La rencontre entre le standuper Pete Davidson, plus jeune membre du Saturday Night Live, et l’univers potache de Judd Apatow nous laissait espérer atteindre un sommet de la comédie U.S. A l’arrivée, The King of Staten Island est une œuvre émouvante semi-autobiographique sur l’acceptation du deuil et la recherche d’une figure paternelle… Qui aurait gagné à être plus concise. 

APPATOW SANS TAMBOUR NI TROMPETTE

Cinq longues années. C’est le temps qu’il aura fallu à Judd Apatow pour se plonger à nouveau dans le monde du cinéma depuis sa dernière incursion dans le milieu avec Crazy Amy. Le producteur et scénariste de renom peut se féliciter d’avoir renouvelé les codes de la comédie dans les années 2000 avec deux succès consécutifs : 40 ans, toujours puceau (2005) et En cloque, mode d’emploi (2007). Son talent inégalable pour déceler de nouveaux talents a permis l’éclosion d’une génération d’acteurs brillants comme Seth Rogen ou Jonah Hill, passé depuis chez des auteurs « sérieux » parmi lesquels Martin Scorsese, Gus Van Sant et les frères Coen. L’univers potache d’Apatow a inspiré nombre de pâles copies sans jamais être vraiment égalé. Dans les années 2010, notre homme revient finalement à ses premières amours et participe à différents projets sériels : sur HBO en partenariat avec Lena Dunham pour Girls (2012-2017), puis sur Netflix avec Love (2016-2018). Nul besoin donc de préciser que le retour du maître à penser de la comédie américaine contemporaine se faisait attendre. La conjoncture sanitaire en 2020 lui aura finalement refusé un retour en grande pompe sur grand écran. The King of Staten Island finit ainsi sa course sans tambour ni trompette sur le marché américain de la vidéo à la demande (VOD) début juin. La réouverture estivale des cinémas français une dizaine de jours plus tard offre miraculeusement aux spectateurs la possibilité de s’immerger à nouveau dans l’univers de Judd Apatow dans les salles obscures. Direction Staten Island, parent pauvre de la métropole newyorkaise, qui sert ici de décor aux mésaventures de Scott, un jeune adulte pétri de névroses et incapable d’accepter depuis son jeune âge le décès accidentel de son père, pompier, en service le 11 septembre 2001. Le jeune homme, atteint depuis d’un trouble du déficit de l’attention (TDAH), passe le plus clair de son temps entre le canapé devant la télévision et le sous-sol où il retrouve ses amis d’enfance pour consommer de l’herbe. Scott est entretenu par sa mère Margie, une infirmière vouée corps et âme à son fils. De son côté, sa sœur cadette, Claire, vient d’entrer à l’université, déstabilisant ainsi d’autant plus le monde de Scott auquel lui ne souhaite rien changer. Ce départ inéluctable et sa rencontre avec Ray Bishop, un pompier expérimenté du district, troubleront la stabilité émotionnelle du jeune protagoniste qui ne rêve rien d’autre que d’ouvrir un commerce des plus atypiques : un restaurant-salon de tatouage. 

© Mary Cybulski/Universal Pictures

© Mary Cybulski/Universal Pictures

« LA VIE EST UN ÉTAT D’ESPRIT »

Pete Davidson (Scott) s’est joint à Apatow pour donner corps à son personnage et à l’univers de Staten Island tout entier, quartier dans lequel il a lui aussi grandi. La star montante de la comédie américaine a en effet puisé dans une grande partie de son passé pour coucher sur le papier les péripéties de son doppelgänger. Suite au décès de son père dans l’effondrement du World Trade Center, Pete, alors enfant, entame une thérapie au cours de laquelle on lui diagnostiquera un trouble de la personnalité. Son style incisif sur scène innerve le caractère de son personnage à l’écran, brouillant ainsi davantage les frontières entre vie « publique » et privée. L’art fait office de porte de sortie et d’échappatoire à l’homme et son double. Scott choisit pour sa part le dessin et le tatouage à même son propre corps et celui de son entourage pour façonner son art. Ces expédients salutaires lui apportent concentration et dextérité, mais ne le délivrent toujours pas de l’emprise maternelle. La rencontre accidentelle avec Ray, successivement amant de Margie, puis ennemi juré et nouvelle figure paternelle, transformera pour de bon le singulier « héros » en infléchissant le cours de sa vie et lui donnant à voir de nouveau horizons. Bill Burr, plutôt habitué au doublage du patriarche braillard de la série d’animation F is for Family (2015-2020) sur Netflix, endosse avec justesse le rôle de ce pompier, père de famille relativement absent mais investi dans son travail et dans la cohésion de son équipe. Ses nombreuses interactions avec l’acteur principal alimentent la trajectoire conflictuelle mais touchante entre deux hommes que tout oppose, contraints de cohabiter par amour d’une même femme, Margie Carlin. Cette mère de famille, interprétée par la merveilleuse Marisa Tomei, la nouvelle Tante May des dernières aventures de Spider-Man, se retrouve prise en étau entre un jeune homme qui ne parvient pas à grandir et un adulte qui lui prodigue l’amour qu’elle s’est tant refusé pendant de nombreuses années. 

UN ROI À NEW YORK

Judd Apatow déroge à ses habitudes et adopte une esthétique bien plus brute pour dépeindre l’environnement urbain « crade » et réaliste en lieu et place des banlieues pimpantes de la classe moyenne supérieure dans lesquelles évoluent d’ordinaire ses protagonistes. Le réalisateur convoque le chef op’ Robert Elswit, un fidèle de Robert Mamet et Paul Thomas Anderson, pour mettre en lumière le district newyorkais pauvre et poussiéreux, loin du glamour tapageur de Manhattan, souvent moqué mais relativement mal identifié par les spectateurs européens [on peut déjà entrapercevoir le quartier dans une trentaine de célèbres films, du Parrain (F.F. Coppola, 1972) aux Affranchis (M. Scorsese, 1990) en passant par La Fièvre du samedi soir (J. Badham, 1977), N.D.L.R.] Ce New York insulaire d’une platitude désolante filmé en 35mm à la manière de Sidney Lumet période Serpico (1973) n’inspire que de la répulsion à ses habitants. Cette quiétude presque morne, les jeunes personnages féminins, souhaitent la rompre au plus vite. Aussi Claire (Maude Apataow, véritable révélation du brûlot de Sam Levinson, Euphoria) se dépêtre-t-elle de la situation grâce à son départ à l’université. Kelsey (Bel Powley, interprète de la fille illégitime de Lord Byron dans le biopic que la réalisatrice Haifaa al-Mansour consacra à Mary Shelley en 2018), la petite amie secrète, redouble d’une volonté farouche pour s’extraire de ce « quartier pourri » grâce à un emploi dans l’aménagement urbain. Scott, lui, bénéficie d’un traitement de faveur au nom de sa maladie. Le petit tyran domestique s’arroge le droit d’intervenir dans le choix des relations intimes de sa mère mais refuse qu’on vienne fourrer son nez dans la sienne avec son amie d’enfance. Loin de l’ultra-violent roi de New York d’Abel Ferrara, le « King of Staten Island » de Judd Apatow est un enfant roi, phénomène socio-culturel contemporain qui fait exploser les barrières sociales. A l’orée de la nouvelle décennie, le cinéaste semble ici s’improviser satiriste et le costume lui sied relativement bien.

Ses personnages à la marge, une première dans son œuvre, s’accrochent à la vie, inconscients de leur propre toxicité. Si sa nouvelle tragi-comédie dépasse de loin les quelques deux heures de visionnage, les longueurs quasi-inévitables du métrage entament le plaisir des retrouvailles. The King of Staten Island aurait même peut-être gagné en densité grâce à quelques coups de ciseaux. D’aucuns argueront que ces longueurs soulignent au contraire l’ennui et la monotonie de la vie des autochtones oubliés de la Grande Pomme, un effet de mise en scène déjà accaparé par Sofia Coppola dans sa représentation des classes sociales supérieures. On ne manque cependant pas de s’attacher à l’adulescent déboussolé mais pétulant et à son humour potache tout au long de ces deux heures. Apatow a définitivement réglé ses comptes avec les Peter Pan névrosés qui hantaient jusqu’alors sa filmographie. The King of Staten Island témoigne de son passage à l’âge adulte, débarrassé du poids relatif du passé.

© Universal Pictures

The King of Staten Island (2020 – États-Unis) ; Réalisation : Judd Apatow. Scénario : Judd Apatow, Pete Davidson et Dave Sirus. Avec : Pete Davidson, Mirsa Tomei, Bill Burr, Maude Apatow, Bel Powley, Ricky Velez, Lou Wilson et Moises Arias. Chef opérateur : Robert Elswit. Musique : Michael Andrews. Production : Judd Apatow, Michael Bederman, Pete Davidson, Scott Gallopo, Amanda Glaze, Michael Lewen, Barry Mendel, Judah Miller, Leigh Pruden, Dave Sirus et Ricky Velez – Universal Pictures, Perfect World Pictures et Apatow Company. Format : 2.39:1. Durée : 136 minutes.

En salle le 22 juillet 2020.

Copyright photo de couverture : Universal Pictures/The Ringer illustration.