Le 30 septembre, le documentaire Billie de James Erskine sort en salle. A travers des enregistrements souvent inédits, on regarde couler le fleuve indompté d’une existence dont la démesure fut à la fois l’épithète et l’épitaphe. Si la vie tourmentée et explosive de l’interprète de « Strange Fruit » est le monstre chantant du film, elle est doublée par celle de la journaliste Linda Kuehl, biographe ensorcelée par celle qu’elle tentait de comprendre. Ce drame intime avait déjà fait l’objet d’un hommage dans le livre Lady in satin (2015, éd. Rivages). Après Pantani (2014), James Erskine confirme, s’il en était besoin, son obsession pour les figures tragiques, où la mort rôde dès les premiers instants. Dans son film, les archives sont montées dans le rêve de souvenirs redits par les magnétophones.  Il filme une mémoire sans certitude et les effets de causes à jamais inchangées sur des êtres non pas à part, mais autre part.  

LA VOIX DE LADY DAY

Billie Holiday n’est étrangère à personne. Billie Holiday n’est pas événementiel dans la vie, elle y entre dans l’instant en mythe. On la reconnaît sans la connaître, et les femmes plus encore la « possèdent » déjà quelque part, dans un inconscient stellaire où sa voix révèle l’intensité du vide qui hante.  Elle est plus qu’une chanteuse de blues ou de jazz, elle irradie dans un au-delà de la musique, dans un lieu intime où le silence réfléchie son écho. La voix de Lady Day brise et dans le même mouvement caresse la mélancolie jusqu’à la transformer en une poésie brutale. Elle agit, tel un sel sur la peau, elle réanime les tensions mêmes les plus méconnues, elle change le plomb de l’angoisse en vibrations dorées. Billie est un état sensible qui dévaste les illusions en le renforçant. Elle psalmodie des enfers. Avec elle, le cœur est ceinturé par les coups d’une destinée où le châtiment se rejoue à l’infini. Elle s’est inventée ou plutôt elle s’est constituée dans le « je » est un ogre, plus qu’un autre, par une langue neuve, à jamais gravée dans les oreilles du monde.  Cette langue est un plus de réalité accordée à l’originelle, la langue parlée des bas-fonds dont on ne sort jamais indemne, la langue éprouvée par le corps de la petite fille polymorphe de Baltimore qui aura fait sien les mots d’Edgar Allan Poe : « ne jamais souffrir serait équivalent à ne jamais avoir été heureux. » Avec Billie Holiday, on ne parlerait déjà plus de chansons mais de chants comme avant elle ceux du Maldoror ou ceux de l’Odyssée. Ainsi, les chants de Billie articulent son épique personnel que seule sa voix peut déverser. On ne réinterprètera jamais Billie. Ils sont les mots et les souvenirs d’une liturgie charnelle où le refoulé s’éteint faute de honte. Et plus encore, ils sont la musique de ce « continent noir » dont parlait Freud, la femme que la syntaxe phallique condamne en succube quand il ne peut la tenir.  Nulle autre plus que Billie Holiday n’aura fait résonner cet in/prononçable, ce sentiment muet qui hurle dans la chaleur du corps. Elle fait resurgir une langue intime, presque enfouie, sans craindre d’exorbiter toutes les douleurs. Les siennes bien sûr. Celles creusée dans les fêlures écarlates de l’esclavage et de la ségrégation où le « peuple des damnés » est toujours broyé. Elles nous les renvoient puisqu’elles sont toujours les nôtres. 

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BILLIE, UNE FEMME DEVENUE DÉESSE

Le récit de Billie ne s’enfuit pas, il ne se lyophilise pas dans un anecdotique même cinématographique. On n’y échappe pas ou pour le dire avec les mots de James Baldwin : « les gens sont emmurés dans l’Histoire, et l’Histoire est emmurée en eux. »  Aujourd’hui, le cinéma, peut-être par la fin d’un récit sans lecteur, est l’exception où l’image-mouvement lézarde un peu ces murs. Elle revient dans les archives du film en une mémoire dont le souffle est un inverse opposé aux maux actuels. James Erskine ne révèle rien que l’on n’ignorait vraiment. Il ne cherche pas à revitaliser sous de nouvelles lumières le somptueux tragique d’une femme devenue déesse. Il ne rejoue pas Billie, il la déstructure assez pour ne pas la livrer dans son fantasme, il laisse le spectateur forcément seul désarmé dans son regard devant cette étoile insensée dont le visage réjoui ne présageait pas l’abîme intérieur. Le cinéaste s’éloigne ainsi de l’hagiographique, il ne choisit pas le film-poème, ni l’essai mais l’enquête. Il conjugue les photographies aux images des années 30, des séries d’enregistrements aux apparitions télévisuelle de Billie et dans un geste binaire comme pour appuyer une thèse à peine formuée, il double cette mémoire avec Linda Kuehl. Une enquête aussi bancale que baroque se joue où la journaliste juive newyorkaise s’éprend de la vie de Billie afin d’en dévoiler le mystère. James Erskine choisit la résonance de destins sans coïncidences réelles, et s’il insiste sur Linda, il le fait peut-être pour ne pas se faire happer dans les volutes cyanurées de Billie où tout finit par se défigurer. Linda Kuehl est prisonnière de son fantasme, de son désir de le transcrire en mots, de résoudre une hypothétique énigme qu’elle perçoit autour de la chanteuse.  Avec cette figure dédoublée, superposée à son sujet, le cinéaste ne tente pas de résoudre une énigme – la mort de Linda structure le début et la fin du film – il met en scène un morbide éloigné du titre éponyme et pourtant accroché à lui. 

Billie obsède Linda, sans totalement se confondre avec elle, la journaliste sombre peu à peu dans une dépendance. Elle tissera un lien trouble avec Count Basie, avec d’autres hommes. Elle les écoutera. Elle les enregistrera. Ils témoignent des errements, de la beauté de Billie, de sa vie à cent à l’heure, où le masochisme fatal et la passion de l’autodestruction, modelaient jour après jour ses désirs et leurs récits devant le public. Rien à faire, Billie n’était pas insurgée contre la domination masculine, elle s’y enflammait jusqu’à l’enfer. Ses amours féminines n’auront pas changé l’affaire. Elle revenait au pire sans arrêt, sans peur de la perte comme un plus de jouir ordonnée en fatalité. James Erskine ne détourne pas les yeux et ne profite pas non plus de cette aliénation au bord de la jouissance. Il ne la mystifie pas, il ne la juge pas. Il nous laisse seul avec les mots de Marguerite Duras : « il reste toujours quelque chose en soi, en vous, que la société n’a pas atteint, d’inviolable, d’impénétrable et de décisif » – ces mots où se percute l’implacable « Don’t explain ».

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Billie (2019 – Royaume-Uni) ; Réalisation et scénario : James Erskine. Chef opérateur : Tim Cragg. Musique : Hans Mullens. Production : Victoria Gregory, James Erskine, Laure Vaysse, Barry Cark Ewers, Shianne Brown, Michelle Smith, David Blackman et David Inkeles – Altitude Film Entertainment, Concord, New Black Films, Polygram Entertainment et Reliance Entertainment Productions 8. Format : 2.35:1. Durée : 98 minutes.

En salle le 30 septembre 2020.

Copyright photo de couverture : José Marconi.