A l’heure où les nouvelles sorties se font discrètes et les nouveautés populaires d’autant plus rares, le nouveau film d’Albert Dupontel tombe en salle comme une pitance salutaire pour des yeux de cinéphiles affamés de cinéma. Qu’il parvienne à nous rassasier entièrement le gosier est par contre une toute autre histoire. 

DROIT D’INVENTAIRE AVANT FERMETURE

Il y a dans Adieu les Cons une notion de conte. Le ton habituel de Dupontel dessine un univers toujours surréel à la mesure d’une satire dystopique, et ce depuis Bernie (1996). Ses héros sont loufoques, beaux, tristes, profondément anti-système  et constamment menacés par ses figures d’autorité. Adieu les Cons ne déroge pas à la règle en créant un duo composé de Suze joué Virginie Efira (qui aura un mal fou à perdre le César de la meilleure actrice cette année, tant pis pour elle) et JB, joué par Albert Dupontel. Suze recherche son fils qu’elle a abandonnée sous X quand elle a accouché en étant ado. Elle apprend qu’elle n’a plus beaucoup de temps à vivre, quand au même moment, un responsable de service informatique haut-placé dans l’administration rate son suicide après s’être vu refusé une promotion. Le coup de fusil qu’il s’était destiné tombe sur un collègue et Suze profite de son erreur pour le kidnapper et l’obliger à l’aider pour retrouver son fils. Le duo est pris dans une course-poursuite entre la police, la recherche de ce fils, et la mort qui rôde sur eux. Cette nouvelle variante du duo homme-femme après Le Vilain (2009) et 9 mois ferme (2012) permet à Dupontel de se livrer à un beau duel d’acteurs, continuer à grincer des dents sur notre monde et sa folie ubuesque et dessiner des portraits de personnages dont la beauté et le salut viennent de leur seule détermination à ne pas se laisser noyer dans la connerie humaine qui agit comme des sables mouvants sur leur quêtes, aussi vaines soient-elles. Ce contexte de deux morts en sursis, l’un guidé par la volonté de mourir, l’autre par la maladie comme une bombe à retardement, est un prétexte à des fulgurances de plans, des idées de mise-en-scène, des séquences où des personnages secondaires trouvent un brin d’humanité qui suffit à les sauver de devenir des cons. C’est le seul enjeu du film et il prend des proportions dignes d’un film de science-fiction sur ce principe : la vraie mort, c’est lorsqu’on est con. La vie, c’est les rares moments où on arrête de l’être. Il s’agit donc d’un film qui essaye de sauver des vies.

© Jérôme Prébois/ADCB Films

© Jérôme Prébois/ADCB Films

LA DÉTRESSE DE DUPONTEL

Dans ce Adieu les cons, on peut lire aussi la détresse de Dupontel qui rejette tout ce qui compose le poison de notre société : l’apathie, les formes d’autorité corrompues, stupides, guidés par leur seul aveuglement, leurs certitudes toutes forgées. C’est autant la police enragée qu’un fonctionnaire qui refuse de contourner les règles pour aider quelqu’un en détresse, c’est autant un patron lâche qu’un médecin qui est incapable d’annoncer le pire à un patient. Ce sont les personnes qui n’arrivent pas à faire un pas en avant vers les autres, le problème. Et la conscience désespérée de Dupontel de savoir que ce monde ne peut être changé entièrement, qu’il ne s’agit que de guider que quelques individus dans un océan de bêtise, c’est ce qui donne au film ce mélange inouï de noirceur et d’humanité qui touchera les plus blasés d’entre nous.

Dès lors, devant tant d’intelligence à cerner de façon si poétique et frontale nos problèmes et le fardeau de notre condition, le film devient d’autant plus frustrant partout où il pêche, que ça soit par un manque évident de moyens (toute la police aux trousses des héros se traduit par une voiture et trois policiers la majeure partie du métrage), une direction photo pour le moins problématique (certains plans sont quasi-irregardables), une direction artistique qui essaye de refaire Brazil (T. Gilliam, 1985) avec l’esthétique d’une pub pour un fournisseur d’électricité, un humour qui tombe souvent à plat et un montage qui fait ramer dans la semoule un film de moins d’1h30, générique de fin inclus. C’est dommage. Adieu les Cons donne un sentiment de quelque chose d’inachevé, pas assez fou ou trop ambitieux pour un écrin qui aurait mérité plus d’éclat. Il reste néanmoins un film assez unique en salle actuellement, à se targuer de pouvoir proposer une alternative populaire pour un scénario radical, noir et jusqu’au boutiste. Et tant qu’il y a du Dupontel en salle, y’a de l’espoir.

© Stadenn Productions/Manchester Films/Gaumont/France 2 Cinéma

Adieu les cons (2020 – France) ; Réalisation et scénario : Albert Dupontel. Avec : Virginie Efira, Albert Dupontel, Nicolas Marié, Jackie Berroyer, Philippe Uchan, Bastien Ughetto, Marilou Aussilloux, Catherine Davenier, Michel Vuillermoz, Laurent Stocker, Bouli Lanners, Ryan Khojandi, Grégoire Ludig, David Marsais, Terry Gilliam, Jacques Mateu et Joséphine Helin. Chef opérateur : Alexis Kavyrchine. Musique : Christophe Julien. Production : Catherine Bozorgan – Stadenn Productions, Gaumont, Manchester Cinéma et France 2 Cinéma. Format : 2:39.1. Durée : 87 minutes.

En salle le 21 octobre 2020.

Copyright photo de couverture : Jérôme Prébois/ADCB Films.