Doctor Strange in the Multiverse of Madness : un match truqué d’avance

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En février 2020, Scott Derrickson, metteur en scène du premier Doctor Strange, quittait la production du nouvel opus pour être remplacé par Sam Raimi. Le changement est alors apprécié, étant donné l’adulation du réalisateur par de nombreux cinéphiles pour sa capacité à mélanger l’horreur et l’humour, dans les grosses productions comme les plus intimes. Un choix parfait pour le MCU, cherchant à renouveler constamment l’intérêt du public pour sa franchise super-héroïque, déjà âgée de 12 ans à l’époque. Après la décontraction de Taika Waititi et l’auteurisme de Chloé Zhao, Marvel tente de s’aventurer dans le genre horrifique pour mieux faire oublier l’échec de ses Nouveaux Mutants.

Avec Doctor Strange in the Multiverse of Madness, Sam Raimi, discret depuis sa dernière réalisation en 2013 avec Le Monde fantastique d’Oz,obtient la lourde tâche de présenter au public la prochaine étape dans l’évolution du MCU : le fameux Multivers. Une nouvelle phase qui a été timidement effleurée pour le moment, à trois reprises sur Disney+ (WandaVision, Loki, What If…?) et une fois sur grand écran (Spiderman : No Way Home). En choisissant Raimi à la réalisation, soit l’auteur ayant ouvert à Marvel les portes du cinéma dans les années 2000 avec sa trilogie à succès Spider-Man, le MCU revient-il aux sources avec une véritable proposition artistique au sein ses impératifs commerciaux ?

Doctor Stange dans un Multivers fou, fou, fou, fou

Après avoir été zappé pendant cinq ans, notre neurochirurgien-magicien recherche une stabilité dans son quotidien. Une mission difficile entre des cauchemars à répétition et le fait de devoir assumer les conséquences de sa disparition, comme la nomination de Wong en tant que Sorcier suprême ou le mariage du Dr Palmer avec son nouvel amour. Lorsque notre héros rencontre América Chavez, personnage récurrent dans les rêves du sorcier, ayant la capacité de voyager dans différents univers, Strange se fait la promesse de protéger la jeune adolescente. Mais le pouvoir de cette dernière est convoité par une force maléfique, rendant cette promesse complexe. Marvel ne déroge pas ici à sa règle habituelle : servir une bouillabaisse narrative composée d’incohérences, de banalités et de facilités scénaristiques. Sa recette indigeste nivelée par le bas avec sa volonté de rattacher la trame narrative du film avec ses autres productions, notamment la série WandaVision et le dernier Spider-Man. Ce rattachement offre alors ses classiques ruptures de ton malvenues et évolutions dans la psychologie des personnages absurdes. Jusqu’ici, la nouveauté se fait rare. Mais avec ce nouveau volet des aventures du personnage interprété par Benedict Cumberbatch, l’innovation est censée venir du Multivers. Malheureusement, la présentation des réalités parallèles déçoit également. Pour commencer, elle est bien moins folle que l’annonce faite dans le titre du film, avec le chiffre exceptionnel de seulement trois mondes présentés à l’écran, dont deux de manière très sommaire. Pour finir, l’idée avec ce nouvel axe est surtout de prendre la température sur son public pour la suite. Dans un monde parallèle, on nomme ces nouveaux univers par leur vrai nom : les autres franchises Marvel pas encore intégrées dans le MCU.

Doctor Strange in the Multiverse of Madness
Doctor Strange in the Multiverse of Madness

Sam Raimi tisse sa toile

Au milieu de ce chaos scénaristique résiste une mise en scène assurée par un Sam Raimi qui arrive quelques fois à tirer son épingle du jeu. Utilisant tous ses gimmicks (caméra particulièrement mobile, POV d’un monstre, plans débullés, déformations humaines, horreur frontale entre le gore et l’humour, portes qui claquent, Bruce Campbell avec un problème à sa main,…), l’auteur arrive à s’exprimer avec de rares éclats, que ce soit sur un maquillage, une séquence ou un visuel. Tout en respectant un cahier des charges très épais, quelques scènes délivrent les sueurs froides promises par le studio, permettant au film de redonner de l’intérêt à son public, dans une narration en perte de vitesse constante. L’auteur choisi pour sa touche horrifique se démarque uniquement lorsque Marvel lui libère les mains, soit spécifiquement dans les mondes parallèles. Soucieuse de vouloir garder une certaine cohérence dans sa trame narrative mise en place depuis 2008 avec Iron Man, la franchise offre à Raimi la possibilité de s’exprimer uniquement dans les univers visités par Strange, véritables zones d’expérimentations sans grandes conséquences pour le MCU. De même, les quelques passages d’épouvante, plus ou moins bien réalisés, sont assez notables finalement face aux optiques psychédéliques du premier film, tout en offrant une incohérence visuelle entre la production de 2016 et celle de 2022.

Avec Doctor Strange in the Multiverse of Madness, le MCU échoue à deux niveaux dans sa présentation des cosmos parallèles. Son premier échec ? Ne pas bouleverser l’ordre établi dans sa franchise d’action en visitant le Multivers. Le magicien explore rapidement ces nouveaux mondes sans jamais transformer le sien. Vient ensuite l’absence d’une mise en perspective profonde, avec la découverte de ces autres dimensions, par rapport à celle que nous connaissons déjà grâce aux 27 précédents films de la saga. Ce traitement est encore moins exploré que les deux épisodes de la série d’animation What If…? sur le sorcier maléfique. Pour pouvoir faire véritablement évoluer la franchise avecune nouvelle phase filmique, il est nécessaire de bousculer un minimum la précédente établie. À l’image des autres films du MCU après la fin de Thanos et ses pierres d’Infinité, ce nouvel opus consacré à Doctor Strange fait un pas en avant pour deux en arrière, démontrant encore l’incertitude actuelle du studio sur la direction à prendrea ujourd’hui. Une problématique générale bien plus importante que n’importe quel metteur en scène, aussi inspiré et talentueux qu’il soit comme Sam Raimi. Tant que l’auteur derrière le projet n’aura pas une certaine liberté, le résultat du film restera toujours prévisible, une amère leçon que Marvel s’escrime à ne pas prendre en compte . Ce match à la David contre Goliath opposait un réalisateur blacklisté depuis neuf ans à un studio plus préoccupé par ses milliards de dollars au box-office que par sa volonté artistique. Une partie jouée d’avance. Dans cet univers parallèle présenté à l’écran, c’est Goliath qui gagne la bataille.

A la production : Kevin Feige & Scott Derrickson pour Marvel Studios.

Derrière la caméra : Sam Raimi (réalisation). Michael Waldron (scénario). Jordan Oram (chef opérateur). Danny Elfman (musique).

A l’écran : Benedict Cumberbatch, Elizabeth Olsen, Rachel McAdams, Benedict Wong, Xochitl Gomez, Chiwetel Ejiofor, Patrick Stewart, Hayley Atwell.

En salle le : 4 mai 2022.

Copyright photos : Marvel Studios / The Ringer.