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Dirty Dancing

C’était un été en 1987. Matthew Broderick tenait le haut de l’affiche un an plus tôt dans La folle journée de Ferris Bueller (John Hughes) un an plus tôt. L’acteur faisait alors plus rêver que Patrick Swayze. Le cinéma venait de perdre l’un de ses plus grands danseurs avec la mort de Fred Astaire, disparu le 22 juin. Chacun ignorait encore qu’on ne devait pas pour autant laisser Bébé dans un coin. Dirty Dancing, réalisé par Emile Ardolino, allait bouleverser tout cela.

Alors que personne n’aurait parié sur son succès, même minime, Dirty Dancing explose rapidement des records en rapportant 10 millions de dollars en dix jours d’exploitation – alors que son coût de production s’élevait quant à lui à 5 millions. Mais le succès ne s’arrête pas là. Le film récolte au final 170 millions de recettes à travers le monde entier – soit presque trente fois le budget investi – avec un million de DVDs vendus chaque année, et la bande-originale qui deviendra la troisième la plus vendue après Saturday Night Fever (John Badham, 1977) et Bodyguard (Mick Jackson, 1992). Dirty Dancing, c’est avant tout l’histoire d’une jeune fille, Bébé, qui réussit à se détacher du carcan familial lors de vacances dans les montagnes des Catskills, pour trouver sa propre voie. Elle parviendra finalement par avoir l’homme dont elle rêvait. Une réussite improbable à l’image du projet lui-même,  un outsider dont personne ne voulait vraiment à Hollywood.

I think she gets it from me

En 1980, Eleanor Bergstein écrit le scénario d’une comédie romantique avec Michael Douglas et Jill Clayburgh, It’s my turn (Claudia Weill, 1980). Elle est également nominée pour le pire scénario au Razzie Awards. Mais qu’importe, puisque cette première tentative d’écriture de scénario va donner naissance à un autre script aux répliques cultes telles que : « va faire mousser ton spaghetti et laisse ça aux gros calibres ». En effet, la sérendipité fonctionne pour Eleanor Bergstein lorsque l’on coupe une scène de danse sensuelle dans It’s my turn : pour que l’on ne coupe pas ces dirty dancings de ses scenarii, elle va justement en écrire un sur ce sujet, sous le titre de Dirty Dancing. Bergstein s’est directement inspirée de son adolescence pour son écriture, notamment ses vacances d’été dans les Catskills, lieu de villégiature prisé par les familles juives, mais aussi de ses danses, et de ses amours pour donner naissance à Johnny Castle, un amalgame de deux danseurs : Steve Sands et Michael Terrace.

Eleanor Bergstein, en 2013 © DR

Presque tout de ce film provient de ma vie, mais ce n’est pas exactement ma vie en film… J’étais une fille de médecin de Brooklyn qui avait une sœur ainée, je dansais le mambo pendant mon adolescence, je faisais du dirty dancing au lycée où je gagnais des trophées, et j’étais la fille qui voulait changer le monde.

Eleanor Bergstein

Mais un film né de scènes coupées ne peut espérer avoir un grand succès auprès des sociétés de production. Durant dix ans, toutes le refusent : il ne reste alors que Vestron Pictures qui veuille bien prendre le risque. A l’époque, la production comptait à son actif quelques films, plutôt oubliés aujourd’hui, comme Slaughter High (George Dugdale, 1986) qui obtint la note de 0% sur Rotten Tomatoes. L’arrivée de Dirty Dancing semblait donc naturellement le conduire à un échec commercial définitif. 

You’ll hurt me if you don’t trust me

Etant donné le peu d’espoir placé dans ce film, celui-ci n’obtint qu’un faible budget de 5 millions de dollars. En comparaison, une comédie romantique sortie la même année, Roxanne, de Fred Schepisi, disposait du double, et ramena 40 millions de dollars aux États-Unis, se plaçant au rang du 28ème plus gros succès de l’année. Quant à  Dirty Dancing, ce dernier le dépassa allègrement de 17 places avec la moitié de ce budget. D’ailleurs, en regardant le box-office de cette année, on comprend les craintes des studios. Les gros succès provenaient plutôt des films d’action, qui visaient un public plutôt masculin, comme Beverly Hills Cop II (Tony Scott, 1987) ou Good Morning, Vietnam (Barry Levinson, 1987). Aussi, le deuxième plus grand succès de l’année aux États-Unis fut Fatal Attraction, réalisé par Adrian Lyne, avec Michael Douglas et Glenn Close. Cette histoire d’une femme obsédée par un ancien amant déplut  d’ailleurs fortement aux féministes. Des personnages qui prennent en main leur sexualité et s’affirment autant que Bébé n’avaient donc pas vraiment leur place au box-office de l’époque.

Glenn Close et Michael Douglas dans Fatal Attraction © Sunset Boulevard

Patrick Swayze et Jennifer Grey dans Dirty Dancing © ESC Distribution

De fait, le tournage du film se déroula du 5 septembre au 27 octobre 1986 sur trois sites, essentiellement au Mountain Lake Hotel à Pembroke en Virginie. Un tournage rapide donc, ayant lieu durant les périodes hôtelières creuses de l’automne. Bien qu’aujourd’hui le décor conserve une renommée internationale, ce fut en vérité un second choix pour la production qui ne pouvait se permettre un tournage dans les Catskills en raison du budget si serré que les extras étaient payés seulement dix dollars la journée, avec un repas en sus. Mais tout cela n’empêcha pas l’équipe de persévérer pour mener à bien ce film. Ainsi, pour cacher les feuilles déjà parées de leur couleur automnale, le chef déco dut les peindre en vert dans certains plans (quand Johnny casse une fenêtre de sa voiture pour ouvrir la porte à Bébé, par exemple). Ces problèmes de saison et de température se ressentent aussi chez les acteurs : les plans larges lors de la scène du porté servent à cacher les lèvres des acteurs bleuies par la faible température de l’eau. La persévérance de l’équipe est en effet bien perçue dans les témoignages sur le tournage. Puisqu’ils ne disposaient que de deux semaines de répétition, le réalisateur préféra l’improvisation, ce qui donnera naissance à des scènes cultes, comme la répétition de danse sur Love is strange de Mickey et Sylvia, la bagarre entre Johnny et Bobby, ou la séquence d’entrainement de Bébé. D’ailleurs, de ce montage, on retient souvent le plan où Johnny caresse le bras de son élève, ce qui provoque ses rires. Cette scène n’était pas scriptée, et reste un témoignage de la mauvaise entente entre Patrick Swayze et Jennifer Grey. Avec toutes ces difficultés, on pourrait presque s’étonner que le film ait pu voir le jour ! Pourtant ces conditions adverses apportèrent sûrement plus à Dirty Dancing que ce qu’on pouvait imaginer. Et à vrai dire, à l’époque, personne n’accordait un quelconque potentiel à ce film.

Le Mountain Lake Hotel, à Pembroke © Diana Davis Creative

I guess we surprised everybody

A sa sortie, les critiques ne permettent pas de prédire le destin du film. Le cas de Dirty Dancing atteste aussi que, parfois, ces critiques n’ont pas tant d’effet sur les spectateurs. En effet, on trouve autant de critiques négatives, comme celle de Roger Ebert qui attribue une étoile au film, le qualifiant « d’histoire d’amour prévisible », que d’avis positifs, comme un article paru dans le New York Times le jour de sa sortie. Ce qui fera pencher la balance pour Dirty Dancing, c’est bien plutôt le bouche à oreille. En fait, le film réussit à trouver un public là où il ne l’attendait pas. Dirty Dancing visait initialement un jeune public féminin, mais ce ne sont pas tant les adolescentes qui apprécient le film que leurs mères, qui retournent le voir plusieurs fois au cinéma. Dirty Dancing parvient également à toucher un public masculin, bien que minoritaire, en sus des accompagnateurs forcés des spectatrices. Johnny Castle, le personnage de Patrick Swayze, parvient à attirer une partie du public grâce à son physique, mais il représente également un type de personnage masculin encore rare à l’époque, qui démontre que la danse n’est pas réservée qu’aux femmes. Ainsi, alors que Vestron Pictures prévoyait de retirer le film après une semaine d’exploitation en salle, le succès inattendu les encouragea à repousser cette décision. Ensuite, à sa sortie en VHS, Dirty Dancing devient le premier film à vendre cent millions de copies, confirmant sa place privilégiée dans le cœur des spectateurs. Le succès du film accompagna également celui des acteurs : 25000 posters de Patrick Swayze furent vendus après la sortie du film, et celui-ci confirma son succès en participant à des films tels que Ghost (Jerry Zucker) en 1990, et lui et Jennifer Grey furent tous les deux nominés pour un Golden Globe. Le succès de Jennifer Grey fut malheureusement plus nuancé, notamment en raison de sa rhinoplastie, quelques années après Dirty Dancing, qui déboussolera le public. Ce sera finalement la danse qui lui permettra un retour en 2010, lorsqu’elle remporte la victoire à l’émission Danse avec les stars.

L’autre grande star du film reste la BO de Dirty Dancing. Difficile de ne pas avoir déjà entendu l’une de ses célèbres chansons, même en ne l’ayant jamais regardé. La BO, restée 18 semaines en tête du classement des Billboards 200 pour les ventes d’album, compte des titres cultes tels que (I’ve had) the time of my life de Bill Medley et Jennifer Warnes,  Be my baby des Ronettes, She’s like the wind de Patrick Swayze, Hungry Eyes d’Eric Carmen, ou bien encore Love is strange de Mickey et Sylvia. La musique fait partie intégrante de l’intrigue en permettant de dévoiler les émotions des personnages, mais elle est surtout un mélange de compositions originales entêtantes et de succès attachés aux années 60. Le titre-phare du film, récompensé d’un Golden Globe et un Grammy Award, reste sûrement la chanson la plus spontanément associée à Dirty Dancing, preuve étant la reprise des Black Eyed Peas en 2010. Bien qu’elle apparaisse dorénavant plutôt lors de mariages ou dans d’autres films romantiques, (I’ve had) the time of my life se place à la 40e place du top 100 de Pologne en 2017 (!). Donna Summer regretta probablement le refus qu’elle opposa à la proposition de faire partie du duo pour l’interpréter.

Jennifer Grey et Patrick Swayze à la première de Dirty Dancing, le 17 août 1987 © Ron Galella, Ltd./WireImage/Getty Images

Baby is gonna change the world

Le refus de Donna Summer peut s’entendre : celle qui se tournait vers des titres plus religieux ne pouvait interpréter une chanson dans le cadre d’une œuvre dont le titre pouvait plutôt évoquer un porno. Mais Bergstein tenait à son titre, comme elle tenait à son histoire, et sa ténacité lui permit de ne faire aucune concession sur un film  politiquement incorrect à l’époque. Dans les années 80, les valeurs conservatrices de Reagan prennent le dessus aux États-Unis, ce qui va à l’encontre des avancées féministes des années 60 – période durant laquelle se déroule l’histoire de Dirty Dancing. De fait, les films des années 80 mettent en scène des personnages féminins plutôt négatifs, comme celui qu’interprète  Glenn Close dans Fatal Attraction par exemple, ou alors se concentrent sur des personnages masculins forts, comme dans l’Arme Fatale (Richard Donner, 1987) ou Les Incorruptibles (Brian de Palma, 1987), pour citer quelques gros succès de cette année. Bébé ne pouvait donc pas vraiment espérer une place parmi ces personnages. C’est pourtant elle qui prend les commandes dans la relation amoureuse qu’elle entretient avec le protagoniste masculin principal. On pense par exemple à leur première scène d’amour, dans laquelle Bébé pose sa main sur les fesses de Johnny. Cette balance des pouvoirs dans une comédie romantique est encore rare à l’époque. Outre leur romance, les deux personnages principaux grandissent ensemble pour devenir une meilleure version d’eux-mêmes, suivant une formule décrite par Michele Schreiber dans son livre American Postfeminist Cinema: Women, Romance and Contemporary Culture. Cette manière d’aborder la romance permet de présenter des personnages dans une veine féministe.

Patrick Swayze et Jennifer Grey dans Dirty Dancing © DR

Le cœur de l’intrigue prend également forme avec le sujet central de la revendication des droits féminins, l’avortement de Penny. Le sujet choque à l’époque, bien que l’opération ne soit pas visible à l’écran – et la violence vécue par Penny n’est pas épargnée au spectateur. Ainsi, le seul sponsor de Dirty Dancing, vantant une crème pour l’acné, souhaitait que le film soit amputé de cette scène. Bergstein refusa, arguant que toute l’intrigue tenait sur l’avortement de Penny, qui forçait Bébé et Johnny à danser ensemble. On peut noter par ailleurs que le personnage de Penny n’est jamais critiqué pour son choix – hormis par Bobby, le garçon qui l’a mise enceinte. Au contraire, ce sont les hommes qui sont mis en cause. On peut le constater dans la scène où Bébé renverse de l’eau sur le pantalon de Bobby – une attaque directe à sa « masculinité » – ou lorsque le père de Bébé refuse de serrer la main de Johnny, singularité qui mérite d’être ici soulignée. Bien sûr, Dirty Dancing et Bébé ne sont pas des représentations militantes parfaites du féminisme. Bébé reste un personnage plutôt traditionnel, qui parvient à une évolution à travers un médium de féminité classique. Mais c’est peut-être la force du film pour pouvoir plaire à un public diversifié : mélanger le conservatisme et le libéralisme. Bergstein affirme d’ailleurs que ses films sont une « contre-attaque libérale » face aux idées de l’époque. On peut voir l’illustration de cette idée à travers son évocation d’une certaine lutte des classes, via les tensions entre les danseurs de l’hôtels et les serveurs, ces étudiants riches pour lesquels le patron de l’hôtel ne cache pas ses préférences.

Ceci est confirmé avec le personnage de Bobby, qui détourne le discours de Kennedy lorsqu’il déclare : « ask not what your waiter can do for you, but what you can do for your waiter » dans le but d’impressionner les jeunes filles à leur arrivée à l’hôtel, et atteste plus tard de l’étroitesse de ses pensées lorsqu’il recommande à Bébé The Foutainhead, écrit par Ayn Rand, décrit par l’auteur lui-même comme la défense de « l’égoïsme comme une nouvelle croyance ». Le film se range en effet du côté des danseurs, avec le personnage de Bébé qui réalise que les attentes de son père ne s’accordent pas avec son désir de « changer le monde ». Au final, Johnny se fait renvoyer de l’hôtel, bien qu’il soit parvenu à se faire accepter par le père de Bébé ainsi qu’il en rêvait. Le final offre une séquence qui emplit de joie les spectateurs comme les personnages – même le patron de l’hôtel se mêle à la danse. Le film punit en quelques sortes les personnages « vilains », et récompense les autres, mais n’offre pas de réelle réponse pour espérer changer la situation présentée. On ne connait pas les conséquences qu’aura cet été sur les personnages, mais on ne peut s’empêcher de sourire et de danser. 

© DR

Summer days will soon be over

Cet happy ending s’explique également par le sujet du film lui-même : non pas la romance, mais la fin d’une époque. Dirty Dancing s’ouvre par la voix off de Bébé qui annonce : « that was summer of 1963, when everybody called me Baby, and it didn’t occur to me to mind. That was before President Kennedy was shot. Before the Beatles, when I couldn’t wait to join the Peace Corps. When I thought I’d never find a guy as great as my dad ». On ne pourrait pas mieux résumer le film. Dirty Dancing évoque bien sûr l’évolution de son personnage principal. Au début du film, tout le monde ne la connait que par son surnom, Bébé, puis, dans les bras de Johnny Castle, elle devient Frances, ou Frédérique en VF – « a real grown up name ». On peut donc voir le film comme un coming-of-age du personnage de Jennifer Grey, qui parvient à s’émanciper des idées de son père qu’elle idolâtrait jusqu’à lors. Mais cette évolution se mêle également à celle des Etats-Unis, puisqu’elle évoque l’assassinat de Kennedy. Le film aborde cette époque avec mélancolie. Dirty Dancing brosse avec tendresse le portait d’une période insouciante précédant un déferlement de violence. Cela se remarque notamment avec l’insistance des dialogues sur la fin de l’été, sur la joie qui accompagne cette période. On remarquera, par exemple, les échanges entre M. Kellerman et Tito Suarez (Charles Coles), le danseur de claquettes, qui évoquent de façon assez mélancolique le changement d’une époque. De plus, avec une action qui se déroule durant les années 60, Dirty Dancing joue sur la nostalgie que pouvaient ressentir des spectateurs à l’époque – ce qui explique son succès auprès des mères, plus que de leurs filles, à sa sortie. Pourtant, si on le compare à Grease (Randal Kleiser, 1978), sorti dix ans auparavant mais se déroulant lui aussi dans les années 60, Dirty Dancing n’insiste pas autant sur sur son côté rétro du film. On le perçoit aussi avec la BO qui mélange des tubes des années 60 et des compositions originales, qui parviennent à se mêler sans grands chocs auditifs. Pour des spectateurs qui n’auraient pas vécu dans les années 60, cela ne se remarque pas tellement, et sans l’introduction de Bébé, peut-être serait-il difficile de placer le film à une période particulière. Dirty Dancing parvient encore une fois à un savant mélange, entre l’ancien et le moderne, qui permet à l’œuvre de mieux vieillir et de conserver son charme originel. 

© Rex Features

© DR

God Wouldn’t Have Given You Maracas If He Didn’t Want You To Shake ’Em’

Le charme de la danse fonctionne autant sur Bébé que sur les spectateurs. Pourtant, bien que la danse soit au centre du film, les numéros ne sont pas particulièrement impressionnants : les cours de danse de Penny, les entrainements de Bébé, et même lorsqu’elle remplace Penny – alors qu’elle ne réussit pas le porté. Lorsque les danseurs exposent leur compétence, les gérants de l’hôtel les remettent à leur place, et coupent ainsi le spectacle aux spectateurs du film. Mais de la même manière que les gérants souhaitent garder un niveau aisé à suivre pour leurs clients, Dirty Dancing comporte des chorégraphies qui peuvent être facilement reprises par les spectateurs. Après la sortie du film, on observa une augmentation des inscriptions aux cours de danse de salon, ce phénomène étant probablement en rapport avec l’engouement pour la danse provoqué par le film. La dirty dancing du film provient de l’imagination des danseurs, du chorégraphe Kenny Ortega et de son assistante Miranda Garrison – également présente à l’écran en tant que Vivian Pressman – et des souvenirs de Bergstein. Les mouvements quasi-érotiques que l’on aperçoit au début du film, puis à la fête où Bébé danse pour la première fois avec Johnny, ne peuvent être rapportés à un style de danse en particulier, et s’inspirent vraiment des expériences des danseurs du film. Il s’agissait aussi de montrer des « vrais corps », comme cela n’avait pas été filmé auparavant.  Pour filmer ces corps, il fallait donc un réalisateur habitué au genre. Avant Dirty Dancing, Emile Ardolino avait ainsi réalisé un documentaire sur Jacques d’Amboise, He makes me feel like dancin’, qui avait reçu l’Academy Award du meilleur film, ce qui lui permit d’obtenir la direction de Dirty Dancing. 

Pour les personnages, l’équipe recherchait de véritables danseurs. Patrick Swayze, qui ne voulait plus, à cette époque, n’être reconnu que pour ses qualités de danseur, n’avait pas indiqué ses expériences dans le domaine sur son CV. Mais Emile Ardolino, qui le connaissait déjà, le proposa pour le casting. Et alors que Billy Zane était le premier choix pour le rôle de Johnny, c’est finalement Patrick Swayze qui l’emporta dès son arrivée au casting. Jennifer Grey avait elle aussi de l’expérience en tant que danseuse, mais elle parvint, lors de ses premiers essais, à jouer un personnage timide crédible. Et lors des essais avec Patrick Swayze, les membres de l’équipe surent qu’ils avaient trouvé leur duo – malgré les tensions entre les deux acteurs. Le fait de choisir des acteurs ayant des talents de danseurs (Patrick Swayze, Jennifer Grey, mais aussi Cynthia Rhodes) leur permettait justement de montrer les corps, et de ne pas ruser pour utiliser des doublures – comme ce fût le cas dans Flashdance (Adrian Lyne, 1983). Et c’est sûrement cela qui rend le porté final aussi touchant et important pour les spectateurs.

© Abaca

You, you’re everything !

L’amour que portent les fans de Dirty Dancing au film poussa Eleanor Bergstein à poursuivre l’aventure à travers de nouveaux médiums. Bien qu’elle repoussa l’idée durant 17 années, pour ne pas donner aux fans l’impression de prendre « avantage d’eux pour l’argent », elle accepta finalement de porter le film sur la scène, en expliquant qu’elle voulait « une forme qui rendrait honneur à la sincérité des spectateurs, et qui amènerait dans les salles de théâtre de nouveaux spectateurs qui auraient vécu leurs meilleures expériences lors de films ou de concerts de rocks ». La décision de faire du film une comédie musicale s’explique par le désir des spectateurs de vivre l’histoire de Bébé et Johnny en étant le plus impliqués possible, en étant réellement présents dans l’histoire. Et cela fonctionne ! En 2004, le spectacle Dirty Dancing : The Classic Story on Stage vend plus de 200 000 billets en six mois, et s’exporte dans le monde entier. La suite cinématographique rencontre malheureusement moins de succès. Dirty Dancing 2 ou Dirty Dancing : Havana Nights de Guy Ferland sort lui aussi en 2004, en parvenant tout juste à dépasser le coût de production (25 millions de dollars), avec ses 27 millions de recettes à travers le monde. Cependant, malgré le titre et l’apparition de Patrick Swayze en tant que professeur de danse, Dirty Dancing 2 restera plutôt une chimère sans âme. Le scénario originel, écrit dans les années 90, portait sur l’histoire vraie de la chorégraphe JoAnn Jansen ayant vécu à Cuba pendant son adolescence. Le film s’appelait alors Cuba Mine, et s’intéressait à la révolution cubaine de façon sérieuse. Des années plus tard, le producteur Lawrence Bender, ayant acquis les droits du scénario, se décida plutôt pour un remake de Dirty Dancing, et transforma complètement Cuba Mine en n’utilisant aucun dialogue originel. De fait, le film se révèle être un remake forcé que les fans de Dirty Dancing n’apprécient pas, et qui a perdu de son intérêt initial. En 2017, une adaptation télévisuelle voit le jour grâce à la chaine ABC et Lionsgate Television, avec Wayne Blair pour réalisateur. Elle fut diffusée sous la forme de trois épisodes en France, sur TF1. Cette fois, Dirty Dancing version 2017 apparait comme un réel remake de Dirty Dancing en retrouvant la BO originelle ainsi que les personnages. On trouve alors au casting Abigail Breslin dans le rôle de Bébé, le danseur Colt Prattes pour Johnny Castle, et Nicole Scherzinger – ancienne Pussycat Dolls – pour Penny Johnson.  De nouveau, le film ne séduit pas les fans, et reçoit à peu près les mêmes commentaires que Dirty Dancing 2 : « un film qui n’a pas raison d’être ». Les adaptations cinématographiques ne parviennent pas à rivaliser avec l’original dans le cœur des spectateurs, et la seule immersion dans l’univers du film ne les intéresse plus. 

Patrick Swayze dans Dirty Dancing 2 © Miramax Films

Most of all I’m scared of walking out of this room and never feeling the rest of my whole life the way I feel when I’m with you

Pour 150 euros environ la nuit, on peut séjourner au Mountain Lake Lodge, le lieu de tournage principal de Dirty Dancing, et peut-être assister à un Dirty Dancing weekend. Buzz Scanland, le manager de l’hôtel, affirme que « des clients du monde entier viennent pour Dirty Dancing« . De fait, l’établissement a également servi de lieu de tournage à de nombreux projets en lien avec le film, comme un documentaire de Dwan Porter, Seriously Dirty Dancing, ou l’émission de télé-réalité Dirty Dancing : The time of your life sur une compétition de danse. Lorsque l’on demande aux personnes impliquées dans la production de l’oeuvre si elles avaient anticipé le succès du film, chacune répond par la négative. Pour Eleanor Bergstein, la danse explique le succès, car « chacun a en lui un danseur secret qui les feraient se connecter au monde de la manière qu’ils désirent ». Mais pour Patrick Swayze, « le film a été aussi couronné de succès parce que c’est sur l’amour, et comment l’amour peut tous nous sauver ». Sans que l’on puisse réellement analyser les ingrédients de son succès, Dirty Dancing représente une bulle de bonheur et d’espoir, que ce soit à travers ses danses, ses musiques ou son scénario. Il fut par la suite difficile pour Vestron Pictures de retrouver un film avec une formule aussi exemplaire pour toucher le cœur du public, et le studio ferma peu de temps après la sortie de leur plus grand succès en 1991. Cependant, les échecs des remakes attestent que Dirty Dancing possède quelque chose d’unique, un cachet que les fans ne retrouvent que dans l’œuvre originelle ou dans les expériences physiques, avec le show ou en visitant l’hôtel.

Aujourd’hui, Dirty Dancing possède sa place dans l’imaginaire collectif, avec ses chansons cultes, ses répliques maintes fois répétées et si empruntées qu’elles perdent parfois leur sens, et des plans qui restent en mémoire. Difficile d’évoquer les dialogues de Dirty Dancing sans évoquer la VF qui a transformé les mots de Bergstein jusqu’à créer son propre répertoire. Les très célèbres « arrête de courir après ton destin comme un cheval sauvage » de Bébé ou « enlève ce maquillage ignoble de ta figure, tu as l’air d’une pute » du docteur Houseman n’existent donc pas en VO.  Mais c’est sûrement le porté final, offrant à Bébé la possibilité de marquer son évolution psychologique avec cet envol, qui a laissé son empreinte pour longtemps. Ce mouvement, que l’on retrouve dans certains films comme L’Arnacoeur (Pascal Chaumeil, 2010) ou Crazy, Stupid, Love, (John Requa et Glenn Ficarra, 2011) représente bien cette « expérience exaltante » ressentie par les fans.

© Universal Pictures

Dans ces deux films, les personnages féminins tentent tous les deux d’échapper à une vie qui ne leur convient plus. En empruntant le porté à Dirty Dancing, ces films leur offrent la même alternative qu’à Bébé, de s’envoler, et en même temps touchent les spectateurs (si on regarde L’Arnacoeur ou Crazy, Stupid, Love, on a surement vu Dirty Dancing) en leur rappelant les émotions qu’ils ont pu ressentir durant l’original. Le décès de Patrick Swayze en 2009  toucha des millions de personnes et en premier lieu les membres de l’équipe du film qui l’appelaient Buddy à sa demande. Que ce soit avec Dirty Dancing ou avec d’autres de ses célèbres films, tous pensaient le connaître un peu. Depuis novembre 2009, le Mountain Lake Hotel a organisé un lieu de mémorial pour Swayze, avec une pierre qui se trouvait à l’endroit exact du porté dans le lac – une scène devenue culte même en étant filmée dans d’affreuses conditions. Dirty Dancing n’a pas eu le destin que tous lui prédisaient, mais il est probable que le film avait besoin de passer par toutes ces difficultés pour s’améliorer. A travers les tensions, le scénario s’est transformé pour générer le film adoré par tant de monde aujourd’hui. Dirty Dancing fait maintenant plus partie d’un souvenir, d’une expérience, pour ses spectateurs, qu’ils espèrent voir perdurer en visitant les lieux de tournage, en écoutant la BO, ou en partageant avec d’autres fans. Dans la culture populaire, il est plutôt devenu un cliché copié et référencé en raison de son statut de comédie romantique des années 80. L’aspect kitsch de certaines scènes ou dialogues lui a permis de conserver une fraicheur humoristique malgré les années, tandis que la relation entre Bébé et Johnny continue de faire rêver. Dirty Dancing restera pour toujours une « bulle d’été » qui ne semble pas prête d’exploser.

A propos de l'auteur

Elsa Ribeiro

Étudiante en master cinéma, je suis passionnée de cinéma asiatique avec une préférence pour le cinéma japonais... Et Dirty Dancing !

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