Grand habitué des festivals, le réalisateur japonais Hirokazu Kore-eda offre avec La Vérité une comédie familiale douce-amère sur les relations conflictuelles entre une mère et sa fille. Catherine Deneuve en vieille actrice maquillant ses liens houleux avec sa fille pour le bienfait de son image publique et Juliette Binoche dans le rôle d’une enfant pleine de rancoeur délivrent chacune des prestations de haute volée et s’opposent à coups de dialogues savoureux. La Vérité brosse ainsi  le portrait d’une femme « libre »  qui devra payer bien malgré elle le prix d’une indépendance conquise au détriment de sa famille. 

Fabienne Dangeville, légende du cinéma au même titre que Catherine Deneuve, s’apprête à publier ses mémoires. Sa fille, Lumir, scénariste aux États-Unis, choisit de revenir dans sa maison d’enfance, en compagnie de son mari américain Hank (Ethan Hawke), acteur de seconde zone, et de leur jeune fille Charlotte (Clémentine Grenier), une enfant curieuse et pétillante. Les retrouvailles tournent rapidement au vinaigre : des secrets inavouables, des mensonges et une grande rancœur jusqu’alors larvée électrisent les deux femmes et embrasent leur réunion sous les yeux ébahis d’un casting masculin resté sur la touche. Lassée par les mille et un caprices de sa star, voici que l’attachée de presse de Fabienne démissionne, contraignant mère et fille à travailler ensemble malgré leurs névroses respectives…

UNE AFFAIRE DE FAMILLE

Pour sa grande première par-delà les frontières japonaises, et en langue étrangère, Kore-eda plante ses caméras à Paris afin d’y filmer une histoire de conflit de famille, un thème universel qui semble décidément bien innerver son œuvre, eu égard à son précédent film, Une Affaire de famille, auréolé de la Palme d’or lors la 71ème édition du Festival de Cannes, rappelons-le. La maison bourgeoise de Fabienne et les rues parisiennes sous un éclairage automnal cristallisent ainsi les variations d’une relation partagée entre l’amour et le rejet, voire tout simplement l’incompréhension, entre les trois générations de femmes à l’écran. Si d’un côté Fabienne, une véritable boulimique de travail, brille par son incapacité à manifester la moindre once de tendresse à Lumir, cette-dernière parvient malgré tout à nouer un lien fort avec sa propre enfant. Par un drôle de tour du destin, l’actrice s’apprête à incarner la fille âgée d’une femme extraterrestre biologiquement incapable de vieillir. Le scénario du film dans le film suit ainsi pas-à-pas la rancœur grandissante d’une enfant dont la mère ne peut rester sur Terre. Le défi s’annonce de taille pour Fabienne. Comment en effet interpréter l’amour maternel quand elle-même n’en est pas capable en coulisses, mais surtout donner à voir ce même ressentiment qu’elle a si bien su nourrir ? La situation donnera par la suite l’occasion à des scènes comiques agrémentées de dialogues délicieusement amers. Le casting masculin, quant à lui, reste en retrait comme simple spectateur face à ces démonstrations d’amour et de haine entre mère et fille. Même si le film se concentre particulièrement sur le personnage de Fabienne et son interprète, Juliette Binoche offre une prestation tout-à-fait remarquable pour incarner un personnage pris en étau entre une mère française rongée par le déni et la composition d’un foyer stable et uni de l’autre côté de l’Atlantique, modèle durement acquis qu’elle entend bien jeter au visage d’une femme incapable de lui procurer du réconfort, trop occupée par sa propre indépendance et sa réussite professionnelle. 

© Laurent Champoussin/3B/Bunbuku/MiMovies/FR3 Cinema

© Laurent Champoussin/3B/Bunbuku/MiMovies/FR3 Cinema

L’AUTRE DENEUVE

La Vérité donne l’occasion à Deneuve de se jouer d’une vérité agrégée au fil de sa longue et prestigieuse carrière. S’agit-il là d’une oeuvre testamentaire qui lui permet de se révéler aux spectateurs ? Ou au contraire, prend-elle plaisir à tordre cette image d’icône vieillie mais non-vieillissante ? La réponse, bien sûr, se trouve entre ces deux écueils. Aidée par une Juliette Binoche espiègle mais bienveillante, la vérité réinventée autour des mémoires de Fabienne est mise à mal pour le plaisir du public d’autant plus complice. L’actrice, inconsciente des blessures infligées à sa fille, justifie la dynamique relationnelle conflictuelle avec son enfant comme un simple fait acquis, tournant le dos à la caméra de Kore-eda, dès lors incapable de la saisir de face dans sa pleine vérité. D’ordinaire très secrète, Catherine Deneuve semble laisser transparaître un peu de sa vie personnelle à travers son interprétation de grand-mère bourgeoise, affranchie des carcans de la bienséance, une « face cachée » qu’on soupçonnait déjà grâce à son personnage de sexagénaire décomplexée chez Emmanuelle Bercot (Elle s’en va, 2013). Fabienne fume et boit sans rougir, si bien qu’elle entraîne son beau-fils abstinent dans son sillage. Deneuve use de son talent pour déconstruire cette image, révélant ainsi à l’écran une chaleur que nombre de cinéastes lui avaient jusqu’à présent refusée. L’actrice s’amuse de son statut de diva et s’en donne à cœur joie pour se révéler au détour de quelques instants simples captés sur le vif en compagnie de son chien ou de sa petite-fille. Ainsi pourra-t-on la surprendre à déambuler dans les rues désertes de la capitale ou encore à déjeuner au restaurant asiatique où il lui faut loucher avec malice sur une table voisine pour apprivoiser le maniement des baguettes. 

Françoise ou Catherine, on ne sait plus, se révèle être aussi une véritable « mamie gâteau », affectueuse et généreuse, prête à accueillir chez elle le premier venu qui ne se laissera pas impressionner par la fourrure léopard qu’elle arbore effrontément. La caméra de Kore-eda offre ainsi une plongée déroutante dans l’intimité d’une icône de cinéma qui se refuse à nous pour mieux réinjecter ses névroses dans un improbable personnage de science-fiction. Aidé par ses deux interprètes principales, Hirokazu Kore-eda passe haut la main la première étape vers l’international grâce à une variation sur un thème usé jusqu’à la corde par une certaine tendance du cinéma français. Le réalisateur japonais peut se féliciter d’offrir un rare espace de liberté à Catherine Deneuve pour composer à 76 ans un personnage partagé entre glamour et ironie qui brouille d’autant plus la frontière entre le vrai et le faux qu’il nous persuade que l’âge ne reste décidément rien d’autre qu’un nombre sans doute trop arbitraire

© Le Pacte

La Vérité (2019 – France et Japon) ; Réalisation  et scénario : Hirokazu Kore-eda. Avec : Catherine Deneuve, Juliette Binoche, Ethan Hawke, Manon Clavel, Ludivine Sagnier, Alain Libolt, Christian Crahay, Roger van Hool, Clémentine Grenier, Laurent Capelluto, Jackie Berroyer, Maya Sansa, Sébastien Chassagne, Helmi Dridri et Virgile M’Fouillou. Chef opérateur : Éric Gautier. Musique : Alexeï Aïgui. Production : Muriel Merlin et Mathilde Incerti – 3B Production. Format : 1.85:1. Durée : 119 minutes.

En salle le 25 décembre 2019.

Illustration en couverture : Sonia Pulido pour The New Yorker.