Sophie Soligny, rédactrice en chef du blog Another Film, Another Planet, vient de rendre hommage en janvier dernier à L’Impossible Monsieur Cassavetes (éd. Séguier) dans une biographie consacrée à un drôle d’énergumène qui aurait soufflé cette année sa 90bougie. L’auteure, exigeante, parvient avec une rare habileté à brosser en huit chapitres le portrait de ce cinéaste désormais adulé par la critique, les universitaires, et des cinéastes de renom (Martin Scorsese,  Pedro Almodóvar ou encore Xavier Dolan), en dépit d’une triste méconnaissance de la part du grand public. Son ouvrage bénéficie de plus d’une illustration de choix grâce à de nombreuses photographies et dessins épatants de Fred Peltier en complément du texte, nous guidant ainsi pas à pas dans notre exploration d’un véritable personnage de cinéma qui ne cesse de nous troubler. Car la force de John Cassavetes, c’est avant tout de nous avoir offert dans ses films les clés pour une meilleure compréhension des émotions et  de quelques grandes vérités humaines, qu’elles soient redoutables ou exemplaires…

C’est en 1950 que John Cassavetes, alors âgé d’à peine trente ans, réalise son premier film, Shadows, dans lequel il imprime sur pellicule les mouvements entrecroisés des corps de jeunes acteurs noirs, blancs et métis. En leur absence, sa caméra s’arrête sur d’autres hommes… Sculptés dans un New York esseulé. Ce véritable puzzle humain, on le retrouvera tout au long d’une douzaine de films, chacun nous révélant à sa façon la solitude singulière et complexe des êtres sublimés à l’écran par le morcellement des corps. C’est là tout le génie du bien mystérieux John Cassavetes qui aura su observer à la loupe pendant plus de vingt ans la comédie humaine, dans sa vitalité, ses paradoxes et sa sensibilité faite à la fois d’amour et de souffrance. Cette énigme justement, Sophie Soligny essaie de la résoudre pour percer à jour le cinéaste dont elle tente de comprendre les failles, la force et l’art. Aussi, le portrait qu’elle en brosse fera très certainement le régal des cinéphiles comme des amateurs curieux d’en savoir davantage sur l’artiste et donc de faire connaissance avec un grand humaniste. Bref, il n’en fallait pas plus pour que Gone Hollywood ne parte à la rencontre de Sophie Soligny, auteure d’une biographie revigorante au service de la mémoire d’un cinéaste malheureusement bien trop oublié. *

Il y a une émotion présente dans toute son œuvre ; c’est une émotion très difficile à expliquer, j’appelle cela le « cœur ». Il a réussi à capter ce goût particulier, pas le goût de l’homme médiocre, mais celui de la nature humaine.

Samuel Fuller

A LA RECHERCHE DE CASSAVETES

Romane Muller : Comment avez-vous « rencontré » John Cassavetes ?

Sophie Soligny : J’étais ado et ce devait être Une femme sous influence, que j’avais trouvé très dérangeant et un peu pénible. Gena Rowlands m’apparaissait hystérique. En gros, je suis passée à côté, même si j’avais conscience qu’il y avait là quelque chose de très fort. Je l’ai revu bien des années plus tard, et la maturité aidant, ce n’était plus le même film. Je suis donc bien placée pour savoir que son cinéma peut susciter des réactions défavorables, et souvent hâtives.

Si l’on considère John Cassavetes comme l’un des nombreux cinéastes à avoir été mis « sur la touche » en son époque, pourquoi vous être intéressée à lui plutôt qu’à un autre de ses confrères ? S’agit-il là de l’une des plus grandes énigmes humaines et artistiques que vous ayez « rencontrée » ?

Quitte à écrire sur un cinéaste, autant commencer par celui qui est peut-être le plus controversé et “rock’n’roll” de l’histoire du cinéma. John Cassavetes est aussi essentiel que moderne et la puissance de son œuvre est telle qu’on n’aura probablement jamais fini d’en faire le tour. Oui, il y a un mystère Cassavetes, et c’est ce qui fait que son cinéma est si excitant. C’est probablement dû au fait qu’il est lui-même à la recherche d’une vérité qui lui échappe. Lorsqu’il dit « Toute ma vie je me suis battu contre l’évidence, toutes ces stupides questions définitives… » Ses films sont comme un flux continu, on entre dans la vie de personnages et on en sort sans forcément qu’il y ait une conclusion « satisfaisante » pour le spectateur. 

A partir de là, j’ai répondu à la demande d’une éditrice, très fan du cinéaste et qui estimait qu’il était un peu oublié. Comme je l’explique dans l’introduction de mon livre, j’ai d’abord hésité, parce que le côté culte de Cassavetes, chasse gardée de la critique (Les Cahiers du Cinéma en tête) avait quelque chose d’intimidant. Et puis je me suis rendu compte que moi-même j’ignorais beaucoup de choses à son sujet. L’idée de reconstituer en quelque sorte le puzzle du personnage m’a plu. Ça ne s’est finalement pas bien passé avec l’éditrice en question, qui a cessé ses activités à ce moment-là. Heureusement, par l’entremise d’amis communs, mon manuscrit est tombé entre les mains de Jean Le Gall, directeur des Éditions Séguier, qui a compris et encouragé ma démarche. Il a été séduit par la modernité du personnage et a été amusé par cette personnalité hors normes, truffée de paradoxes, et le fait qu’il séduise les intellos alors qu’il se voulait populaire.

© Séguier

L’Impossible Monsieur Cassavetes renvoie directement à une énigme ou du moins à un mystère. Chaque chapitre du livre nous amène à sa façon vers une partie de sa résolution. La structure de la biographie vous a-t-elle semblé évidente dès le départ ?

J’ai agi à la manière d’un détective. Chez Cassavetes, la vie et l’art sont intimement liés. Le comprendre lui, c’est mieux comprendre ses films (même si, évidemment, on peut être séduit et bouleversé sans rien savoir de l’homme). Et puis j’ai voulu répondre aux questions que je me posais moi : « Comment devient-on John Cassavetes, acteur admiré puis cinéaste à la fois maudit et culte ? », « Pourquoi cette obsession à vouloir déstabiliser le spectateur, à le faire sortir de sa zone de son confort ? ». J’ai pensé que si moi, je me posais ces questions, d’autres devaient se les poser aussi. Il existe d’autres livres sur Cassavetes en France (bien moins qu’aux États-Unis), mais beaucoup sont des analyses et abordent son cinéma par des critiques thématiques. J’ai écrit le livre qui, je crois, n’existait pas en France. Une sorte de biographie amusante presque « pédagogique » qui reconstitue le patchwork de l’univers de Cassavetes, pour le rendre plus accessible et donner envie de voir ou revoir ses films. Pour aller plus loin, il existe déjà des livres formidables, comme celui de Thierry Jousse ou le fameux Portraits de famille, de Dominique Cazenave et Doug Headline, truffé d’interviews de la bande de John Cassavetes. Il y a même des livres consacrés à un seul film. Mais, ces livres s’adressent à mon sens à des gens qui connaissent déjà bien l’œuvre du cinéaste. Moi, au contraire, je ne l’ai pas intellectualisé. J’ai tenté de le rendre le plus vivant et accessible possible, en mettant en exergue ses contradictions, et toutes les petites choses drôles liées à ce personnage, au fond terriblement romanesque. D’où ce titre, en clin d’œil à son côté « sale gosse », qui le rendait, aux yeux de ses détracteurs, carrément insupportable.

Vous consacrez tout un chapitre au premier film de John Cassavetes, Shadows, tourné en 1959 à New York, une étape décisive dans l’histoire du cinéma indépendant en devenir. Selon vous, cette première expérience de réalisation prédit-elle l’identité artistique de Cassavetes ?

Shadows est déterminant parce qu’il met Cassavetes au pied du mur. C’est à la fois un coup de main du destin et un coup de pied aux fesses. Sans son passage dans l’émission radio de Jean Shepherd, peut-être que Cassavetes aurait attendu un peu avant de se lancer dans la réalisation. Il a probablement été surpris du succès de l’appel aux auditeurs à financer le film. Il a commencé le tournage la fleur au fusil, avec une équipe pleine de bonne volonté, mais inexpérimentée. Il met en pratique le fameux cinéma-vérité de l’école new-yorkaise : improvisation et expérimentation. Et dès la première projection, il comprend qu’il a fait fausse route. Il juge son film incompréhensible au propre comme au figuré. Il se remet au travail pour cette version sublime que l’on connaît. Dès lors ses films ne seront plus jamais improvisés. Il a en quelque sorte testé les limites de l’improvisation (même si la mention « Le film que vous venez de voir est une improvisation » reste présente au générique de fin de Shadows). Et il se désolidarise du mouvement expérimental à laquelle Jonas Mekas aurait rêvé qu’il adhère. Donc, dans la forme, oui, on peut dire que l’expérience de Shadows a été cruciale. Ensuite, bien sûr, on voit déjà se profiler ses thèmes fétiches : le besoin d’amour, la question de l’identité et le problème pour un artiste de trouver sa place sans se compromettre.

Les possibilités de financements offertes par des plateformes comme Netflix ou Amazon Prime n’offriraient-elles pas un modèle économique viable pour des cinéastes de la trempe de Cassavetes ?

Je me suis déjà posé cette question en me demandant ce que John Cassavetes penserait de notre époque. Lui qui était obsédé par le manque de communication entre les êtres serait probablement effaré par l’impact sur l’humanité de la prolifération des outils aliénants et des réseaux sociaux. En revanche, une plateforme comme Netflix lui apparaîtrait probablement comme un espace de liberté, un formidable terrain de jeu. Lui qui a tant souffert que ses films ne soient pas vus davantage, et qui a dû batailler pour trouver des distributeurs, aurait sûrement adhéré à cela. Maintenant, je trouve que ses films ne seront jamais aussi beaux que projetés en salles. Mais ça, c’est un autre débat…

John Cassavetes sur le tournage de son film Love Streams, en 1984 © Cannon Films

Cassavetes à la marge

Vous indiquez en avant-propos que Cassavetes est très mal connu du grand public, et parfois peu présent dans le monde cinéphilique. Selon vous, comment peut-expliquer que sa mémoire soit si peu « entretenue » ?

A l’exception de Gloria, les films de John Cassavetes ont été très peu diffusés à la télévision. A cause de problèmes de distribution, ils ont été invisibles pendant longtemps. Seuls les spectateurs des grandes villes, pour ne pas dire parisiens, ont pu profiter de rétrospectives ou de projections dans les cinémas d’art et essai. Du coup, le grand public ne le connaît pas (la série culte Johnny Staccato n’est même pas disponible en DVD en France…). Et en même temps, chez beaucoup d’intellectuels cinéphiles, il ne jouit pas de ce statut de « classique », comme un Ingmar Bergman par exemple. Il fait moins l’unanimité. Cassavetes, on l’adore ou on le déteste. L’illustration de Fred Peltier au début de mon livre reflète bien ce côté clivant du cinéaste. Elle m’a été inspirée par la réflexion d’un ami : « Quand l’ambiance retombe lors d’un dîner, il suffit de parler de Cassavetes pour lancer un débat enflammé. » Par contre, ce côté maudit fait qu’il est culte. C’est une véritable icône, contrairement à Bergman. 

John Cassavetes, à vous lire, n’ambitionnait «ni de plaire aux critiques, ni de plaire à l’élite, mais aux gens de la rue ». Peut-on encore pour autant aujourd’hui le qualifier de cinéaste marginal ?

Oui, à sa façon, il est marginal. Même s’il ne l’a pas souhaité dès le départ, il a compris très vite, détestant les compromis, qu’il ne pouvait être qu’indépendant. Ce statut d’outsider, d’électron libre, lui va bien. Il n’y a d’ailleurs aucun autre cinéaste comme lui. Il a inventé un genre. Il admirait énormément Frank Capra pour son idéalisme et sa capacité à toucher tout le monde, mais il était conscient d’être différent. Il savait qu’il n’aurait pu faire le même genre de films. 

En réalité, John Cassavetes reste beaucoup plus présent dans l’esprit de ses successeurs, à l’image d’un mètre-étalon voire d’un modèle aussi bien pour des réalisateurs (comme Martin Scorsese que vous évoquez plusieurs reprises), que pour des techniciens, des acteurs, etc. ?

Le courage et l’esprit d’aventurier de John Cassavetes sont forcément fascinants pour tous les réalisateurs tentés par le cinéma indépendant. Souvent, lorsque je vois un film médiocre d’un cinéaste qui pourtant ne l’est pas, je me dis : « Cassavetes aurait été fou en voyant ce gâchis. » La lâcheté artistique le rendait malade. Il est évident que Scorsese doit avoir un petit Cassavetes dans la tête en guise de conscience lorsqu’il tourne. Et Xavier Dolan doit le vénérer. Et si Cassavetes est un maître pour les cinéastes, il l’est aussi pour les étudiants en cinéma. Aux États-Unis encore plus qu’en France, il n’y a quasiment que dans les écoles de cinéma et les universités que l’on connaît John Cassavetes.

Quel héritage artistique John Cassavetes et Gena Rowlands ont-ils légué à leur fils, Nick Cassavetes ?

Je vois le travail de Nick Cassavetes comme celui d’un bon artisan. Il n’a pas le génie de son père (il le sait parfaitement, et cela ne lui pose pas de problèmes), mais il sait être efficace. Sa filmographie est quelque peu éclectique, il passe de films à grand public comme N’oublie jamais, à des petites œuvres plus intimistes (Alpha Dog) avec le même goût du travail bien fait. Cependant, ses derniers films sont assez médiocres (Triple alliance était même très mauvais). Quant à Gena Rowlands, c’est une actrice tout bonnement extraordinaire qui mérite amplement une rétrospective. Une allure de blonde hollywoodienne typique, mais un tempérament de vraie baroudeuse. Sans Cassavetes, il est évident qu’elle aurait été une actrice admirée. Mais elle est devenue plus que ça : l’icône du cinéma indépendant. Évidemment, comme ses plus beaux films ont été réalisés par son époux, évoquer son talent met immanquablement en avant celui de Cassavetes, et vice versa.

John Cassavetes et Gena Rowlands, en 1968 © NY Daily News Archive

Quel rôle Gena Rowlands a-t-elle joué précisément dans la vie de son époux ? Vous écrivez d’ailleurs à ce propos que « La maîtrise n’ est pas (et ne sera jamais) le fort de Cassavetes »…

Oui, bien sûr, c’était la muse, et le premier soutien et conseil de John. Elle-même dotée d’une forte personnalité, elle n’hésitait pas à donner son avis et n’était pas toujours d’accord avec lui. Leurs amis racontent que parfois, leurs disputes étaient terribles, mais qu’il n’aurait pas pu vivre sans elle. Elle était en quelque sorte son pilier. Elle se mettait toujours à sa disposition pour ses films, tout en gérant le quotidien de la maison, de la famille. Et elle a toujours déclaré qu’elle avait adoré leur vie chaotique. C’était un couple plutôt fusionnel, dans la vie comme sur le plan artistique. Tous les deux sont des icônes. Dans l’histoire du cinéma, c’est unique. Quelqu’un m’a demandé lors d’une signature si John Cassavetes n’avait pas été un frein à la carrière de Gena Rowlands. Je pense que bien au contraire, John a poussé Gena à explorer son art d’actrice en lui laissant une liberté qu’aucun autre cinéaste n’aurait pu lui donner. Et tout ça en la sublimant constamment. J’imagine que l’envie d’impressionner John lui a permis d’aller au bout de ses limites. Il y avait une véritable émulation entre les deux. Il trouvait que c’était la meilleure actrice du monde, et elle trouvait son mari génial. Et puis j’imagine qu’une fois qu’on a connu une telle liberté de jeu, il devait être bien moins excitant de tourner dans les films des autres. 

Gena Rowlands et John Cassavetes dans la série The Alfred Hitchcock Hour, en janvier 1964 © CBS Photo Archive

John Cassavetes et Gena Rowlands à Los Angeles, en avril 1975 © Michael Montfort/Michael Ochs Archives

LE PLAISIR DE JOUER

John Cassavetes crée en 1956 un petit club de théâtre, le « Cassavetes Drama Workshop » avec son ami Burt Lane, rencontré plus tôt à l’American Academy of Dramatic Art de New York. C’est le début pour lui d’une carrière de comédien prometteuse puisqu’on le croisera aussi bien chez Roman Polanski que Robert Aldrich ou Brian de Palma. Considérait-il donc son métier d’acteur aussi nécessaire que celui de réalisateur ?

J’ai le sentiment que dès que John Cassavetes a goûté à la direction d’acteurs, faire l’acteur lui-même l’a beaucoup moins intéressé. C’est aussi parce que, comme l’a dit un jour Peter Falk, il aurait aimé être dirigé comme il dirigeait ses comédiens. Au début de sa carrière, le peu de liberté accordée aux acteurs dans le cinéma traditionnel l’a un peu dégoûté. C’est ce qui avait motivé son envie de monter un atelier d’improvisation. Il voulait retrouver le plaisir de jouer. En fait, en tant qu’acteur, le théâtre lui convenait davantage que le cinéma, mais le problème est qu’il n’avait aucune patience pour les répétitions.

Vous décrivez le cinéaste comme un « anthropologue des sentiments », des propos confirmés par son acteur fétiche, Ben Gazzara : « Il voulait que les acteurs participent, soient vivants. Il les aimait, il connaissait leur souffrance ». John Cassavetes ne serait-il tout simplement pas un  « physionomiste passionnel » ?

Oui, on peut dire ça. Il voulait montrer les hommes et les femmes dans toute leur complexité. Il était obsédé par l’idée de parvenir à montrer ce que les autres ne filmaient jamais parce que ça pouvait être dégradant ou déplaisant. Il n’aimait pas ce qui était artificiel, « fake » ou « facile ». Sa manière première était l’acteur et ses émotions, qu’il traquait avec la caméra (Gena Rowlands disait que le plus important dans un film de John, c’était le cameraman). Il n’y avait rien de plus essentiel pour John Cassavetes que les êtres humains et leurs fêlures quitte à les approcher parfois de manière brutale, comme dans Faces.

 

John Cassavetes et Ben Gazarra dans le film Husbands, en 1970 © DR

John Cassavetes filme au plus près les corps de ses acteurs dans une totale liberté de mouvement, cependant restreinte par les limites prédéfinies du cadre. Il nous semble que le cinéaste « met au centre du monde » tous ses personnages. Selon vous, la trame narrative chez Cassavetes importe-t-elle autant que les hommes et les femmes qui l’interprètent ?

Non, je crois que ce sont les personnages, leur vérité et leurs émotions qui le passionnent avant tout. La preuve, il a fait Meurtre d’un bookmaker chinois, non pas par envie de réaliser un film noir, de gangsters, mais parce que le personnage de Cosmo, joué par Ben Gazzara, le fascinait. Il est davantage fidèle aux personnages qu’à une intrigue quelle qu’elle soit. Et dans ses films, tous les rôles, du plus important au plus humble, sont respectés. Il se fiche complètement que son film soit efficace. Il était prêt à sauver l’infortuné bookmaker même si toute l’équipe lui expliquait que si on ne le tuait pas, le film n’aurait plus de sens. Il a pu remonter des films parce que la fin lui paraissait trop aimable. Enfin, il y a cette anecdote édifiante rapportée par le critique David Cairns : à l’issue d’une projection à l’UCLA de Minnie & Moskowitz — suivie d’une rencontre avec John Cassavetes — un de ses amis, étudiant en cinéma à l’époque, déclare au réalisateur qu’il a beaucoup aimé le film, mais qu’il l’a trouvé un peu trop long. « Avec vingt minutes de moins, je pense que le film serait meilleur » dit-il naïvement à John Cassavetes. Et ce dernier de lui répondre : « Je n’ai pas envie que mon film soit “meilleur” ».

La filmographie de John Cassavetes, longue de « seulement » 12 films, nous semble au final impossible à considérer dans son ensemble, comme un tout cohérent, unique, objectif. Ne pensez-vous pas qu’il s’agit là d’une volonté consciente de John Cassavetes ?

Certainement. C’est pour cela qu’il n’a pas écrit de livre explicatif de son œuvre. Chacun, selon son âge, son expérience, sa culture et son état d’esprit au moment de la projection, recevra le film d’une manière différente. Cassavetes ne nous dit pas ce qu’il faut penser. Il nous montre juste l’humanité (belle, passionnante, laide, mesquine, attachante…) telle qu’il la voit. À nous de ressentir et/ou de réfléchir.

* Propos recueillis par mail, en novembre 2019.

Copyright photo de couverture : Lise Lévy