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« Spike Lee témoigne de vérités qui dérangent » – Rencontre avec Régis Dubois

« Spike Lee témoigne de vérités qui dérangent » – Rencontre avec Régis Dubois

Quand Régis Dubois publie la première monographie française sur Spike Lee, Spike Lee, un cinéaste controversé (2019, LettMotif), cela donne un livre complet et passionnant sur l’un des cinéastes américains les plus marquants de sa génération. Spike Lee est un agitateur essentiel, qui a profondément bouleversé la représentation de la culture afro-américaine dans le cinéma américain, et dans son industrie. Son engagement total et sa verve ont fait de lui l’objet de nombreuses polémiques. Nous avons a eu la chance de pouvoir nous entretenir avec Régis Dubois sur ce sujet qui ne manque pas de piquant !

Spike Lee est un réalisateur pionnier. Ne se retrouvant pas dans la représentation des afro-américains proposée par Hollywood à la fin des années 70, il a ressenti la nécessité de bousculer l’ordre établi afin de donner la parole à sa communauté, jusqu’alors toujours évoquée à travers le prisme de l’homme blanc. Son cinéma s’est construit comme une réponse, parfois cinglante, à cette société toujours biaisée par la suprématie blanche. Porté par la volonté farouche d’endiguer les stéréotypes et de changer l’industrie, il crée  sa société de production, Forty Acres and a Mule grâce à laquelle il développe et offre représentation et travail à de nombreux techniciens, acteurs, musiciens… afro-américains. Il produit aussi ses propres films afin de garder un maximum de contrôle sur ses œuvres. Régulièrement pris à parti concernant la violence raciale présente dans ses films, Spike Lee n’a qu’une réponse : « L’auto-défense n’est pas de la violence. ». Cet engagement total lui forge au fil des années l’image d’un homme en colère, et d’un provocateur. Pourtant, il n’y a guère qu’en remuant les choses que l’on peut les faire bouger… Grâce à Spike Lee, à son travail, et à son succès, Hollywood s’est ouvert à une population qui y était alors presque invisible, et l’industrie du cinéma toute entière a réalisé, avec le succès du formidable Do The Right Thing en 1989, l’importance d’un cinéma afro-américain permettant à tout une partie de la population des États-Unis de se retrouver, enfin, sur grand écran, telle qu’elle est réellement. Spike Lee est donc le réalisateur d’une population, mais surtout celui d’une génération qui s’est reconnue dans son urgence de changer la société. C’est un cinéaste indispensable. 

Régis Dubois est Docteur en cinéma, auteur, réalisateur, journaliste et enseignant, spécialiste du cinéma afro-américain. Dans ses très nombreux articles et publications, il traite particulièrement de ce sujet, n’en occultant jamais l’impact politique et social. Images du Noir dans le cinéma américain blanc (1980-1995) (L’Harmattan, 1997), Le Cinéma des Noirs américains, entre intégration et contestation (Le Cerf/Corlet 2005), Les Noirs dans le cinéma français : de Joséphine Baker à Omar Sy (LettMotif, 2016)… Autant de titres évocateurs d’un travail indispensable, et d’un sujet que Régis Dubois connaît sur le bout des doigts. Qui mieux que lui pouvait dès lors s’attaquer à la référence Spike Lee, auquel il n’a, aussi surprenant que cela puisse paraître, jamais auparavant été consacré de monographie française ? Avec l’enthousiasmant, Spike Lee, un cinéaste controversé (2019, LettMotif), Régis Dubois nous présente donc la carrière de Spike Lee, et nous permet de mieux saisir l’importance de ce réalisateur, aux films souvent sujets à polémiques, grâce au(x)quel(s) s’est accomplie une avancée majeure dans la représentation des Noirs dans le cinéma américain, aussi bien à l’écran, que sur les plateaux. Nous avons eu le plaisir de nous entretenir avec lui sur ce nécessaire et vaste sujet. *

Un pionnier afro-américain

Marie Laugaa : Votre livre est un ouvrage captivant qui couvre de manière synthétique l’œuvre de Spike Lee et les différentes polémiques qu’elle a suscitées. Enregardant votre bibliographie, on s’aperçoit que vous avez beaucoup travaillé sur la question de la représentation des Noirs dans le cinéma américain. Pouvez-vous nous raconter comment vous est venu cet intérêt pour le sujet ? 

Régis Dubois : Étant adolescent j’étais passionné par la boxe (par Mohamed Ali notamment) et par la soul music (Otis Redding, Ray Charles, Sam Cooke, Nina Simone…). Et aussi par le cinéma. Je me suis donc inscrit en fac de ciné à Aix-en-Provence. Et puis j’ai vu Do the Right Thing de Spike Lee (1989) en VHS puis Malcolm X au cinéma en 1993 – j’avais alors pile 20 ans – et ça a vraiment eu un très fort impact sur moi. Dès lors j’ai commencé à lire tout ce que je pouvais trouver sur Malcolm puis sur l’histoire des Afro-américains en général. J’étais vraiment mordu de culture noire américaine et en plus tout se rejoignait (Malcolm X, Mohamed Ali et Sam Cooke étaient amis au début des années 60).

© DR

Bref, quand j’ai dû choisir un sujet original de mémoire de Maitrise, j’ai opté tout naturellement pour la question des Noirs dans le cinéma américain. En plus à cette époque il n’existait quasiment rien sur ce thème en France, seulement un numéro de la revue CinémAction datant de 1988. Suivant « l’enseignement » de Malcolm X j’ai alors commencé à réfléchir à ce qu’il y avait derrière les mots et les images, à déconstruire la « matrice » (je me suis aussi entiché à cette époque de sociologie bourdieusienne) et à essayer de comprendre les processus de domination notamment par la diffusion des stéréotypes. Cela a donné lieu à mon premier livre paru en 1997 (j’avais 24 ans) intitulé Images du Noir dans le cinéma américain blanc (1980-1995), plutôt bien reçu. Ensuite j’ai poursuivi avec une thèse consacrée au cinéma afro-américain à proprement parler et j’ai découvert les race movies des années 30-40, le cinéma de blaxploitation des années 70, etc. Et depuis maintenant 25 ans je m’intéresse à cette cinématographie que j’essaie de suivre au fil des ans. L’idée d’écrire une monographie sur Spike Lee s’est imposée d’elle-même après le succès de BlacKkKlansman (2018), d’autant que j’ai réalisé que la jeune génération ne connaissait pas le travail de pionnier de Lee.

Comment expliquez-vous qu’il y ait si peu d’ouvrages sur la question en France, et sur Spike Lee, qui est pourtant un réalisateur incontournable du cinéma américain ?

C’est vrai que c’est une aberration. Et en même temps ce n’est pas si étonnant. Les Blancs en France ne se sentent pas concernés par la question noire, par notre passée colonial, l’esclavage, le racisme, comme s’il ne s’agissait pas aussi de notre histoire. Il y a comme un tabou, peut-être nourri de culpabilité. On n’ose même pas dire le mot « Noir », on préfère l’euphémisme exotique de « Black ». Or Spike Lee lance à chacun de ses films un pavé dans la marre pour réveiller les consciences sur ces questions. Et puis il y a une autre raison, en France on a une peur bleue du « communautarisme ». C’est inscrit dans les gènes républicains de notre constitution. D’ailleurs les statistiques ethniques sont interdites chez nous. La couleur du citoyen français n’est pas censée exister, sous-entendu on « est tous égaux ». Or dès lors que vous soulevez le problème du racisme anti-noir – qui est une réalité historique et quotidienne – c’est un lever de bouclier : on vous soupçonne d’attiser la haine et de rompre le pacte républicain – en gros, mieux vaut ne pas en parler… Or je pense au contraire qu’il faut crever l’abcès, ce que l’on n’a pas encore fait au sujet de l’esclavage, de la (dé)colonisation, de l’immigration. Ajouté à cela le conformisme universitaire, élitiste et autocentré, pour qui le 7eme Art se résume à Godard, Bergman et Tarkovski, et vous comprendrez pourquoi il existe si peu de livre sur le sujet, et sur Spike Lee en particulier. 

Pourquoi avoir choisi l’angle polémique pour aborder Spike Lee, et pas seulement engagé ?

Pour dire vrai, je trouvais ça plus accrocheur. Parler d’un cinéaste « engagé » dans le titre, cela aurait fait fuir les lecteurs. Et puis c’est une réalité, Spike Lee est très clivant. Depuis un quart de siècle que je le suis, j’ai toujours entendu des réactions négatives à son propos, parce qu’il met le doigt là où ça fait mal et donc il dérange. C’est quand même incroyable de lire dans un article de 2008 « Spike Lee voit des racistes partout, ce n’est pas une nouveauté » ! Et c’est un avis partagé par beaucoup (de Blancs) qui pensent qu’il est raciste – le fameux racisme « anti-blanc »… Je connais ses films et je sais qu’il n’en est rien, je voulais donc partir de ce postulat selon lequel Lee serait un auteur douteux, sulfureux et ambigu pour démontrer tout le contraire. Je ne vois en effet rien dans ses films qui pourrait prêter à une quelconque confusion ou ambigüité. 

© Anne-Christine Poujoulat/AFP

UN HUMANISTE UNIVERSEL

Il est vrai que Spike Lee est un cinéaste qui a suscité de multiples controverses. Il a été accusé de racisme, d’antisémitisme, d’homophobie, et j’en passe. Pourtant, il me semble que ses films dénoncent justement ce type de préjugés en les mettant en lumière. Ainsi de nombreuses personnes voient dans le réalisateur un humaniste (vous citez un journaliste, Jack Newfield, qui le qualifie « d’humaniste universel ») qui met en avant tout type de discrimination, et évoque toujours l’ambivalence (le positif et le négatif) de ses personnages pour ne pas stigmatiser mais éduquer et éveiller les consciences. Comment expliquer alors toutes les attaques que Spike Lee a essuyées lors de la sortie de presque chacun de ses films ? Pourquoi était-il une cible plus qu’un autre ? Et, à la lumière de votre expertise, quel point de vue adoptez-vous sur le cinéaste ?

Pourquoi est-il la cible de tant d’attaques ? Simplement parce qu’il témoigne de vérités qui dérangent. Or les dominants, autrement dit les garants du système en place (hollywoodien, médiatique, social, politique, etc.) ne supportent pas de voir leur contradictions mises à nu, ils en deviennent très agressifs. Regardez comment les féministes ont été traitées durant des décennies par la pensée dominante. La semaine dernière encore, il a fallu que Lilian Thuram évoque le problème des cris de singes dans les stades de foot et parle d’un complexe de supériorité des Blancs – ce qui est un fait historique – pour que tout le monde lui tombe dessus à bras raccourcis… C’est affligeant. Les dominants ne veulent pas remettre en cause leur système parce qu’ils en sont les bénéficiaires, et ils n’envisagent pas de perdre leurs privilèges, et c’est vrai dans beaucoup de domaines. Comment expliquer sinon une telle réaction ? Ne pourrait-on pas tout simplement ouvrir le débat sereinement ? Donc oui, j’admire les gens comme Spike Lee qui ouvrent leur bouche et qui souvent le payent cher en retour en étant ostracisé, en subissant un « bashing ». Cela a été vrai de tous ceux et celles qui ont essayé de faire bouger les lignes. Et je le trouve d’autant plus respectable que Lee adopte toujours une analyse structurelle des choses, il ne s’arrête pas à une dialectique simpliste Noirs/Blancs, et il peut être aussi très sévère envers ceux de sa communauté, comme il l’a prouvé dans ses films et dans la vie. En dernière instance, Lee a aussi exploré une esthétique de la rue dans ses films, mêlant rap, ghetto urbain et culture hip-hop, en s’inspirant aussi des clips-vidéo et de la culture télé, or ce background pop, s’il a parlé aux enfants des banlieues populaires, a laissé les élites plutôt froides et indifférentes. D’où ce désamour chez les critiques qui, passé l’effet de nouveauté de Do the Right Thing, s’est confirmé à partir de Malcolm X.

Pour s’inscrire dans l’actualité, vous abordez dans votre livre la relation tumultueuse entre Quentin Tarantino et Spike Lee, ce dernier décriant l’emploi trop récurrent du mot nigger dans les films de QT, et s’insurgeant de ce que Tarantino se justifie en disant « connaître les noirs », plus même que Spike Lee.  Ce à quoi Spike Lee rétorque qu’il y a une différence entre aimer une culture, et se l’approprier.  Pourriez-vous nous donner votre opinion sur ce différent ?

Spike Lee soulève ici un problème bien réel, ce que l’on nomme « l’appropriation culturelle ». C’est quand des dominants se réapproprient des éléments culturels d’un groupe dominé (les Amérindiens, les Noirs…) et en tirent du profit sans bien sûr que le groupe spolié n’en profite lui, alors même qu’on l’exploite et qu’on lui vole son identité (c’est le thème central, traité de façon allégorique, de Get Out de Jordan Peele). C’est un fait que Tarantino a pas mal puisé dans la culture noire, mais pas que. Après que Lee soit agacé par les excès de Tarantino, je peux le comprendre. Mais bon… Ce débat existait aussi au sujet du rock qui avait beaucoup emprunté au blues (Elvis, Les Rolling Stones, Led Zeppelin…). Des musiciens blancs sont devenus multimillionnaires en reprenant des musiques noires tandis que les créateurs de ce genre musical sont morts fauchés et anonymes pour beaucoup. C’est une question complexe. J’aime à penser que les échanges se font dans tous les sens. Pour ce qui est de cette polémique en particulier avec Tarantino, il ne faut pas oublier que Spike Lee a quand même une fâcheuse tendance, parfois, à créer des controverses dans le but de faire parler de lui. Mais aussi pour ouvrir le débat et faire réfléchir, il est vrai. 

© Getty Images

© Cara Robbins/Contour

Une autre polémique que vous évoquez, c’est celle qu’a provoquée Spike Lee lors des Oscars 2019. Lorsque l’Oscar du meilleur film, pour lequel Blackkklansman concourrait aussi, est attribué à Green Book : Sur les routes du sud (Peter Farrelly, 2018), Spike Lee s’est indigné face à la glorification d’un énième film de « sauveur blanc » (pour nos lecteurs, il s’agit d’un film où l’émancipation d’un personnage de couleur sera permise par un blanc, plutôt que de voir celui-ci réussir par lui-même.) Il est vrai que le film a beau prôner une égalité entre les deux protagonistes (Viggo Mortensen et Mahershala Ali), il n’y a qu’à regarder son affiche pour comprendre qu’il est loin d’appliquer ce principe.  En effet, le premier plan y est évidemment occupé par Viggo Mortensen, qui joue pourtant le chauffeur du personnage de Mahershala Ali. Peut-on alors, selon vous, réellement qualifier l’attitude de Spike Lee de polémique, quand elle semble ne pointer que de réels disfonctionnements qui perdurent dans l’industrie du cinéma ?

Pour vous apparemment c’est évident qu’il existe de « réels disfonctionnements » mais c’est loin d’être évident pour la plupart. Je pense que les gens ne voient pas la discrimination tant qu’ils ne la vivent pas. Ainsi la plupart des Blancs ne voient rien à redire à ce genre de films paternalistes qui présentent le Blanc comme le « sauveur » et le Noir comme relativement passif. Or quand vous connaissez l’histoire du cinéma, c’est un schéma récurrent qui d’une certaine manière façonne l’opinion en pérennisant les stéréotypes. Songez à tous ces films où les Noirs doivent leur émancipation à la générosité de Blancs altruistes : Cry Freedom, Mississipi Burning, Glory, Amistad, La Couleur des sentiments, 12 Years A Slave…  Y’en a tellement ! Tout cela contribue à donner du Noir l’image d’un être passif, content de son sort, immature, indolent… Qui a besoin en somme d’un « père blanc » pour le sauver. Si ça ce n’est pas perpétrer une idéologie coloniale. Les spectateurs noirs ne sont pas dupes de tout cela, mais la plupart des autres restent aveugles au point de sacrer le film aux Oscars. Perso, quand je vois un film comme La Couleur des sentiments, ça me révolte, et pourtant le film a eu un énorme succès.   

Dans votre introduction, vous citez Black Panther comme film qui n’aurait pu être produit si le pionnier Spike Lee n’avait ouvert les portes d’Hollywood aux réalisateurs, acteurs, et techniciens noirs. Pour autant, ne trouvez-vous pas que ce film représente précisément l’image du noir au cinéma que déplore Spike Lee, en insistant sur les détails tribaux, les accents à couper au couteau…, créant une imagerie et des personnages fortement stéréotypés ?

Je trouve au contraire que c’est un bel hommage aux cultures africaines. Aucun personnage noir n’est dénigré, au contraire. On n’est pas dans un film de Tarzan peuplés de serviteurs peureux et de cannibales primitifs. Même le méchant est magnifique et d’une grande noblesse. Et que dire des femmes… Non je ne suis pas d’accord avec vous. Après il faudrait peut-être que je le revois pour observer plus attentivement les problèmes que vous soulevez. 

La question noire

Est-ce qu’aujourd’hui la couleur de peau ne serait pas devenue un simple argument marketing à Hollywood, voire un moyen de créer le « buzz » pour promouvoir ? (Je pense à la version live action de Disney de la Petite Sirène dont l’actrice principale sera noire, ce qui a créé une triste polémique, mais a surtout engendré une couverture médiatique exceptionnelle…). Et si oui, y voyez-vous réellement une évolution positive ?

Oui il y a une évolution positive depuis 20 ans – grâce à Spike Lee d’ailleurs. Et bien sûr qu’avoir recours à un acteur Noir est un argument marketing, tout est marketing à Hollywood ! Le fait est que depuis quelque temps des acteurs noirs cartonnent au box-office US, et en plus dans des rôles non-stéréotypés, comme Denzel Washington ou Will Smith. Et tant mieux. Cela donne des modèles positifs aux enfants noirs du monde entier. 

© Evan Agostini/Getty Images

De nombreux critiques s’accordent pour dire que Spike Lee, devenu père, se serait assagi. Pourtant Blackkklansman (2018) fait plusieurs échos formels à Malcolm X (1993), et se termine par un coup de poing qui n’est pas sans rappeler la citation finale de Do The Right Thing (1989). Pensez-vous que le cinéaste a conservé aujourd’hui le même impact que celui qu’il a pu avoir lors de la sortie de Do the Right Thing ? Et y aura-t-il quelqu’un pour prendre une relève qui semble encore nécessaire ? Vous citez Jordan Peele (Get out 2017, Us 2019), comme son digne successeur, le pensez-vous capable de bouleverser le monde du cinéma autant que l’a fait Spike Lee ?

Non il n’a plus le même impact. Tout simplement parce qu’il n’est plus le seul. Il y a Lee Daniels, Ryan Coogler, Justin Siemen, Jordan Peele, Ava DuVernay, Barry Jenkins et plein d’autres. Et certains sont parfois plus virulents que lui (cf. Sorry To Bother You de Boots Riley, 2018). Et puis c’est un fait que Lee s’est aussi un peu assagi avec l’âge. Quant à la relève, je ne sais pas. Les temps ont changé. Jordan Peele est bien sûr un auteur à suivre, mais il reste quand même enfermé dans une « niche », à savoir le cinéma d’horreur…

Quel film de Spike Lee conseilleriez-vous à un néophyte, et pourquoi ?

Do the Right Thing (1989) assurément, parce que c’est le film d’une génération, un film pionnier, bourré d’innovations esthétiques, de rythmes, de bonnes idées de réalisation, de personnages forts, le tout porté par un scénario malin et efficace, bref un petit chef d’œuvre.

Qu’en est-il de la question noire dans le cinéma en France ? Elle se pose tout autant, puisque nous avons quelques films communautaires, et une ou deux têtes d’affiches, mais finalement peu d’intégration, dans le sens où leurs personnages ne sont pas à un moment ou à un autre caractérisés par leur couleur de peau. Le contexte étant très différent cependant, pensez-vous que nous aurons un jour besoin d’un Spike Lee français pour développer un cinéma plus mixte ?

J’ai consacré tout un ouvrage au sujet, intitulé Les Noirs dans le cinéma français : de Joséphine Baker à Omar Sy  (éd. Lettmotif, 2016). Ce serait long de développer ici mais en gros, la situation en France est bien pire qu’aux États-Unis pour ce qui concerne les stéréotypes sur les Noirs. J’en veux pour exemple la carrière d’Omar Sy – premier Noir à recevoir le César du meilleur acteur en 2012 pour Intouchables et l’une des personnalités préférées des Français – qui reste cantonné chez nous dans des rôles de comique rassurant et « domestiqué » car neutralisé socialement (il est toujours le Noir parmi des Blancs) comme Eddie Murphy dans les années 80. On a un retard ici d’au moins 30 ans par rapport aux USA… Et oui, on a besoin d’un Spike Lee français ! Quelques cinéastes noirs sont en train de faire bouger les choses, je pense à Jean-Claude Barny (qui a signé la préface de mon livre sur Lee) mais aussi à quelqu’un comme Ladj Ly (Les Misérables, 2019, Prix du Jury à Cannes) et à quelques autres. Mais encore une fois, on se heurte ici au tabou qui fait que dès que vous mettez deux Noirs dans un film on brandit la menace du communautarisme. Comment dès lors traiter sérieusement de problématiques noires ? 

Enfin, y a-t-il une question que vous regrettez que l’on ne vous ait jamais posée ? Si oui, laquelle ?

En mai 1968, quand quelqu’un prenait la parole lors d’une AG, on lui demandait d’abord : « d’où parles-tu camarade ? ». Cela faisait gagner du temps au débat, car selon qu’on était communiste, anarchiste, trotskyste, situationniste, maoïste, voire gaulliste ou je-ne-sais-quoi, on ne parlait pas du « même endroit ». Je trouve qu’on devrait commencer ainsi les interviews. Par exemple quand je lis tous ces critiques de cinéma qui balancent des avis définitifs sur les films en imposant leurs goûts (bourgeois, parisiens, élitistes) comme étant la norme, le « bon goût », je trouve cela malhonnête. Car les goûts et les couleurs sont, pour l’essentiel il me semble, construits socialement (lire à ce sujet La Distinction de Bourdieu), ce que l’on dit rarement. Bref, j’aurais pu vous raconter « d’où je parle » cela expliquerait sans doute plus clairement quelle est ma démarche et mon point de vue. Mais ce serait un peu trop long… 

* Propos recueillis par mail, en septembre 2019.

A propos de l'auteur

Marie Laugaa

Diplômée en arts du spectacle cinéma et théâtre, à travers ces passions, ou pour elles, j’irais au bout du monde ! Et ça tombe bien, je ne vis que pour voyager !

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