A l’occasion de ses 60 ans, A Bout de souffle, le premier film de Jean-Luc Godard ressort en 4K, d’abord en salle puis dans une édition collector en Blu-ray. L’occasion de revenir sur le film mais aussi sur son statut, bien loin de ce que son auteur en aurait voulu.

VIEILLE VAGUE

A l’origine d’A Bout de Souffle, il y a un mouvement, celui de la Nouvelle Vague qui allait dynamiter les codes du cinéma français de l’époque. De cette révolution, le film de Godard en reste le porte-drapeau. C’est assez clair pour les cinéastes comme pour les historiens depuis longtemps : il y a un avant et un après A Bout de Souffle. Construit en réaction au cinéma courant des années 50, Godard rejette toute la qualité technique qui fait de Audiard et Clouzot et leurs suivants les dignitaires de leurs temps. Ici pas de maquillage, pas de son, pas d’éclairage. Le scénario semble improvisé (il ne l’était pourtant pas), le montage s’amuse à décaler le son, sauter dans les raccords. On ne regarde plus tant une histoire, simple au demeurant d’un voyou (Belmondo) qui sera détruit par l’amour qu’il porte à une jeune américaine (Seberg), mais on regarde un film qui essaye d’être un film. Qui questionne sa propre existence, ses mécanismes, ses artifices, ses rouages. Et c’est en cela que le film conserve vraiment son intérêt. Pas pour l’émotion qu’il suscite, pas pour sa beauté intrinsèque, mais pour le simple fait qu’un film s’est mis à refuser les conventions de son temps. C’est un principe qui a guidé une partie de la Nouvelle Vague et une valeur cardinale qui se perdra en route par ses héritiers. De là, sur ses épaules, de nombreux auteurs ont pu émerger et de nouvelles formes de cinéma ont pu exister et s’émanciper des vieux canons. 

© Imperia – SNC/DR

© Imperia – SNC/DR

LE PARADOXE A BOUT DE SOUFFLE

Cependant, A bout de souffle, seul en soi, reste plus un bel objet théorique qu’un vrai plaisir de cinéma. C’est sans doute une des raisons pour lesquelles Godard lui-même l’a renié dès la fin des années 60. C’était pour lui un brouillon de tout ce qui viendra ensuite et à qui il manquait une ligne politique, un engagement, une perspective sur l’Histoire du cinéma mise en parallèle de l’Histoire du monde, etc. Il ne suffit en rien à expliquer ce que représente Godard pour son art, à quel point il a marqué tous ceux qui suivront. Il n’est qu’un point de départ d’une longue route. C’était un acte pirate, un doigt majeur de salle gosse et c’était suffisant pour se lancer. Qu’on ait transformé ce point de départ en une idolatrie et une forme de fétichisme revient donc aux yeux de son réalisateur à vénérer un vieux croquis d’un maître dont on ignorerait poliment les œuvres les plus achevées.

Il y a donc un paradoxe féroce aujourd’hui à consacrer une édition collector à un film qui se voulait tout sauf « collector », justement, mais un mouvement libre qui se défendrait de faire le jeu de la muséification du cinéma. Et ceci accompagné de nombreux goodies comme s’il s’agissait d’un film de franchise dont on userait la corde en vendant le Blu-ray accompagné d’un Funko Pop… Il y a de quoi sourire jaune au minimum en imaginant l’embarras de Godard devant un travail d’édition aussi soigné pour un film qui ne vaudrait pas à ses yeux le prix des chutes de pellicules sur lequel il a été filmé. Il reste donc le propos du film. Cet esprit de contestation en germe, ce « non » constant, rageur, envers tout système qui voudrait le réduire, à l’image du personnage de Belmondo, qui fera le contraire de ce qu’on attend de lui jusqu’à la fin du film. Si on devait garder une seule chose de la Nouvelle Vague, c’est bien ce refus, sans autel, ni prix, ni gloire. La révolution ne se range pas entre deux steelbooks.

© Carlotta Films/StudioCanal

A bout de souffle (1960 – France) ; Réalisation : Jean-Luc Godard. Scénario : François Truffaut. Avec : Jean Seberg, Jean-Paul Belmondo, Daniel Boulanger, Henri-Jacques Huet, Roger Hanin, Van Doude, Claue Mansard, Liliane Dreyfus, Michel Fabrer, Jean-Pierre Melville, Jean-Luc Godard, Richard Balducci, Andre S. Labarthe, François Moreuil, Philippe de Broca, Raymond Huntley, Jean-Louis Richard, Jean Douchet, Jean Domarchi et José Bénazéraf. Chef opérateur : Raoul Coutard. Musique : Martial Solal. Production : Georges de Beauregard – Les Productions Georges de Beauregard, SNC et Imperia Films. Format : 1.37:1. Durée : 89 minutes.

Sortie originale le 16 mars 1960 / Reprise le 28 octobre 2020.

Copyright illustration en couverture : DR.