Après s’être acoquiné avec les français pour narrer le naufrage du sous-marin russe Kursk en 2018, Thomas Vinterberg retourne à son Danemark natal, entouré de deux de ses acteurs fétiches avec Drunk, épopée alcoolisée réjouissante en même temps qu’ôde à la camaraderie. Drunk, donc, ou quand une folle théorie norvégienne pousse quatre professeurs en pleine crise d’identité à expérimenter la vie en état d’ivresse. 

L’ALCOOL, UN REMÈDE CONTRE LA MOROSITÉ ?

La grisaille danoise et l’ennui au travail emplissent les coeurs de quatre collègues coincés dans leur quarantaine un peu trop ronronnante. Puis vient l’anniversaire du benjamin Nikolaj, professeur de psychologie. Les quatre amis célèbrent l’événement qu’ils arrosent de quelques verres de liqueur. Ce même Nikolaj, avec un ou deux verres dans le cornet, expose la théorie suivante : un taux constant de 0,5 g/l d’alcool dans le sang permettrait de donner confiance et courage dans tout ce que l’on entreprend. Martin, campé par le magnifique Mads Mikkelsen, tente seul l’expérience : son enseignement en est libéré, telle une nouvelle naissance. Suite à cela, les quatre amis se concertent et choisissent d’établir un protocole scientifique strict et rigoureux pour la mise en pratique de la théorie norvégienne. L’euphorie passée, les contre-coups d’une consommation journalière auront des répercussions sur chacun des destins de nos camarades professeurs. Thomas Vinterberg est, rappelons-le, un grand familier des festivités cannoises. Fort d’une carrière internationale importante, le réalisateur aux multiples talents a su se plier aux demandes des studios tout en gardant son identité artistique propre. On en veut pour preuve la richesse de sa production depuis une vingtaine d’années maintenant. Ce retour en terre danoise lui offre une grande liberté tant absente sur sa dernière production. Vinterberg en profite pour rappeler plusieurs de ses anciens camarades, dont la grande star danoise Mads Mikkelsen, mais aussi Thomas Bo Larsen, plus « discret » (on se souvient l’avoir vu notamment chez Nicolas Winding Ref dans Pusher, en 1996), toujours fidèle à son ami réalisateur. Drunk se distingue d’abord dans la filmographie du cinéaste grâce à sa caméra flottante et libre qui tourne autour et au plus proche de ses protagonistes. Le film n’est absolument pas avare en très gros plans resserrés sur les visages des héros au sang houblonné. La bonne trouvaille ici, ce sont ces mouvements et cadrages qui virevoltent au rythme du degré d’alcoolisation des personnages. Vinterberg utilise, de plus, la palette de couleurs de son pays natal avec brio et intelligence pour mieux donner à voir les états d’âme de ses protagonistes et en particulier ceux de Martin. Lorsque ce dernier est englué dans sa déprime et sa sobriété, un filtre de couleur froide contamine son entourage, les moments chaleureux sous l’emprise de l’alcool se couvrant d’une patine jaune, plus « chaleureuse ». Vinterberg choisit enfin un procédé visuel simple mais efficace pour suivre méthodiquement le protocole en question et ses conséquences : des cartons-titres sur fond noir, lointaine réminiscence du fameux « dogme » d’un autre âge.

© Henrik Ohsten

© Henrik Ohsten

WHAT A LIFE, WHAT A NIGHT, WHAT A BEAUTIFUL RIDE

L’une des grandes forces de Drunk réside dans son casting impeccable. La cohésion, la complicité entre les quatre hommes resplendissent à l’écran, assurant son lot de tragédie et de comédie aux moments charnières du film. Des gags visuels légers et savamment distillés alternent avec des séquences plus « graves » lorsque surgissent les effets dévastateurs de la boisson. Oscillant entre le sérieux et le comique, nos camarades professeurs prennent donc confiance en leurs capacités : un prof d’histoire barbant rend ses cours dynamiques et électrisants pour sa classe, le coach sportif donne confiance à une jeune petite victime toute frêle, le prof de musique redonne courage à un lycéen en perte de vitesse … L’alcool est exposé sans jugement, comme un « accélérateur de capacités » avec ses avantages et ses inconvénients. Mais attention : Drunk n’est pas une incitation à la consommation, juste l’histoire de quatre hommes en recherche « d’électrochocs » dans leur vie. 

Mads Mikkelsen incarne parfaitement la dualité de l’alcool, son euphorie comme son potentiel destructeur. Son visage en apparence impassible oscille entre la froideur dépressive et la chaleur communicative. Un simple sourire, souvent suscité par son taux d’alcoolémie, transcende son personnage et communique son bien-être. Vinterberg choisit la chanson « What a Life » de Scarlet Pleasure pour accompagner la libération de Martin, une ode à la vie et à ses travers. Cette délivrance sera toute aussi psychologique que physique pour ce professeur d’histoire. Ainsi, le réalisateur danois propose un voyage alcoolisé sous couvert d’une étude scientifique où l’influence sirupeuse jusqu’à ses excès est présentée objectivement avec ses moments heureux et ses pires déboires. De cette épopée douce et amère, teintée d’humour et de tragédie, sublimée par le talent de Mads Mikkelsen, on est prêt à demander une autre tournée ! 

© Haut et Court

Drunk (2020 – Danemark) ; Réalisation : Thomas Vinterberg. Scénario : Thomas Vinterberg et Tobias Lindholm. Avec : Mads Mikkelsen, Thomas Bo Larsen, Lars Ranthe, Susse Wold, Maria Bonnevie, Magnus Millang et Helene Reingaard Neumann. Chef opérateur : Sturla Brandth Grovlen. Musique : Tom Smail. Production : Sisse Graum Jorgensen, Kasper Dissing, Mark Denessen, Sidsel Hybschmann et Lizette Jonjic – Zentropa Entertainments, Film i Vaste, Zentropa International Sweden, Topkapi Film et Zentropa Netherlands. Format : 2.00:1. Durée : 115 minutes.

En salle le 14 octobre 2020.

Copyright illustration en couverture : Henrik Ohsten/Gone Hollywood.