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« Stephen King appartient au folklore américain » – Entretien avec Ian Nathan

A n’en pas douter, 2019 restera dans les annales cinéphiles comme le retour en grande pompe du maître de l’horreur incontesté, voire incontestable : Stephen King. On ne s’étonnera donc pas pour les fêtes de retrouver sous le sapin son nouveau roman, L’Institut (certes, pour l’instant disponible chez nos amis américains), les DVD de Simetierre (Kevin Kölsch et Dennis Widmyer) ou de Ça (Andrés Muschietti) en attendant la sortie du deuxième chapitre sur galette à la mi-janvier, et même pourquoi pas le coffret de la série Castle Rock dans les bacs depuis juin dernier. En salle, Mike Flannagan peut se vanter d’avoir relevé haut la main le défi de donner une suite (une idée jusqu’ici impensable) au Shining de Kubrick avec le très réussi Doctor Sleep. Bref, all hail the King !

Le phénomène littéraire interplanétaire n’a pas non plus échappé cette année au Forum des Images qui proposait de (re)découvrir son œuvre deux semaines durant sur grand écran dans le cadre d’une programmation toute entière dédiée à ses adaptations cinématographiques. Ce fut l’occasion pour nous de comprendre à quel point l’imaginaire des grands storytellers a pu s’imprégner des visions horrifiques, tragiques, parfois même naturalistes, mises en scène page après page par un auteur qui fait désormais partie intégrante du grand folklore américain, à en croire l’auteur William Goldman qui croisa par deux fois le chemin de son comparse à Hollywood en adaptant Misery pour Rob Reiner en 1990 puis Dreamcatcher réalisé par Lawrence Kasdan en 2003. On oubliera avec une certaine complaisance quelques sorties de route malencontreuses, surtout quand Stephen King, qui carbure aux drogues et à l’alcool pendant une bonne partie des années 80, succombe à la « bolides mania » en réalisant lui-même le piètre Maximum Overdrive (1986), sa seule et unique incartade dans le métier à ce jour. Non, définitivement non : ce qu’on apprécie chez lui, c’est d’avoir la main tremblante quand on tourne les pages de ses livres, à mesure que ses héros, bien souvent misérables ou tragi-comiques, se rapprochent dangereusement d’une porte qui donne sur l’inconnu, un puits sans fond où sommeillent tapies dans l’ombre les névroses de l’Amérique périphérique condensée dans le Maine, à Castle Rock ou Derry, des petites bourgades en apparence paisibles où l’on croise des chiens enragés, des clowns maléfiques, etc. Stephen King, alors journaliste sportif, ne nous avait pas menti avec son premier texte publié en 1965 dans un fanzine d’horreur, I Was a Teenage Graberobber. Armé de sa pioche, il se chargera de déterrer les sacs d’os que l’Amérique blanche et proprette avait bien pris soin d’enfouir six pieds sous terre. Si ses textes se réclament apolitiques, il reste difficile de ne pas céder à la tentation d’une lecture biaisée sur un sujet au cœur de la twittosphère où King n’hésite pas au contraire à manifester tout son mépris pour l’administration Trump. On ne boudera donc pas notre plaisir quand il s’agit d’effectuer une radiographie sociale et politique de son pays en regardant à nouveau Les Évadés (Frank Darabont, 1994) et Dolores Clairbone (Taylor Hackford, 1995), une manière de patienter sagement en attendant la sortie en salle de l’une des ses œuvres les plus sombres, Marche ou crève, adapté par André Øvredal l’an prochain.

Le travail de l’écrivain de fantastique ou d’horreur consiste à vous ôter vos œillères pour quelques temps ; à offrir un spectacle fabuleux à votre troisième œil. Le travail de l’écrivain de fantastique ou d’horreur consiste à vous faire retomber en enfance pour un temps.

Stephen King

Le journaliste cinéphile Ian Nathan, qu’on peut lire en kiosque dans Empire ou le New York Times, découvre Stephen King à l’âge dix ans. C’était en 1979. Ses parents l’avaient laissé veillé un peu plus tard que d’habitude, l’occasion idéale pour goûter au fruit interdit, sagement installé devant le poste de télévision qui diffuse Les Vampires de Salem, une adaptation de Tobe Hooper qui le fascine aussitôt. Les créatures démoniaques aux yeux jaunes, la musique angoissante de Harry Sukman… De mémoire, l’enfant ne souvient pas avoir rien vu d’aussi effrayant jusqu’à présent. Ian Nathan renouvelle ensuite l’expérience à l’adolescence avec Creepshow (George A. Romero, 1982), qu’il s’empresse de découvrir en salle cette fois par amour des pelloches horrifiques. Le jeune cinéphile se laisse séduire par l’humour macabre des sketchs avant de remarquer un nom familier au générique, Stephen King, déjà croisé quelques années plus tôt à Salem. Une trentaine d’années lui seront finalement nécessaires pour convoquer ce refoulé après s’être fait l’anatomiste du cinéma de genre en guise de psyschanalyse. Car oui, il aura  entre-temps disséqué les œuvres de Tim Burton, James Cameron ou encore Quentin Tarantino. Cette année, Ian Nathan n’ambitionne pas moins que de passer  en revue l’intégralité de l’œuvre de Stephen King à l’écran dans un ouvrage sobrement intitulé… Stephen King à l’écran (Bragelonne, 2019) ! 

Qu’est-ce qui rend le romancier si séduisant aux yeux des cinéastes ? Existe-t-il un « ton » Stephen King ? Comment rester fidèle à son œuvre ? L’ouvrage, d’une ampleur saisissante, permet d’ouvrir toutes ces pistes de réflexion grâce à un souci remarquable d’exhaustivité dont Ian Nathan sera venu à bout en une très longue année consacrée à ne regarder que les adaptations de King sous toutes ses formes, à traquer la moindre interview sur le sujet et à tout reporter dans son grand catalogue qui fera date. Faut-il le plaindre quand il évoque son dévouement quasi monastique envers la cause ? Car après tout, il le reconnaît lui-même : « pendant un an, mon boulot consistait simplement à “regarder du Stephen King” ». Quelques crampes de la main plus tard, Gone Hollywood s’est décidé à rencontrer Ian Nathan pour évoquer son livre donc, ses adaptations préférées (dont Stand By Me), et savoir enfin si Stephen King peut réellement botter les fesses du Diable… *

L’horreur radicalisée

Boris Szames : Comment le cinéma est-il parvenu à exploiter puis à renouveler les archétypes horrifiques inspirés de Stephen King sur plus de quarante ans d’adaptations ?

Ian Nathan : L’une des raisons pour laquelle King est si souvent adapté, je crois, c’est qu’il offre un superbe modèle à partir duquel les bons réalisateurs, ceux dotés d’une forte personnalité, peuvent projet leur style sans perdre de vue l’histoire. Nombre d’entre eux, comme vous dites, ont renouvelé les archétypes servis par King. De Palma, Cronenberg (avec Dead Zone) et  Kubrick ont tous “emmené” King dans leur propre direction, en trouvant en même temps un autre moyen d’innover dans le genre de l’horreur. Mais Stephen King en personne a aussi sa façon bien à lui de jouer avec les archétypes. Il le dit lui-même : il sert du “vin jeune dans des vieilles bouteilles”, et de cette manière il a carrément radicalisé l’horreur en prenant des figures incontournables du genre – les vampires, les loups-garous, les zombies, les monstres : bref, toute la bande – pour les placer dans un contexte différent, plus réaliste, en général les petites bourgades d’Amérique. De cette façon, il utilise l’horreur en tant que genre pour examiner le comportement humain et sa cruauté. Pensez un peu au Misery de Rob Reiner, ou au comique Creepshow de George Romero ou au Dolores Clairbone de Taylor Hackford, une parabole féministe sous-estimée.

Dans son essai Anatomie de l’horreur paru en 1981, Stephen King explique que les fictions d’horreur suscitent trois émotions, à savoir l’horreur donc, la terreur et la répulsion. Selon vous, quelles adaptations de King illustrent chacune d’elles ?

Comment réussir à terroriser son public, c’est le ba.-ba de l’horreur, en effet. King déclare à juste titre que c’est vraiment dur d’y arriver. La terreur est la sensation ultime – ce moment où vous entendez qu’on frappe à la porte, juste avant de l’ouvrir. C’est pour ça que King reconnaît aussi qu’aucun de ses textes ni même les visions des réalisateurs ne correspondront jamais à l’imagination des lecteurs ou des spectateurs. Certaines adaptations y sont pourtant presque arrivées. Shining, en éludant tous les éléments effrayants (la nature exacte de l’hôtel, par exemple), s’imprègne au plus profond de nous. Carrie fonctionne tout aussi bien parce que c’est déroutant – la victime et la méchante sont la même personne. Les Vampires de Salem m’effraie encore grâce à sa maîtrise affutée de l’atmosphère – le moment précédant la découverte des créatures glace le sang plus qu’autre chose.

Stephen King et George A. Romero sur le tournage de Creepshow, en 1982 © PolyGram

Stephen King sur le tournage de la série Under The Dome, en 2013 © CBS

Considérez-vous Stephen King comme « la plus grande pop star de la littérature américaine » comme l’affirme Bret Easton Ellis, ou plutôt comme un écrivain « aussi important que Mark Twain dans le folklore américain » selon William Goldman ?

Stephen King en est tout près, oui. Comme c’est aujourd’hui un doyen, peut-être que l’expression « pop star » ne lui convient plus vraiment. Par contre, ce qui reste vrai, c’est que Stephen King est devenu une marque et qu’il a presque transcendé cette simple idée d’être un auteur. Il appartient à notre culture. L’univers qu’il a créé s’est étendu au cinéma, à la télévision et bien au-delà. Les gens ne séparent désormais plus le romancier de ses adaptations. Ils le voient comme l’auteur de tout ça. Je suis aussi d’accord avec la théorie de Goldman. Quand on le considère comme un écrivain, c’est plus qu’un maître de l’horreur. Il a créé à lui seul tout un pan du folklore américain.

Ne trouvez-vous pas ironique que Stephen King soit devenu le symbole du film de genre hollywoodien, connaissant ses positions iconoclastes ?

En effet. Tous les “héros” de King sont des gens ordinaires – comme souvent chez Hitchcock d’ailleurs. Il ne s’intéresse pas aux surhumains (même les enfants dotés de pouvoirs psychiques sont rarement heureux), mais plutôt à ceux qui arrivent à surmonter leur faiblesse pour en triompher. Je pense que c’est ce qui le rend si accessible, avec des histoires tout simplement humaines à propos de toxicomanes, de divorcés, de mauvais pères, de policiers lessivés, d’écrivains perdus dans leur tête, etc.

Quel portrait de Stephen King s’esquisse à travers les adaptations cinématographiques de ses livres ?

Ses histoires sont hautement autobiographiques. Stand By Me donne une image claire de sa jeunesse dans le Maine. Misery et La Part des ténèbres dépeignent un écrivain aux prises avec sa popularité. Shining et Docteur Sleep donnent une bonne idée du combat de King contre l’alcoolisme. La Plymouth de Christine, c’est sa toute première voiture. Stephen King écrit sur ce qu’il connaît. Sa vie toute entière s’épanche depuis les livres jusqu’aux films et aux émissions télés.  

L’âge d’or

Quels films appartiennent à l’âge d’or des adaptations de King ? Lesquels signalent un point de non-retour ?

Les dix premières années constituent son âge d’or. Stephen King a eu beaucoup de chance d’avoir à sa disposition dès le début  de nombreux jeunes cinéastes talentueux qui sont arrivés dans le métier alors qu’on commençait à le publier. Ainsi de Brian de Palma avec Carrie (une entrée en matière prometteuse qui a permis la percée de King en tant qu’auteur), puis de George Romero, John Carpenter, David Cronenberg et Tobe Hooper. Chacun a produit à son tour de grands films d’horreur : Les Vampires de SalemDead Zone… Tout comme Cujo. Ils se distinguent tous, malgré quelques ratés ici et là. Shining est un événement majeur non seulement dans le genre horrifique mais aussi dans le cinéma. Même si Stephen King a des problèmes avec le film, ça a fait des merveilles pour sa crédibilité d’auteur. Plus récemment, je repense au succès de Ça : chapitre 1 qui a eu un très fort impact sur la façon dont le Hollywood moderne le considère désormais.

© Paramount Pictures

Comment expliquez-vous cette résurgence des adaptations de King à l’âge des superhéros ? Plus généralement, comment expliquez-vous l’intérêt que suscite son œuvre à Hollywood ?

L’argent est roi ! Comme les adaptations de King ont encore du succès, ça intéresse Hollywood. Et puis il a cette valeur ajoutée, sa marque, son nom, ce qui le rend d’autant plus précieux pour les départements chargés du marketing. Le public ne s’y trompe pas quand on indique « d’après un livre de Stephen King ». En comparaison avec la vague des films inspirés de comics, ses histoires peuvent avoir l’air pittoresques, même s’il y a plus de liens entre elles qu’on ne le croit. Elles partagent avec ces blockbusters le même but, vaincre le mal en obligeant les héros à surmonter leurs propres doutes. King lisait des comics avec très grand intérêt quand il était enfant, ce qui l’a imprégné au même titre qu’une partie de la culture américaine. Ce n’est d’ailleurs pas anodin que son dernier roman en date, L’Institut, ressemble à X-Men, l’horreur en plus. Il n’en est pas si éloigné que ça.

Comment le traitement que réserve Stephen King aux archétypes horrifiques résiste-t-il à des décennies d’adaptations cinématographiques et télévisuelles ?

On en revient à ce dont parlait William Goldman. Stephen King appartient au folklore, ce qui signifie que ses histoires possèdent une certaine universalité. Il se distingue juste en usant des figures du genre de l’horreur pour les raconter. Ses sujets fondamentaux explorent les comportements humains. Ça parle à chacun de nous, tout en le rendant, lui, indémodable. 

Comment expliquez-vous la qualité médiocre des adaptations de King pendant les années 80, une période d’écriture pourtant prolifique de son côté ?

Dans certains cas, on peut l’expliquer lorsque King a perdu le contrôle de ses toutes premières nouvelles. Lorsqu’il a commencé à se faire un nom, les producteurs en ont joyeusement profité pour exploité sa réputation en réalisant des suites désastreuses des Enfants du maïs et de The Mangler. Stephen King n’a pas été à l’abri des navets. Mais à la fin des années 80 et au tournant des années 90 donc, une flopée  de grands réalisateurs horrifiques s’en est allée vers le slasher, un genre dans lequel King ne s’est jamais « compromis », laissant dont la place à des cinéastes plutôt médiocres dans leur sillage. De plus, King a sans doute alors abusé de son pouvoir au point de devenir un control freak, repassant toujours derrière les scénaristes et les réalisateurs qui se retrouvaient incapables de changer le moindre élément de ses livres.

Pensez-vous que les séries produites par Netflix, dans leur écriture, pourraient s’avérer être le médium le plus approprié au style et à la construction des romans de Stephen King ?

Certainement, la longueur des (mini-)séries (comme Mr Mercedes et Castle Rock) permettent de relâcher la pression quand il s’agit de couper dans le gras de ses gros romans. Avec les deux récents chapitres de Ça, on a eu l’impression qu’ils voulaient étirer puis ralentir la narration. En fait, tout dépend du livre. Certaines adaptations fonctionnent bien sous une forme cinématographique concise (ni Jessie, ni Misery, ni Dolores Clairbone n’auraient gagné à être saucissonnés). Les mauvaises adaptations restent toujours possibles, que ça soit un échec créatif ou par saturation. Mais nous traversons une période favorable pour King. Des grands réalisateurs le prennent au sérieux. On leur accorde des budgets conséquents et donc tout le dévouement nécessaire. J’ai donc espoir que Netflix se révèle aussi accueillant que les salles de cinéma pour lui.

Justine Lupe et Brendan Gleeson dans Mr Mercedes © DR

Bill Skarsgård dans la saison 1 de Castle Rock, en 2018 © Patrick Harbron/Hulu

Quelles leçons Hollywood et ses réalisateurs devraient retenir pour les adaptations à venir du maître ?

Prenez-le au sérieux ! Il a pleins de choses à proposer au-delà de son simple nom. Mais bon, ne le prenez pas au sérieux non plus au point de tomber dans le respect sans aucun relief (comme les adaptations télévisées du Fléau, de Shining et de La Maison sur le lac). Ça serait bien que des réalisateurs surprenants s’essaient à nouveau au genre, histoire d’avoir un mélange entre film d’auteur et du Stephen King, bien sûr si ça fait sens, comme avec de Palma et Kubrick. Imaginez un peu si les frères Coen se frottaient un peu à son univers…

STORYTELLERS & ARCHÉTYPES

Stephen King a déclaré que La Chambre des tortures, réalisé par Roger Corman, pourrait être « le film d’horreur le plus important du genre dans les années 60 ». Les deux hommes se sont inspirés dans leurs œuvres respectives d’Edgar Allan Poe, même si leurs chemins ne se sont jamais croisés. Pourrait-on considérer que Mercy et Firestarter, produits par Jason Blume, le pape des films d’horreur à petit budget, fils illégitime de Corman, pourrait corriger cette « erreur de trajectoire » ?

Mercy n’est vraiment pas bon. Blume a déjà fait beaucoup mieux. Je me demande si King n’est pas un peu trop gros pour lui (Blume aime voir apparaître son nom en grand dans ses productions). James Wan me semble pouvoir assumer cette nouvelle vague des séries B inspirées de King. Il prévoit d’ailleurs de tourner un remake des Tommyknockers. La rumeur court qu’il pourrait même réaliser une nouvelle version des Vampires de Salem.

Votre livre évoque les adaptations avortées de Stephen King. Comment expliquez-vous le malentendu artistique entre l’auteur et Steven Spielberg auquel il a proposé de réaliser Rose Red au début des années 90, un pastiche de La Maison du diable de Robert Wise ?

On a l’impression que leurs chemins n’auraient jamais dû se croiser. Si ce sont tous deux les storytellers les plus importants de l’après-guerre, leurs natures si différentes l’une de l’autre ne laissaient rien augurer de bon dans le cadre d’une collaboration. Tout a commencé avec une première version de Poltergeist écrite par King. Spielberg la trouvait trop sombre à son goût. Pour Red Rose, ça s’est passé autrement. C’était toujours trop sombre pour Spielberg, mais c’est King qui a pris le reste en charge cette fois. Je pense tout simplement que leurs ADN respectifs de créateurs ne parviennent pas à s’harmoniser. Il faut donc se contenter de les avoir tous les deux, mais jamais ensemble.

John Carpenter n’a réalisé qu’une seule adaptation de King sans compter son projet de réaliser Charlie après l’échec de The Thing au box-office. Christine, sorti en 1983, aura finalement reçu des critiques mitigées de la part de l’auteur et des spectateurs. Paradoxalement, il nous semble que c’est bien Fog qui s’inspire davantage de King…

Carpenter fait partie de ces réalisateurs qui ont souvent flirté avec l’idée de réaliser davantage d’adaptations de King, dont celle de Charlie. Il a la bonne sensibilité pour ça. Pour ma part, je n’aime pas Christine en tant qu’adaptation, mais j’y apprécie le style de Carpenter. C’est intéressant de constater à quel point certains films d’horreur, comme Fog, semblent des adaptations indirectes de Stephen King. On sent son influence à travers tout le genre. Récemment, l’adaptation de The Haunting of Hill House par Mike Flanagan pour Netflix a fait honneur à King. D’ailleurs, Shirley Jackson, l’auteure du livre, a eu une grande influence sur lui. C’est ce que j’appelle « la nature archétypale de l’œuvre de King ». De plus, maintenant qu’il a imprégné à son tour nombre d’auteurs et de cinéastes, il est devenu à son tour un archétype pour tous ces nouveaux storytellers. On en a un bon exemple presque littéral avec Castle Rock.

Une autre rencontre ratée : celle avec Samuel Fuller qui a réalisé White Dog un an avant la parution de Cujo et son adaptation sur grand écran [le réalisateur interprètera d’ailleurs le chasseur de nazis Van Meer dans Les Enfants de Salem réalisé par Larry Cohen]. Samuel Fuller et Stephen King dépeignent chacun à leur façon la noirceur de la nature humaine, d’un point de vue politique pour le premier, davantage émotionnel pour le second. L’histoire voudra pourtant que seul Cujo reste dans l’histoire comme le premier « grand film » sur les chiens, selon Lee Gambin. Pensez-vous que le public américain accepte difficilement le sous-texte politique dans un film de genre, ce à quoi se refuse King ?

C’est une grande question ! Je pense que les spectateurs américains sont toujours prêts à accepter ce sous-texte. Tout dépend de la façon dont il est délivré. Je ne suis pas sûr que King aille aussi loin que Fuller, même s’il agrémente ses histoires d’éléments politiques : les classes sociales ont leur importance (depuis Les Vampires de Salem jusqu’à Dolores Clairbone), la nature de la société (regardez La Tempête du siècle, Cell phone ou encore Under the dome), l’avènement d’une conscience politique (Dead Zone, 11.20.63 et The Mist). King me semble opérer à un niveau plus intime – les communautés des petites bourgades, des communautés très soudées, même des individus piégés dans des chambres d’hôtels. Ne parlons pas de ses tweets – là ils sont carrément politiques !

 L’AMérique du King

Quelle géographie sociale et politique de l’Amérique contemporaine s’esquisse à travers les adaptations de King à l’écran ?

Ses histoires se passent dans les petites villes du Maine (son terrain de jeu principal et son État d’adoption) qui représente le fin fond de l’Amérique rurale et périurbaine. Stephen King s’intéresse rarement aux grandes cités. Ses intrigues impliquent souvent l’arrivée d’une force démoniaque (des vampires, des loups-garous, des étrangers inquiétants) qui agit comme le catalyseur du moindre mal déjà présent sur place. Ça nous interroge vraiment sur la nature de la peur et la façon dont elle nous inhibe. Dans Under the Dome, on peut déceler une analyse intéressante sur le pouvoir en temps de crise (ce qui en fait l’une des adaptations la plus politique de King d’ailleurs). Le Fléau évoque la reconstruction de la société, en essayant d’estimer ce qui vaut le coup d’être conservé. 

Stephen King, en 2007 © Neil Drabble/CAMERAPRESS/GAMMA

Stephen King a publié sa première nouvelle en 1965, I was a teenage graverober. Ne pensez-vous pas qu’il soit resté ce « pilleur de tombes » qui déterre les névroses et les fantasmes de l’Amérique contemporaine ?

Absolument ! C’est ce qui le rend toujours aussi pertinent d’ailleurs. Il se concentre sur la moindre faiblesse humaine. J’adore ça chez lui. Quand vous vous y intéressez de plus près, The Mist ne parle pas de tentacules et d’insectes géants, mais plutôt des préjugés et de la raison. Idem avec Jessie qui n’évoque pas plus le fait de se retrouver piégé, mais ce qui nous hante à l’âge adulte et qui peut détruire les mariages. Pareil pour Misery et sa fan psychotique. Stephen King nous parle de la nature des obsessions et du danger de l’élitisme. Shining n’est pas sur un hôtel hanté, mais sur l’addiction, la famille et les rêves inaccomplis.

Pensez-vous que le pessimisme affiché de Stephen King pourrait en réalité faire écran à son profond humanisme ? Ou pensez-vous au contraire qu’il pourrait bien être plus fort que le diable ?

J’ignore si King pourrait littéralement battre le diable, mais il y de l’espoir dans ses textes. Il traite ses personnages sans aucun nihilisme. Presque toutes ses nouvelles et leurs adaptations se concluent par un retour à l’ordre de la société (bon, même si je peux évoquer The Mist et Cell qui s’achèvent tous deux tristement). Le bien triomphe toujours. Stephen King l’emportera même sur Trump à la fin !

* Propos recueillis par mail, en novembre 2019.

Copyright photo de couverture : Getty Images/Ringer illustration

A propos de l'auteur

Boris Szames

Déclaré cinémaniaque à la naissance, Boris se met à porter très tôt le col roulé en hommage à Godard. Il voit depuis la vie en Cinémascope et Technicolor trichrome. Boris prépare actuellement une thèse sur le port du mulet dans la filmographie de Patrick Swayze, en attendant la publication de son ouvrage : "Plasticité du corps britannique - Étude comparée du déhanché de Hugh Grant hier et aujourd'hui".

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