, un jeune homme d’origine africaine bien incapable de remonter le cours du temps pour raconter le monde et ainsi se raconter lui-même. Retour vers le futur donc, en 2085. Un virus « de la toux qui décime » a éradiqué les trois-quarts de la population mondiale, parachevant le déclin d’une civilisation toute entière en même temps que son identité culturelle, réduite à néant. Kal et sa sœur, enceinte, errent comme deux âmes en peine dans les ruines d’un Paris plus proche de Sarajevo période Milošević, que du désert tunisien de Klapisch dans Peut-être (1999). L’un comme l’autre ne savent littéralement « rien », si ce n’est flairer les traces d’une mystérieuse poudre nourrissière, triste lot de consolation dans ce monde aride. C’est d’ailleurs en farfouillant dans les décombres d’un immeuble que Kal découvre de mystérieux cylindres métalliques en provenance de Bologne. Le cinéphile averti ne manquera pas de recoller très vite les morceaux : « tiens, tiens, Bologne… Je crois bien qu’il y a une Cinémathèque dans le coin… Mais oui, c’est ça… La Cinémathèque de Bologne, avec un grand centre de conservation et de restauration des films… L’Image Retrouvée… » On rembobine : Kal ne sait pas trop quoi faire de son petit trésor, des kilomètres de celluloïd sur lequel sont imprimés des motifs visibles à la lumière du jour, si ce n’est se les enrouler autour du poignet en guise de bracelet. L’image manquante, la vraie, la seule, c’est celle de l’assassinat de sa sœur – qu’on devine néanmoins méchamment éventrée par un gang de bambins aussi barbares qu’incultes. Abandonné à son triste sort et sans « raison d’être » – comprenez sans « identité narrative » – Kal se débrouille pour apprendre quelques rudiments d’anglais avant de répondre à un mystérieux « appel vers le sud » griffonné un peu partout sur les panneaux de l’autoroute A6, ou du moins ce qu’on devine être les vestiges de notre flamboyant réseau autoroutier. Bologne. Notre aventurier intrépide parvient dans l’antre de la bête, effrayante, véloce, double : un lion projeté sur un carré de toile blanche en deux dimensions et une créature humaine, blanche, bedonnante, velue et ridée. Nick Nolte, qu’on prendrait pour un clochard aviné sur un banc public, campe ce drôle d’hurluberlu terré seul dans sa caverne d’Ali-Baba. Son entrée en scène est fracassante. L’acteur révèle sa trogne léonine plein cadre dans un grand éclat de rire. La raison ? Armé d’un bâton, Kal chasse l’image furtive du félidé. Le rictus franc, sincère, rocailleux, contrevient à l’ordre du tragique. 

© Marie Gioanni

© Marie Gioanni

Last Words devient alors le récit mémoriel d’un vieil acteur chargé de passé le flambeau à la jeune génération, toute aussi condamnée que la sienne à court terme. On ne déflorera guère grand-chose de la suite de l’intrigue en vous révélant que Kal apprendra le monde, du moins ce qu’il en reste, grâce à Nick Nolte/Shakespeare (drôle de surnom dont on affuble le dernier homme civilisé) et donc au cinéma et à ses étranges bandes « plus vivantes que les humains » dont ce-dernier lui apprendra même la fabrication dans les laboratoires de la Cineteca di Bologna. La séquence en question émeut malgré son didactisme affiché : Nick Nolte manipule d’une main tremblante un bidon de nitrate de cellulose sous les yeux ébahis de son disciple. Passé cette parenthèse à la gloire d’un artisanat « local » en voie d’extinction, Last Words ne sort pas des sentiers battus du film de SF fauché. Le maître assigne à son disciple une mission (construire une caméra pour laisser une dernière trace de la vie humaine sur Terre) qui les mène à leur destination finale, Athènes où furent mariées démocratie et tragédie soit dit en passant… Kal et Shakespeare s’improvisent projectionnistes ambulants dans les ruines d’un temple grec où végète une petite colonie d’hommes et de femmes, toutes nationalités confondues. Quelques personnalités se distinguent dans cette tour de Babel à ciel ouvert : le chirurgien Zyberski (Stellan Skarsgard), chef auto-proclamé de la communauté, la sulfureuse Batlk, campée par Charlotte Rampling en haillons, et la mutique Anna (Alba Rohrwacher) qui essaie vainement de cultiver un jardin entre deux colonnes en ruines. Mais alors, à quoi ressemblera donc l’ultime film de l’Histoire (notez l’emploi du « h » majuscule) ? A un travelogue entrecoupé de témoignages face caméra, de fragments de la « vie d’avant », d’un dernier aperçu du monde avant la fin. Ces disparus resteront sans doute vivants à jamais… A condition qu’une autre espèce vivante ne vienne à son tour dépoussiérer leurs souvenirs et ainsi de suite…

© Marie Gioanni

© Marie Gioanni

LES NOUVELLES INVASIONS BARBARES

On nous l’avait bien dit : « no more happy endings ! » La formule empruntée à Lars Von Trier à la sortie de Melancholia (2011) n’est pas aussi lapidaire chez Jonathan Nossiter. Last Words ne fait pas vraiment froid dans le dos puisque le long-métrage ne propose en apparence que de « rêver la beauté des films avant de mourir. » Les esthètes pourront s’amuser à reconnaître ici et là de courts extraits du Metropolis (1927) de Fritz Lang, de L’Homme à la caméra (1929) de Vertov, du Chien Andalou (1929) de Buñuel ou encore de Tarzan (W.S. Van Dyke, 1932) et des Voyages de Sullivan (P. Sturges, 1942). On ose d’ailleurs à peine imaginer l’opinion de Nossiter à propos du cinéma « contemporain » quand il fait dire au personnage de Nick Nolte que Tampopo (J. Itami, 1985) est un « film popcorn » dont on doute néanmoins de la popularité parmi le jeune public des multiplexes, voire du grand public tout court… Passons.  L’entreprise de Nossiter ne manque pas sincérité ; c’est même peut-être ce qu’on peut lui reprocher le plus difficilement. Son engagement en faveur de la « Kultur » touche même dans le mille en plein « assassinat » du milieu par décision gouvernementale (ne polémiquons pas davantage). Les grands discours sur le « cinéma retrouvé » ne manqueront très certainement pas non plus à l’appel chez les pisse-copies. Mais de quelle culture le réalisateur se fait-il l’exégète ? Car si Kal peuple ses rêves des figures fantomatiques croisées au détour d’une bobine, jamais sa cinéphilie lacunaire n’amorce-t-elle une prise de conscience politique. Il faut plutôt tourner son regard du côté d’Anna pour dénicher le fameux « message caché » du film auquel toute lecture un brin critique n’échappera pas. Nossiter filme son personnage semer des graines dans une terre infertile. Le geste suscite une profonde émotion poétique puisque, spoiler alert, jamais le moindre légume n’émergera du sol. On ne fera pas plus de mystère en révélant que l’agri-culture taraude le cinéaste depuis sa rencontre avec un vigneron italien il y a dix ans. Mieux : il s’est arrangé pour transformer la conférence de presse de son film à Deauville en table-ronde avec des fermiers et des militants écologistes. Loin d’être reconverti en ayatollah de la ruralité, Jonathan Nossiter décentre le débat sur la grande décadence civilisationnelle en invitant à réinvestir la terre, berceau de « l’éducation, la santé, la culture et l’agriculture ». Le message devient d’autant plus limpide lorsqu’il s’en prend en interview à la « nouvelle barbarie qui méprise la culture », fourrant ainsi dans un même tiroir les « fossoyeurs de l’esprit », les multinationales polluantes et les citadins abonnés aux fameux « paniers bio ». La naïveté de la formule peut prêter à sourire mais qu’on se souvienne un peu qu’on est « toujours le barbare de quelqu’un », comme l’affirme un certain Levi-Strauss, et le jardinage devient soudainement un acte social et politique, au même titre que l’achat d’une place de cinéma. Les dernières paroles éponymes du film de Jonathan Nossiter ne relèvent pas du sacro-saint récit éculé de fin du monde que nous a déjà servi une ribambelle de cinéastes avec plus ou moins de talent.

Citons parmi eux, pêle-mêle : Roger Corman, Roland Emmerich, les frères Larrieu, Alfonso Cuarón ou encore Danny Boyle. Ces « famous last words » invitent à la transmission d’un savoir en frîche à réinvestir pour mieux réfléchir le monde de demain. Et c’est peut-être là le seul plus bel enseignement que nous prodigue Nossiter, un peu trop obsédé par un hommage à la vie convenu dans son programmatisme. Son histoire impossible ne mérite d’être contée qu’à condition de provoquer un rire mystique, transcendantal, capable d’assurer la victoire contre la tristesse à l’heure où le lien social ne cesse de se calcifier. C’est le dernier rictus toussoteux de Nick Nolte perché sur sa colline athénienne d’où il contemple le paisible horizon méditerranéen. Dans l’attente du chaos, cultivons notre jardin, quel qu’il soit. Nossiter, lui, peut dignement se retirer des écrans après avoir semé un grain « qui pourra produire un jour une moisson. »

© Jour2Fête

Last Words (2020 – Italie et France) ; Réalisation : Jonathan Nossiter. Scénario : Jonathan Nossiter et Santiago Amigorena d’après l’oeuvre de ce-dernier. Avec : Nick Nolte, Kalipha Touray, Charlotte Rampling, Stellan Skarsgård, Alba Rohrwacher, Silvia Calderoni et Maryam D’Abo. Cheffe opératrice : Clarissa Cappellani. Musique : Tom Smail. Production : Serge Lalou, Laurent Baujard et Donatella Palermo – Stemal entertainment, Rai Cinema, Paprika Films, Les Films d’Ici et Les Films du rat. Format : 1.85:1. Durée : 126 minutes.

En salle le 21 octobre 2020.

Copyright illustration en couverture : Marie Gioanni/Gone Hollywood.