Inutile de se précipiter sur la dernière édition de l’Oxford English Dictionnary pour espérer comprendre le titre du nouveau film de Miranda July. Le substantif « kajillionaire » est une pure invention populaire dans le jargon argotique états-unien. Parmi ses proches cousins, ni « zillionaire », ni « bajillionaire » ou encore « bazillionaire » n’aideront à définir les contours d’un concept totalement fantaisiste. Des linguistes chevronnés affirmeront tout au plus entendre le son d’une vieille caisse enregistreuse (« ka-ching ») dans ce « kajillionnaire », né du capitalisme hybride made in USA. Car combien d’Américains rêvent encore aujourd’hui, à tort et à travers, de barboter dans la piscine de Picsou en devenant terriblement plus riches que ne l’autorise le système de numération décimale ?

COMMENT DISPARAÎTRE EN AMÉRIQUE

Theresa (Debra Winger) et Robert (Richard Jenkins) se moquent pas mal de ces « accrocs à l’argent » qu’ils dépouillent à Los Angeles, ville prisée par quelques 168 000 millionnaires selon une récente étude de la société sud-africaine New World Wealth. Ces sinistres hippies sur le retour ne se réclament pourtant d’aucun parti politique anticapitaliste. Leurs vols et autres escroqueries à la petite semaine ne leur assurent rien d’autre que la survie dans la vallée aseptisée de San Fernando, Californie. A leurs côtés, il y a aussi Old Dolio (Evan Rachel Wood), leur fille, passée experte dans l’art de l’escamotage grâce à 26 années d’existence exclusivement consacrées à « plumer le bourgeois ». Difficile de louper cette drôle de famille Manson mal attifée, cheveux longs et dégaine louche. Mais impossible de la prendre la main dans le sac. Ces passagers clandestins se font la malle grâce à une très singulière chorégraphie dans la lignée des « crawls » de l’artiste afro-américain William Pope.L – une référence d’ailleurs ouvertement revendiquée par Miranda July en interview. Kajillionaire s’ouvre sur une de ces performances désarticulées. La frêle silhouette d’Old Dolio, engoncée dans un survêt’ « king size », se faufile dans un établissement postal pour y subtiliser du courrier. Les premières minutes de la bobine de Miranda July pourraient laisser augurer un film de casse « indé » porté par un trio de « misfits » cleptomanes. Du portrait iconoclaste de cette famille d’escrocs pas vraiment attachants sourd a contrario une satire sociale absurde, quelque part entre Todd Solondz et Paul Thomas Anderson, période Punch-Drunk Love (2002). Miranda July filme, elle, le quotidien excentrique de désaxés promis à l’errance éternelle dans une mégalopole où seule la possession d’une voiture garantit la mobilité sociale.

© Matt Kennedy/Focus Features

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Theresa, Robert et Old Dolio quadrillent par la tangente l’espace urbain inlassablement, sous un soleil de plomb, le temps de glaner au hasard : une poignée de dollars, une cravate, des plateaux-repas à moitié entamés et des coupons-rabais en tous genres. Si aucun agenda professionnel ne les contraint, chacune de leurs opérations-commando est minutieusement chronométrée pour échapper à la vigilance d’un gardien ou d’une caméra de surveillance, mais surtout pour rejoindre à temps leurs pénates dans les bureaux d’une mystérieuse « bubble factory » menacés chaque jour à la même heure de disparaître sous une avalanche de mousse rose fluo. Le gimmick astucieux convoque, de mémoire cinéphile, le souvenir halluciné de Shining et son ascenseur débordant de sang, mais aussi l’attaque du Blob dans ses deux bobines éponymes. Ce taudis en ébullition, ses occupants le louent au propriétaire de l’usine, las de courir après trois mois de loyers impayés. L’écosystème fragile de Kajillionaire commence sa lente désintégration lors d’un voyage aller-retour en direction de New York. Old Dolio parie sur une arnaque à l’assurance pour assurer un toit à ses parents menacés d’expulsion à moins de s’acquitter de la « modique » somme de 1575 dollars [une peccadille à Los Angeles où il faut désormais compter au minimum sur 1000 dollars supplémentaires pour espérer louer un « vrai » petit appartement en centre-ville, N.D.L.R.] Au cours du vol retour vers Los Angeles, Theresa et Robert révèlent sans grande raison – après tout, Miranda July ne démêlera jamais le pourquoi du comment de leur précarité – le motif de leur escapade à leur voisine, la pétulante Mélanie (Gina Rodriguez), une jeune opticienne latino excitée de rencontrer deux lointains parents de Danny Ocean. La nouvelle protégée met à son tour ses parents adoptifs sur un « gros coup » dont on ne vous donner pas la primeur…

© Matt Kennedy/Focus Features

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ON NE CHOISIT PAS SA FAMILLE (QU’ON SOIT KAJILLIONAIRE OU NON)

La principale trame narrative de Kajillionaire s’étiole dès l’entrée en scène de Mélanie, point pivot d’un récit initiatique un peu foutraque qui ne se laisse apprivoiser qu’assez tardivement. Miranda July met en suspens son récit haletant pour interroger le lien qui (dés)unit son trio en tête d’affiche. Car Old Dolio n’a pas la digestion facile : on ne vient pas manger à sa table en parasite sans peine. Quelques œillades furtives laissent d’abord planer le doute sur les sentiments de la jeune femme, plutôt versée dans l’hermétisme. Sa trogne renfrognée, sa voix caverneuse et ses longs cheveux ne trompent pas longtemps le monde « ordinaire » de Mélanie – qu’on pourrait à peu près comparer au mien comme au vôtre. A son contact, Old Dolio s’initie aux douces saveurs de la normalité dont la prive son existence à la marge. Et puisqu’il n’est jamais trop tard pour surmonter la peur de l’inconnu, voici donc qu’une grande enfant quasi trentenaire retourne faire ses classes à l’école de la vie, débarrassée des liens tyranniques de la parentalité. Old Dolio ne sait peut-être pas grand-chose – on lui reconnaîtra un certain talent pour l’écriture, la contrefaçon aidant – mais qu’importe : « tout ce qui vaut d’être su ne s’acquiert pas par l’esprit » nous a déjà mis en garde Woody Allen (Manhattan, 1979). Commençons par la sacro-sainte famille américaine, une construction sociale que Miranda July ne semble pas porter dans son cœur. On en veut pour preuve son changement de patronyme à sa majorité. Old Dolio, pour sa part, n’a pas à demander son reste. Son sobriquet lui vient d’un clochard, heureux gagnant à la loterie, qui avait promis à ses parents de les citer dans son testament à condition de donner son nom à leur enfant. On ne choisit pas sa famille, soit. Mais Miranda July, elle, peut bien se payer la tête d’une famille dysfonctionnelle dont l’ADN contamine jusqu’au rapport au monde de ses membres. La démonstration vire au tour de force au cours d’une scène de braquage chez un vieillard esseulé. L’hôte des lieux, au seuil de la mort, désarme ses assaillants en leur demandant de mimer le quotidien d’une famille « normale ». Pourquoi la vie vaut-elle d’être vécue au point de s’y accrocher désespérément ? Pardi, pour le plaisir d’entendre des phrases anodines (« je vais tondre la pelouse ») ou le cliquetis des couverts dans un tiroir quand vient l’heure du repas. Old Dolio apprivoise donc la vie, la « vraie », par l’expérience sensible du quotidien jusqu’à un éblouissant orgasme interstellaire – on ne vous divulgachera pas davantage ce singulier coming out

A l’heure des gestes barrières et de la distanciation sociale, Kajillionaire prend des airs de souvenirs du vieux monde avec son héroïne partie à la (re)conquête de son humanité par le toucher. Le film signerait-il la réconciliation de sa réalisatrice avec la norme dont elle se moque par ailleurs éperdument ? On envie difficilement l’existence à la marge de ses trois nomades du capitalisme, condamnés à végéter dans des espaces interstitiels où la survie se joue au quotidien. Trop souvent considérée à tort comme une caricature « boboïsante » de Wes Anderson, la cinéaste renvoie l’intelligentsia dos-à-dos avec ses fantasmes bohèmes petit-bourgeois. Si elle ne se complait pas dans cette réalité alternative, Old Dolio n’aspire pas non plus à la normalité dans son acception freudienne (« aimer et travailler »), mais bien plutôt à entrer en harmonie avec le monde qu’elle perçoit. Plus que jamais sensible aux déclassés et autres « weirdos », Miranda July lui offre le plus beau et le plus philosophique des retours à la vie par l’expérience de la caresse, seule capable de « transcender le sensible » selon Levinas.

© Focus Features

Kajillionaire (2019 – États-Unis) ; Réalisation et scénario : Miranda July. Avec : Evan Rachel Wood, Richard Jenkins, Debra Winger, Gina Rodriguez, Mark Ivanir, Adam Bartley, Diana Maria Riva, Steve Park, Challen Cates, Madeleine Coghlan, Jeffrey Nicholas Brown, Betsy Baker, Rachel Ashley Redleaf, Brandon Morales, Ian Casselberry, Nikki Castillo, Susan Berger, Ben Konigsberg, Ethan Josh Lee, Tabitha Brownstone, Wylie Small, Trent Walker, Samantha Cardona, Andrew Hawkes, Zachary Barton, Randy Ryan et Michael Twaine. Chef opérateur : Sebastian Wintero. Musique : Emile Mosseri. Production : Megan Ellison, Dede Gardner, Youree Henley, Jeremy Kleiner, Brad Pitt et Amber Sealey – Plan B et Annapurna Pictures. Format : 2.35:1. Durée : 106 minutes.

En salle le 30 septembre 2020.

Copyright photo de couverture : Focus Features.