Le nouveau film de François Ozon sort en salle ces prochains jours, et sous le soleil de son titre Été 85, le cinéaste des corps réinventés cache ou plutôt dissimule la dureté convulsive de l’adolescence. Souvent avec François Ozon, la réalité est un paysage miroitant, il grossit les événements et les personnages avec afin qu’on ne leurs échappe jamais, que le fantasme colle et plus encore pigmente à vif l’image. Il évite l’inutilité de la recréation et filme pour paraphraser le peintre des corps contrariés, non pas ce qu’il voit mais ce qu’il pense et plus encore ce qu’il pensait enfant.  Ainsi, l’horizon pour François Ozon est dans les mots échappés des regards et le paradis est un artifice où le sens du récit  se dit en pointillé. Après Grâce à Dieu (2019) où les corps ne s’évoquaient qu’en souvenirs meurtris, Ozon filme sur les plages normandes une rencontre furieuse où la mort ricane au-dessus des sentiments.

LE SPECTRE DES ANNÉES 80

On pénètre, chaque jour un peu plus, dans la  mélancolie des forêts, où on ne voit plus rien venir, où la cécité du destin s’affirme vraiment.  Le présent  est aux aguets dans cette intervalle, trouble et bileuse, sans bande originale pour nous soulager et inoculer, au malaise, un antidote. Le désir s’est dissout dans le refrain laconique de la contagion où les corps se séparent devant des bouches en deuil. On aimerait comprendre ou plutôt empoigner le moment où tout a basculé, où la phrase de Barthes a débordé de son sens pour devenir une radicalité palpable : « on se savait mortel et maintenant on se sent mortel ». On est englué dans ce climat sans climax, et que faire si ce n’est tourner la tête puisque droit devant les mots sont paralysés. On opère un travelling arrière pour saisir dans la pulpe du passé, la perception d’une réalité déflagrée. On rembobine, on se « play » plus comme dit la chanson. On s’évoque dans un futur antérieur, et les années 80 éclaireraient cet état de défaillance. Elles seraient pour ainsi dire un spectre où tout ce qui manque parlerait. Elles réverbéraient au néon tous nos souvenirs et même ceux que l’on ne possédera jamais. Elles sont devenues notre temps perdu où éclate au grand jour tout ce qui ne reviendra plus, un « fameux » avant où se fixe dans une rétrospection tous les gestes désertés sur le tombeau brisé de l’avenir. Dans cette stance du flashback, François Ozon ne saisit jamais les symptômes d’une époque révolue, il les décuple. Il ne les interroge pas de face, il les manipule afin qu’ils deviennent un baroque assez hilare pour qu’aucun désespoir ne vienne nous assombrir pour de bon.  François Ozon ne décore pas le fantôme, il le restitue pour qu’on assiste impuissant à notre métamorphose. Il dissèque, dans la transparence des corps fragilisés par l’émoi, l’ennui d’un monde qui ne sait pas encore qu’il assiste en direct à son enterrement. Il fait corps avec ces années 80 où même le soleil semblait porter un walkman et danser sur Enola Gay. Il n’évite aucune des scènes cinématographiques – de la scène de la boum, à l’épopée fiévreuse de la mobylette où alors tous les hommes se prenaient pour Maverick.  Il ne les répète, il les cite comme des visages. Elles sont des scènes revenantes qui nous murmurent les mots de Fassbinder : « Ce que l’on ne peut changer, il faut au moins le décrire. » Avec ces années devenues un mythe et son paradoxe, il pousse encore un peu plus loin son obsession quasi involontaire pour le mouvement dérivé et réinventé par  la télévision, celui où les corps bouffent littéralement l’écran et sur/imprime  le hors-champ dans l’image. 

© Jean-Claude Moireau/Diaphana Distribution

© Jean-Claude Moireau/Diaphana Distribution

UN ROMAN-PHOTO SANS HAPPY END

Été 85 a le goût salé et tactile des « romans-photos » ou de certaines bandes-dessinées : on est borné au héros, à son champs de vision. On ne s’en échappe pas. Avec Ozon, on marche  souvent sur le précipice du grotesque où la caricature détourne le cynisme pour attendrir le regard.  Tous les personnages secondaires sont ainsi exagérés dans leurs apparences comme dans leurs gestes. Les adultes sont une effraction dans l’histoire, ils oscillent entre postures ridicules et pathétiques. Ils sont toujours en décalage avec les deux héros. Ils posent à côté  de la passion et de son anormalité.  Ils la regardent, l’aident ou la pleurent. Été 85 n’est pas une ode aux marivaudages des bords de mers, ni un éloge de l’adolescence toute puissante. On ne flirte pas. On aime et on s’aime en forcené. Et si l’on suit la confrontation entre David et Alexis, Ozon désaxe dès le début l’envie d’ivresse moite et de langueur estivale.  Il ne nous offre pas une histoire d’amour, il filme son os. Il assèche notre regard dans la scène initiale où nous sommes conviés en conditionnel. Il flingue le happy end mais pas l’espoir. Le héros –  l’enfant double du cinéaste, à la fois son « je » déguisé  et son autre, le souvenir reparlé –  récite sa rencontre cruelle dans son incendie et vitale dans la révélation de soi par la perte. À travers, David, l’écorché auquel aucune tendresse ne résiste, Alexis chavire dans la profondeur de la vie, là où on s’imagine défaire la malédiction freudienne où les êtres ne pensent pas ce qu’ils disent. L’aventure ne prend pas corps dans l’histoire charnelle de deux amants, mais sur une pierre tombale dont le nom n’est pas encore inscrit et sur laquelle on a promis de danser, auprès d’un gisant aimé devenu froid que l’on ne peut voir qu’en travesti. Elle est le rendez-vous tragique des mots avec ce corps pour que quelque chose se dessine après. Été 85 se situe dans une faille entre Stig Dagerman pour lequel aussi la mer ne supportait pas tous les bateaux et les mots de Muller où la plus grande chute est toujours celle que l’on fait du haut de l’innocence. L’œil d’Ozon n’enregistre pas la réalité. On penserait même qu’il l’a fui. Il écrit le souvenir non pas tel quel mais remâché déjà par ses mots. Depuis plus de vingt ans, il convoque le spectateur dans cet anecdotique sans morale, où ce qui compte avant tout est le polymorphe qui sommeille en nous.

Ozon aime les lieux exigus où l’on raconte des histoires sous des draps. Il filme dans un décalage littéraire qu’il s’obstine à transmettre dans le creux des êtres. Il n’adapte pas. Il rejoue et joue des partitions déjà écrites et nous oblige dans des atmosphères hypertrophiées  à entendre la perversité ordinaire de ceux qui n’ont pas cédé sur le désir. Il est un cinéaste du temps non pas passé mais artéfact. Il préfère en quelque sorte la maladie déjà déclarée aux sujets névrotiques qui tentent de lui échapper.  La mort, ce seul réel qui cogne, est le sujet de tous ces films sans être son personnage. Il la cite en témoin muet, qu’elle soit la perte d’une identité, le crime ou la disparition d’un amour. Ce morbide, chez Ozon, est le seul mouvement qui n’échappe pas au silence. Il ne la démontre jamais. Elle dédouble les personnages autant qu’elle les égare. Elle hante les plans autant que  le langage les suffoque. Ozon élève « le kitsch » au rang de vaccin existentiel contre la mort, une ampoule aussi flamboyante qu’inutile. 

© Diaphana Distribution

Été 85 (2020 – France) ; Réalisation : François Ozon. Scénario : François Ozon d’après l’oeuvre d’Aidan Chambers. Avec : Félix Lefebvre, Benjamin Voisin, Philippine Velge, Valeria Bruni Tedeschi, Melvil Poupaud, Isabelle Nanty, Laurent Fernandez, Aurore Broutin, Bruno Lochet, Yoann Zimmer, Antoine Simoni, Patrick Zimmermann et Samuel Brafman-Moutier. Chef opérateur : Hichame Alaouie. Musique : Jean-Benoît Dunckel. Production : Éric et Nicolas Altmayer – Mandarin Films, FOZ, France 2 Cinéma, Playtime Production, Scope Pictures et RTBF. Format : 1.85:1. Durée : 100 minutes.

En salle le 14 juillet 2020.

Copyright photo de couverture : Jean-Claude Moireau/Diaphana Distribution/Gone Hollywood.