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La Clef revival : « Il faut être illégal pour être libre »

La Clef revival : « Il faut être illégal pour être libre »

Comment ré-intéresser les jeunes publics à la salle de cinéma ? A cette question, Claude Farge, directeur du Forum des Images, apportait une première réponse le mois dernier dans notre magazine en évoquant l’école de la création numérique TUMO, une initiative pédagogique culturelle, populaire et citoyenne, implantée au cœur du Forum des Halles. C’est donc tout naturellement que cette rencontre nous a mené à vouloir ouvrir d’autres portes pour mieux appréhender l’avenir du secteur de l’exploitation à Paris. L’actualité se charge cette fois de nous indiquer la direction à prendre, en direction d’un « petit » établissement de quartier historique niché entre le Panthéon et la Sorbonne-Nouvelle, le bien-nommé La Clef, dernier cinéma associatif de la capitale, officiellement fermé un triste dimanche d’avril 2018 avant sa réouverture illégale le 20 septembre dernier grâce à l’association Home Cinema.

Sorbonnards, cinéphiles chenus et consorts se retrouvent depuis maintenant un mois tous les soirs aux environs de 19h30 au cinéma La Clé pour découvrir quelques pépites du cinéma indépendant, souvent en présence de leurs réalisateurs, dans une joyeuse ambiance révolutionnaire et dissidente. A l’affiche se bousculent pêle-mêle des œuvres d’animation, des courts-métrages, du documentaire et même à l’occasion des films expérimentaux de Jean-Luc Godard ! Cette riche programmation, on la doit à un comité de sélection composé d’étudiants de la Sorbonne-Nouvelle, recrutés dans l’urgence pour faire face à l’afflux massif de films depuis la réouverture illégale du cinéma le 20 septembre dernier. Quelques mètres sous terre, Gabriel, âgé d’une vingtaine d’années, propose aux spectateurs curieux une initiation à la photographie dans le labo réhabilité à la va-vite auquel on accède via un dédale de couloirs après avoir traversé un petit centre culturel labyrinthique. L’effervescence culturelle et cinéphile qui habite désormais le lieu résonne de slogans à l’arrière-goût soixante-ans huitard (« la culture a horreur du vide ») au coeur d’un quartier de tradition estudiantine.

LA Clef, une réputation solide

Un vent de révolte souffle à nouveau sur La Clef, fondé en 1973 par Claude Frank-Forter, fervent cinéphile issu d’une école de commerce de la région parisienne. Le petit commerce de cinéma labellisé Art et Essai se forgera une sérieuse réputation sept années durant grâce à la politique culturelle, sociale et politique menée par la direction. Frank-Forter commence par s’entourer de Bernard Martinand, poulain de l’écurie Langlois, qu’il charge de la programmation en espérant que ce collaborateur saura faire jouer son riche carnet d’adresses. Quant au personnel, il le recrute parmi les étudiants fauchés ravis de pouvoir grappiller quelques francs en passant leurs journées dans les salles obscures auprès de cinéastes de renom qui accompagnent leurs films à La Clef. C’est d’ailleurs à cette même population estudiantine que s’adresse la programmation des grands classiques du 7art projetés régulièrement en matinée et en soirée à tarif réduit.

Le cinéma La Clef, à Paris en août 2009 © LPLT.CC

L’initiative vaudra notamment au directeur de la salle de recevoir la Croix de l’Ordre des Arts et Lettres de la part du ministre de la Culture Jack Lang en 1983… Deux ans après la fermeture de la salle ! A l’époque, une crise économique majeure frappe les petits salles classées Art & Essai, notamment boudées par les grands distributeurs qui leur préfèrent les grands exploitants pour louer les super productions de l’époque. Claude Frank-Forter cherche alors un repreneur non seulement pour éponger ses dettes, mais également pour assurer la continuité éditoriale d’un lieu ouvert grâce au soutien technique et administratif… Du groupe UGC !  Entre en scène le Comité d’Entreprise de la Caisse d’Épargne Ile-de-France (CEIDF) à la recherche d’un local pour un vague projet de centre culturel. Quelle aubaine ! Frank-Forter saute sur l’occasion, même si la vente ne couvrira que partiellement ses dettes. Cet épisode le marque cependant à vie, au point de s’éloigner du cinéma pour poursuivre sa carrière dans l’édition puis l’immobilier avant d’atteindre l’âge de la retraite qu’il passe aujourd’hui paisiblement à l’étranger. Plus de vingt ans durant, le Comité d’Entreprise maintiendra La Clef en l’état avec une certaine réussite. Chaque année, ce seront pas moins de 50 000 spectateurs qui viendront découvrir 300 films confortablement installés dans les 120 fauteuils répartis sur 600 mètres carrés. Le hic ? Les murs appartiennent désormais à des banquiers, moralement engagés à conserver l’esprit originel du lieu comme l’affirme la maire du Ve arrondissement, Florence Berthout. Peu importe : leur ingérence budgétaire grèvera sévèrement le centre culturel devenu trop peu rentable au regard du cinéma qui continue d’attirer ses fidèles habitués jusqu’au sombre dimanche 15 avril 2018. Un premier signe avant-coureur s’était bien pourtant déjà manifesté en 2015, lorsque l’exploitant d’alors, Raphaël Vion se heurtait à l’omerta soigneusement respectée par les élus du Comité d’Entreprise. Trois ans plus tard donc, Dounia Baba-Aïssa et Nicolas Tarchiani, deux des sept salariés du lieu, baissent une dernière fois le rideau de fer de La Clef avant d’entamer une bataille judiciaire de quinze longs mois contre les membres du CSECEIDF. Leur but ? Trouver un investisseur capable de financer un vaste projet culturel impliquant d’un côté la création d’une troisième salle de projection, mais aussi une restructuration totale de l’espace culturel destiné à accueillir des salles de post-production, une résidence d’écriture de scénario, un café culturel et même un restaurant qui pourrait « employer des cuisiniers réfugiés » selon Dounia Baba-Aïssa.

Nous souhaitons revendre le cinéma parce que nous n’avons pas les moyens de le garder. Nous avions trouvé un nouvel acquéreur pour maintenir son activité culturelle et mené des tractations avec ses anciens salariés jusqu’au 12 juin 2019. Mais la veille au soir, ils n’ont pas voulu signer la promesse de vente.

Catherine Gabriel

Secrétaire du CSE de la CEIDF

Une guerre culturelle

Une année et demi ne se révélera pas suffisante pour laisser le temps à Dounia Baba-Aïssa et Nicolas Tarchiani de réunir les fonds nécessaires pour un rachat direct à la Caisse d’Épargne, opération rendue également caduque par l’ajout d’innombrables clauses propices à refroidir les investisseurs potentiels. Fin de partie pour les ex-salariés. La Clef rejoint pour l’heure la longue liste des cinémas de quartier en voie d’extinction après les fermetures consécutives du Saint-Lazare Pasquier et de La Pagode. La rentrée 2019, côté Quartier Latin, ne s’annonce guère plus réjouissante. On apprend qu’une énième institution du Ve, la libraire Gibert Jeune, fondée en 1888, cèdera très prochainement ses locaux place St-Michel à une enseigne Sephora, propriété du mastodonte de l’industrie du luxe, LVMH. Du côté de La Clef, le Comité d’Entreprise négocie le rachat de l’espace avec Serge Sarve, fondateur de la société LCJ Éditions, qui entend y installer un théâtre, une chaîne de télé et même un penthouse « pour accueillir des artistes et promouvoir leurs œuvres ». Suivez notre regard… 

La moutarde monte aussitôt au nez des membres de l’association Home Cinema qui réinvestit illégalement La Clef dès le 20 septembre 2019, le temps d’une occupation citoyenne, précaire, et pacifique. Parmi eux, on trouve Derek, un réalisateur cinéphile, lui-même fidèle parmi les fidèles, qui se remémore avec tendresse la vingtaine d’années passées à fréquenter très régulièrement le lieu en question en tant que spectateur, lorsqu’il n’y projetait pas ses propres films. Ne pas soutenir la cause d’un cinéma militant eût été, à l’en croire, une véritable trahison de sa part. A ses côtés, Thibault, Gabriel, Chaney… Tous réunis par une pratique artistique cinéphile et plasticienne. Ce lever de rideau inattendu marque l’installation d’un véritable squat au cœur d’un quartier plutôt habitué à voir pulluler dernièrement les boutiques de luxe… Un sacré pied de nez à la population locale invitée à changer malgré elle son regard sur l’occupation artistique précaire. Du côté du CSECEIDF, les élus n’apprécient guère l’initiative au point d’envoyer aux nouveaux locataires un comité d’accueil composé de forces de l’ordre quatre jours à peine après l’état des lieux. Catherine Gabriel, secrétaire du Comité d’Entreprise, justifie la visite par son inquiétude « pour la sécurité de tous ceux qui s’y trouvent ».

Derek au cinéma La Clef, le 17 octobre 2019 © Christopher Poulain

La singularité de la Clef réside non seulement dans son modèle associatif, mais aussi dans sa dimension pluridisciplinaire. Revenons un an en arrière, juste avant sa fermeture. Il y avait un centre culturel, une partie cinéma, louée au propriétaire par une association. L’atelier peinture et l’espace pour la chorale servaient tout au plus une à deux fois par semaine. Et c’est là que le bât blesse : contrairement aux idées reçues, le cinéma fonctionnait plutôt bien. La fermeture brutale de la Clef, on la doit surtout à des erreurs de gestion du côté du centre culturel. Le propriétaire s’est totalement muré dans le silence et en toute impunité, au détriment de la maire du Ve et même de la politique culturelle de la ville. Il suffisait pourtant de laisser un délai supplémentaire pour trouver davantage d’investisseurs. Les négociations se sont faites sur un an et demi. Leur projet de théâtre privé, c’est du bluff. Notre précarité artistique n’est pas un choix. Pour être libre faut être illégal !

Derek

Réalisateur

Un vote en interne au CSECEIDF ratifie l’expulsion des fauteurs de trouble le 8 octobre. Derek et ses camarades de l’association Home Cinema se « barricadent » dès lors à l’intérieur de La Clef, façon irréductibles gaulois, pour y installer de nouvelles serrures, et donc forger de nouvelles clefs, en attendant les procédures à suivre. La « guerre culturelle » ainsi déclarée permet alors comme par magie de braquer à nouveaux les projecteurs sur un cinéma en voie d’extinction imminente, la signature avec le mystérieux repreneur étant à l’origine prévue pour le mois d’octobre. Pour l’heure, rendons grâce à ce mouvement artistique précaire qui semble plutôt bien prendre les choses en main dans sa volonté appuyée d’offrir aux habitants du Ve une autre idée de l’occupation illégale. Car, affirmons-le : si la Clef reste encore aujourd’hui en vie, certes dans l’illégalité, c’est grâce à l’activité bouillonnante de ses squatteurs. La résurgence d’un état d’esprit dont ils se revendiquent nécessitait donc d’établir une programmation de choix à l’encontre de l’uniformisation culturelle ambiante particulièrement dangereuse.

La Clef n’est pas un cinéma à but lucratif. L’injonction d’une rentabilité à tout prix ne signifie pas grand chose ici. Cette façon de penser va à l’encontre du schéma actuel qui anticipe la distribution avant même la production du film. La Clef permet au contraire de donner une chance et de la visibilité à des œuvres de qualité, pas forcément rentables. Si La Clef disparaît, il n’y aura plus jamais de cinéma associatif. Ça ne sera plus qu’un souvenir. Il doit donc rester ouvert pour laisser la possibilité d’en voir surgir d’autres du même genre à nouveau. Regardez le nombre de cinémas qui ferment régulièrement à Paris, comme le Saint-Lazare Pasquier il y a à peine trois ans ! Ça laisse plus de place aux multiplexes de Gaumont, UGC et MK2 qui pullulent de plus en plus. Leur monopole complet sur la diffusion en salle permet aussi à la distribution d’exercer une pression sur les producteurs et les réalisateurs de facto. Garder des endroits qui ne pensent pas à la rentabilité mais juste à la qualité, c’est très important pour l’avenir du cinéma lui-même.

Thibault

Programmateur

La Clef revival

La Clef, et plus particulièrement son revival, s’affirment donc comme un « tiers-lieu » de résistance, expression macroniste s’il en est, face à la politique de privatisation du secteur engrangée par le directeur du CNC, Dominique Boutonnat, proche du président français. Le militantisme du lieu participe indéniablement de son ADN, à savoir un esprit bravache qui lui permet d’avoir le culot de montrer des films radicaux perdus dans l’uniformisation de masse. Au fil des ans, les spectateurs purent ainsi découvrir à La Clef les œuvres anticolonialistes de René Vautier comme les polars érotiques façon Nouvelle Vague de Jean-Pierre Bastid, ou mêmes les réalisations des syndiqués de la SNCF réunis en ciné-club. Cette longue tradition dissidente permit ainsi pendant plus de quarante ans de décloisonner les luttes dans un espace symbolique de convergence, mais surtout d’assurer une existence à des formes cinématographiques fragiles. Les irréductibles cinéphiles pacifistes cherchent aujourd’hui plus que jamais de la potion magique indispensable pour continuer la lutte. Une pétition pour la préservation du cinéma, publiée il y a quelques semaines, a déjà réuni pas moins de 2000 signatures, parmi lesquelles celles de Lucas Belvaux, Valérie Donzelli mais aussi des membres la SRF, de l’ACID ou encore du GREC. Home Cinema peut également compter sur le soutien de La France Insoumise, des Verts, de l’adjoint à la maire du Ve mais aussi de l’adjoint chargé de la Culture à la mairie de Paris, Frédéric Hocquard, contribuant ainsi chacun à leur manière à l’« effort de guerre » culturelle. Pour l’heure, les membres de Home Cinema restent mobilisés sur place, avec la promesse de partir une fois la garantie obtenue de laisser derrière eux un cinéma associatif en l’état. Derek, Thibault et les autres s’apprêtent donc à réveiller la belle au bois dormant, ou, au choix, un volcan éteint au pied du Panthéon, et donc à redynamiser un quartier de toute urgence. Eric Neuhoff, auteur du livre(très) Cher cinéma français (Albin Michel, 2019) peut-il encore déplorer que le cinéma soit « un champ de ruines que plus personne ne visite » ?

© Christopher Poulain

© Christopher Poulain

L’art vivant devient un musée. On ne défend plus que les morts. Le cinéma français vivote de partout. Et nous, on leur prouve qu’on n’est pas mort !

Derek

Réalisateur

Copyright photo de couverture : Photomontage/La Clef revival

A propos de l'auteur

Boris Szames

Déclaré cinémaniaque à la naissance, Boris se met à porter très tôt le col roulé en hommage à Godard. Il voit depuis la vie en Cinémascope et Technicolor trichrome. Boris prépare actuellement une thèse sur le port du mulet dans la filmographie de Patrick Swayze, en attendant la publication de son ouvrage : "Plasticité du corps britannique - Étude comparée du déhanché de Hugh Grant hier et aujourd'hui".

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