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« Eyes Wide Shut, le dernière rêve de Stanley Kubrick » – Rencontre avec Axel Cadieux

1999-2019. Eyes Wide Shut, film posthume de Stanley Kubrick fête cette année ses vingt ans dans une relative indifférence, à côté d’autres chefs d’œuvre de la fin du siècle, parmi lesquels Matrix des sœurs Wachowski ou encore Fight Club de David Fincher. Aucune réédition spéciale, ni-même un documentaire ou une simple projection… On semble faire peu de cas d’une œuvre qui continue aujourd’hui à fasciner autant qu’elle intrigue. Son réalisateur aura emporté son secret (de fabrication) dans la tombe, disparaissant à peine  avant sa sortie en salle. Car si la très longue production d’Eyes Wide Shut (400 jours) aura enflammé l’imagination du public pendant plus de deux avec son cocktail détonant fait d’érotisme et de domination, elle aura en coulisse ébranlé l’existence d’une bonne partie de son casting désormais peu disposé à s’ouvrir sur une longue et douloureuse expérience. Vingt ans plus tard donc, le journaliste Axel Cadieux a décidé de se lancer dans une enquête passionnante pour remonter sur les traces du dernier rêve de Stanley Kubrick.

Nous sommes en 1995Kubrick n’a plus tourné de film depuis Full Metal Jacket, sorti huit ans auparavant. Le cinéaste souffre encore d’avoir été devancé à l’époque par Oliver Stone venu marcher avec succès sur ses plates-bandes (Platoon en 1986). Et en effet, comment ne pas se mordre les doigts quand lui-même avait dû se résigner à abandonner la production de son pharaonique Napoléon au tournant des années 70 face au Waterloo de Sergueï Bondartchou, qui essuiera d’ailleurs un échec cuisant au box-office ? Qu’à cela ne tienne donc, il ne se laissera plus devancer à nouveau. Kubrick envisage alors dans un premier temps la possibilité d’adapter Le Parfum de Patrick Süskind. C’est pourtant un autre roman plus modeste qui attire dès 1991 son attention, Une éducation polonaise écrit par Louis Begley. On y suit le parcours d’une jeune femme et de son neveu, tous deux juifs, qui se font passer pour catholiques dans la Pologne sous occupation allemande. Le sujet séduit aussitôt Kubrick qui se lance alors dans l’écriture d’un scénario original annoncé par la Warner en 1993 sous le titre d’Aryan Papers. Il faut dire que le sujet suscite l’intérêt du cinéaste depuis au moins vingt ans, au point de proposer bien naïvement à l’auteur yiddish Isaac Bashevis Singer d’écrire pour lui un scénario sur l’Holocauste qu’il n’a pas même connu, ayant fui l’Allemagne en 1935. Kubrick ne se laissera pas démonter… Ou presque ! Alors que le réalisateur s’apprête à donner son premier tour de manivelle depuis cinq ans, on lui annonce que son nouveau film devra composer à sa sortie en salle avec un compétiteur de taille, La Liste de Schindler (1993), réalisé par son ami Steven Spielberg. Un coup dans l’eau, donc. Kubrick se console en attendant avec A.I. et son histoire d’enfant androïde pour l’heure impossible à concrétiser sans la technologie adaptée dont il discute avec James Cameron en visite dans son manoir de Childwickbury, tout près de Londres.

Concept art pour A.I., 1995 © Chris Baker

Concept art pour A.I., 1995 © Chris Baker

C’est à cette période que le téléphone sonne au domicile de Sydney Pollack. A l’autre bout du fil, son vieil ami Stanley. Les cinéastes échangent sur leurs projets respectifs, sur Kieslowski, Claude Lelouch et les publicités Nescafé. Mais au fil de la conversation, Kubrick semble particulièrement intéressé par Tom Cruise avec lequel Pollack vient de travailler (La Firme, 1994). Et en effet, ce coup de fil anodin permettra de donner un bon coup d’accélérateur à l’un des projets qui obsède le cinéaste depuis les années 60, époque à laquelle il achète les droits d’un petit roman freudien écrit par Arthur Schnitzler, La Nouvelle rêvée. Le pitch ? Au début du XXe siècle à Vienne, un jeune médecin en proie à la jalousie doit composer avec les fantasmes sexuels que lui confie sa femme. La Mitteleuropa des années 20, la psychanalyse et le sexe : il n’en faut pas plus à Kubrick pour l’inciter à se lancer dans la très longue et laborieuse adaptation d’une « fable freudienne sur l’érotisme, la culpabilité, la répression et la mort » comme il la décrit à Diane Johnson, co-scénariste de Shining (1980). Même si la Warner annonce le tournage du film pour l’automne 1971, le cinéaste ne manquera pas de buter pendant plusieurs années sur quelques points pour écrire son scénario censé mettre en images la vie psychique de l’homme moderne. C’est donc pourquoi lorsque Tom Cruise manifeste son intérêt pour un projet tour-à-tour intitulé Rhapsody, The Dream Story ou encore Traumnovelle, l’acteur ignore qu’il permet de donner un sérieux coup d’accélérateur à un projet de longue haleine. Car Kubrick n’en est alors pas à son coup d’essai pour aborder le sujet, après avoir tenté de monter sans succès un film porno d’auteur dans les années 70 (Blue Movie, co-écrit avec Terry Southern) et même une histoire d’adultère en 1956 d’après un roman de Stefan Zweig (Burning Secret, co-écrit avec Calder Willingham). Cette fois-ci, le cinéaste s’adjoint les services de Frederic Raphael pour écrire en 1994 le scénario d’Eyes Wide Shut, véritable plongée dans l’univers mental d’un artiste qui entend réexplorer avec pudeur sa vie passée à New York à la fin des années 40. Kubrick, dans un élan de pudeur, brouillera les pistes en transposant son histoire outre-Atlantique à la fin du siècle dans un milieu WASP. Warner peut désormais annoncer en grande pompe le lancement officiel de la production le 15 décembre 1995. S’ensuivront 400 jours de tournage et des mois de post-production au terme desquels Kubrick, dépassé par une intense débauche d’énergie physique et intellectuelle, disparaîtra, laissant derrière lui un film partiellement inachevé, mais aussi des collaborateurs désemparés.

Nous sommes alors le 7 mars 1999. Le premier montage du film a été projeté aux cadres de la Warner à peine cinq jours auparavant. De son côté, Kubrick a eu le temps de monter un premier trailer qui sera révélé deux jours après sa mort, mais aussi de sélectionner une afficher montrant deux masques sans mentionner le nom de ses acteurs, une initiative peu au goût des responsables marketing du studio qui souhaitent au contraire insister sur le couple de stars pour la promotion à venir. Reste alors non seulement à finaliser le mixage mais aussi à revoir quelques points cruciaux du montage, à commencer par l’ajout potentiel d’une voix off ou d’intertitres. Le tandem Jan Harlan/Christiane Kubrick, frère et sœur, reprend alors en urgence la post-production d’une œuvre désormais posthume dont la sortie reste programmée pour le 16 juillet. Trois mois durant, la petite équipe s’aidera des notes laissées par le cinéaste pour constituer la bande originale du film mais aussi pour dissimuler numériquement les actes sexuels les plus explicites. 

Concept d’affiche réalisé par Christiane Kubrick © DR

La raison ? Contourner la censure américaine qui risque d’interdire le long-métrage aux spectateurs âgés de moins de 17 ans. La Warner profite quant à elle de ce tumulte pour réarranger la promotion à sa sauce en diffusant des bandes-annonces et des visuels non-approuvés par « le clan ». Eyes Wide Shut sort enfin sur les écrans « en temps et en heure » aux États-Unis, puis en France le 15 septembre où les critiques lui réserveront un accueil mitigé. Car si les Cahiers du cinéma le classeront au 4e rang des meilleurs films de la décennie, le journaliste de Libération, Philippe Garnier, considérera que Kubrick aura livré une « adaptation édulcorée de la nouvelle de Schnitzler » avec une « conclusion décourageante et frileuse, le tout pour un film plus largué que crépusculaire »…  Avec plus de 160 millions de dollars au box-office international, Eyes Wide Shut ne manquera pas de rentrer dans ses frais, mais surtout de pénétrer l’inconscient des spectateurs pris à jamais dans les rets d’un cinéaste tout à la fois rêveur et manipulateur. Axel Cadieux, un cinéphile trop jeune pour aller voir Eyes Wide Shut à sa sortie en salle, découvre le film à 12 ans en allant le louer au vidéoclub du coin. Il gardera de ce premier visionnage un souvenir hypnotique mêlé d’excitation et de malaise qui l’incitera à le revoir une bonne dizaine de fois sans jamais parvenir à son tour à le saisir pleinement. Désormais journaliste, Eyes Wide Shut revient le hanter à l’occasion du vingtième anniversaire de sa sortie en salle. Ni une, ni deux, il en profite pour proposer aux éditions Capricci une enquête sur la production du film, sobrement intitulée Le dernier rêve de Stanley Kubrick après avoir publié deux passionnants ouvrages sur Michael Mann et Paul Verhoeven. Il n’en fallait pas plus pour que Gone Hollywood s’en aille rencontrer Axel Cadieux une fois revenu de l’autre bout de l’arc-en-ciel. * 

Axel Cadieux, en novembre 2019 © Christopher Poulain

UNE MAGIE LATENTE

Boris Szames : Comment expliquer l’accueil glacial réservé à Eyes Wide Shut à sa sortie en salle après avoir alimenté toutes sortes de fantasmes pendant sa très longue production ?

Axel Cadieux : Tous les films de Stanley Kubrick ont été très mal accueillis à leur sortie. Donc, ça n’est pas vraiment surprenant. Je pense que Kubrick lui-même s’y attendait, même s’il ne l’a pas vécu. Ses films n’ont été unanimement reconnus comme des chefs d’œuvre que dix ans après leur sortie en moyenne, exception faite de 2001 qui bénéficia en 1968 de l’engouement des hippies sous LSD. N’oubliez pas qu’ils sont très difficiles d’accès pour le public car ils sont labyrinthiques et vous travaillent de l’intérieur sans que vous en ayez la moindre conscience. Je pense aussi que c’était le film le plus attendu de l’époque, voire peut-être de l’histoire du cinéma, parce que sa production s’est étalée sur plus de trois ans, parce qu’il y avait Tom Cruise et Nicole Kidman au sommet de leur gloire, mais aussi tout simplement parce que le sujet en lui-même et les rumeurs qui l’entouraient ont contribué à fasciner les spectateurs. On parlait de scènes de sexe non simulées, de sectes et même de pornographie. Au final, le public a découvert une scène orgiaque un peu elliptique, mise en scène comme un ballet et même sans les deux personnages principaux réunis à l’écran. Pas mal d’attentes ont donc été déçues. Dans l’ensemble, Eyes Wide Shut reste difficile d’accès avec un fil narratif ténu. On suit quand même l’histoire d’un type qui suit ses fantasmes comme dans Alice au pays des merveilles avec le lapin blanc ! Les partis pris narratifs n’apportent pas non plus une vraie réponse. Quant aux critiques, on peut citer Michel Ciment qui a adoré le film, au même titre que les admirateurs de Kubrick.

La figure de Jan Harlan revient très souvent quand on évoque le travail de Stanley Kubrick. Quelle place occupe-t-il précisément dans sa galaxie ?

La communauté Kubrick vit tout près de Londres, au manoir de Childwickbury. Jan Harlan est le frère de la femme de Kubrick, Christiane Harlan, elle-même sœur (ou cousine, on ne sait pas) du cinéaste allemand Veit Harlan qui a réalisé un immonde film de propagande nazie, Le Juif Süss. On a donc une famille déjà bien chargée de ce côté-là. Stanley Kubrick rencontre Christiane sur le tournage de Sentiers de la gloire où elle incarne une chanteuse à la fin du film. Kubrick fait la connaissance de Jan Harlan par la même occasion [Harlan occupe le poste d’assistant-réalisateur]. Son beau-frère devient alors son confident mais surtout un proche collaborateur qui va s’occuper de la dimension financière de ses films. Harlan est un homme de main, au même titre que Leon Vitali, son assistant réalisateur et directeur de casting attitré après Barry Lyndon.

Jan Harlan à la 67e Berlinale, le 16 février 2017 © Jens Kalaene

Aujourd’hui c’est le gardien du temple Kubrick, chargé de protéger son héritage cinématographique. Il est plutôt difficile de le faire parler sur la production d’Eyes Wide Shut, comme s’il cherchait à protéger un mystère… Qui n’a pas, ou du moins plus, lieu d’être ! Je pense que dans tous les cas, il n’y a aucun secret incroyable à découvrir.

Selon vous, comment peut-on expliquer justement les fantasmes et la « magie latente » qui nimbent désormais Eyes Wide Shut d’une aura de mystère ?

Eyes Wide Shut repose avant tout sur le mystère, c’est indéniable. Le problème, quand on va gratter derrière tout ça, c’est que le clan Kubrick refuse encore aujourd’hui d’avouer que le film était fini à 95% en 1999. On ne sait pas ce que Kubrick lui-même en aurait fait exactement. Ce qui me plait, c’est de savoir que le film reste dans un entre-deux un peu mouvant. Eyes Wide Shut est un film incomplet qui invite le spectateur à se responsabiliser pour combler des trous. La magie en question repose sur des détails qui injectent des petites doses de bizarreries. Par exemple, lorsque Tom Cruise se rend pour la première fois chez le loueur de costumes, le comptoir est au fond. Lorsqu’il y revient une deuxième fois, il est désormais sur la droite. Ce changement de disposition induit une réalité un peu mouvante dont on ne se rend pas vraiment compte, même si ça travaille notre inconscient. Idem avec les décors de New York… Reconstitués à 100% en studio à Londres. Je pense que c’est peut-être parce qu’il avait peur de devoir prendre l’avion, mais aussi parce que ça lui plaisait énormément d’être dans un New York reconstruit à la perfection et en même temps d’y injecter des petites touches d’irréalisme, comme cette cabine téléphonique des années 50-60 en 1999. Ces petites touches gardent le spectateur en éveil dans un état d’incertitude. La magie du film tient un peu à ça finalement.

Comment et pourquoi Kubrick est-il parvenu à crypter son œuvre sans doute la plus autobiographique jusqu’à finir par la rendre insaisissable ?

Il y a un écho énorme entre le New York qu’il a reconstitué et celui qu’il a connu dans les années 50 à Greenwich Village. C’est une époque fondamentale pour lui : il découvre pleins de films mais aussi la littérature, dont Zweig, Freud et Schnitzler. Mais c’est également une période très douloureuse parce qu’il est très amoureux de sa seconde femme, Ruth Sobotka, une danseuse dont on connaît peu de choses. On sait seulement que leur vie privée était alors très chaotique. Sobotka meurt très jeune, sans doute en se suicidant, autour de 40 ans [elle aurat fait entre temps une brève apparition dans le film de Kubrick, Le Baiser du tueur en 1955]. C’est un des épisodes les plus traumatisants de la vie du réalisateur. Eyes Wide Shut va lui permettre de se reconnecter à cette époque-là grâce à un voyage fascinant dans le temps et l’espace. Si Kubrick l’a crypté, c’est non seulement par pudeur mais aussi parce que cette dimension participe de tout un sous-texte global.

Stanley Kubrick et Ruth Sobotka sur le tournage du Baiser du tueur, en 1954 © Alexander Singer

Le clan Kubrick, en 1994 (de gauche à droite : Christiane, Jan, Stanley, Emilio D’Alessandro et Andros Epaminondas © Emilio D’Alessandro

Là où l’arc-en-ciel prend fin

Quelles ont été les grandes étapes de votre enquête ?

Tout a commencé avec les vingt ans d’Eyes Wide Shut. Le choix du sujet était évident pour moi. J’ai proposé aux éditeurs de Capricci d’enquêter sur la production mystérieuse du film. Pour ça, il fallait avant tout que les témoins et les acteurs de l’époque acceptent de s’ouvrir à moi. J’ai commencé par contacter en octobre 2018 les figurants et notamment les deux femmes qui accompagnent Tom Cruise à la soirée de Ziegler. Elles m’ont répondu assez rapidement, ce qui m’a permis de commencer une bonne partie du puzzle. Ça n’a pas été aussi facile avec tout le monde, et notamment avec la Mysterious Woman de l’orgie, mais surtout avec un personnage clé de l’histoire : Jan Harlan. Je n’ai donc pas eu accès aux archives personnelles de Kubrick pour m’aider dans mes recherches. Inutile de préciser que Tom Cruise et Nicole Kidman m’ont signifié qu’ils n’avaient pas le temps d’en parler, une manière de m’éconduire pour éviter de s’ouvrir sur une expérience douloureuse de deux ans qui a mis leur couple à mal, mais aussi sans doute parce que Kubrick a joué avec eux sans qu’ils ne s’en rendent compte. Il me restait alors pas mal de zones d’ombre à éclairer. J’ai donc continué sur ma lancée avec les figurants, les seconds rôles, et enfin la Warner pour vérifier quelques éléments avant de me lancer dans l’écriture.

Que retenez-vous de cette longue et difficile enquête ?

D’abord le NDA [non-disclosure agreement ou accord de non-divulgation] que faisait signer le cinéaste à ses collaborateurs pour garder une certaine opacité sur ses secrets de fabrication. Fait étrange, de nombreuses personnes qui ont pris part à la production d’Eyes Wide Shut ont même oublié avoir signé un tel contrat. Peut-être que Kubrick n’aurait donc pas vu d’un très bon œil mon livre. C’était quelqu’un de très rationnel et raisonné. Selon lui, moins les gens en savaient, plus il avait de liberté. Il n’avait donc pas forcément envie de s’expliquer sur ses méthodes, même avec ses proches. Ça participe aussi d’une emprise qu’il avait sur son entourage d’une façon générale. Kubrick avait une logique sectaire dans ses relations avec ses proches et ses collaborateurs. A partir du moment où il nouait une relation symbiotique avec une personne, tout était plus simple pour lui. C’était un homme très secret, très proche des siens et en retrait du monde. C’est peut-être ce qui explique son rapport ambivalent à New York dans son film. J’ai parlé à des techniciens qui m’ont expliqué de quelle manière il a cherché à recréer avec une minutie absolue le New York de la fin des années 90, avec ces petits « twists » dans la réalité. Mon intuition de cinéphile sur ce décalage temporel a été confirmée lorsque l’actrice qui interprète une serveuse dans un bar m’a affirmé avoir fait remarquer à Kubrick que plus personne ne portait son costume aujourd’hui. Idem pour Vinessa Shaw [qui interprète la prostituée Domino] lorsqu’elle signifie au réalisateur que les cabines téléphoniques datent d’une autre époque. Stanley Kubrick semble s’en moquer. Ça confirme donc selon moi qu’il met en scène une plongée dans son passé. J’adore aussi lorsque les acteurs et les techniciens me font découvrir un motif dans un plan. L’acteur qui interprète le vigile devant le manoir où a lieu l’orgie m’a raconté que le tournage de l’arrivée de Cruise en voiture devant l’entrée a duré des jours parce que Kubrick ne trouvait pas la nuance de bleu qui lui convenait pour les grilles. Je rencontre ensuite l’interprète du chauffeur du taxi qui m’explique, lui, que le réalisateur voulait avoir des arbres feuillus… En plein hiver. L’équipe a donc dû trouver des conifères. Sur le plan final, on comprend les lubies de Kubrick qui a reconstitué les couleurs de l’arc-en-ciel, avec le orange des phares arrières, le jaune du taxi, le vert des arbres, le bleu de la grille et le rouge d’une voiture en arrière-plan. Tout fait sens. On arrive au bout de l’arc-en-ciel, c’est-à-dire au bout du fantasme dans ce qu’il a de plus dangereux et de plus excitant. Même si on déconstruit le mythe comme je l’ai fait avec mon livre, on gagne en densité sans que ça détruise le mystère du film, qui reste encore malgré tout aujourd’hui inaccessible.

Quelles résonances avec son scénario Kubrick a-t-il décelé dans le couple formé par Tom Cruise et Nicole Kidman au point de se laisser persuader de les engager, plutôt qu’un autre couple mythique de l’époque comme Alec Baldwin et Kim Basinger par exemple ?

Selon Leon Vitali, le couple Baldwin/Basinger a été une piste parmi d’autres. Sidney Pollack, proche de Kubrick, souffle le nom de Tom Cruise qui est partant pour se lancer dans l’aventure. Selon moi, dès que Kubrick entrevoit la possibilité d’avoir à la fois une grande star de l’époque, scientologue, et sa femme Nicole Kidman, il s’aperçoit faire face à une opportunité en or. Il va pouvoir disposer d’eux à Londres pendant longtemps pour faire un film qui traite de la jalousie, de l’adultère et du fantasme, avec une touche de manipulation par-dessus. Kubrick va jouer avec eux. Le couple tourne très peu de scènes ensemble. Cruise n’a même pas le droit d’être présent sur le plateau pour assister au tournage du fantasme sexuel de sa femme avec un officier de marine, etc. 

© Warner Bros.

La dimension sectaire est aussi très importante. Eyes Wide Shut, c’est un peu la rencontre deux sectes, l’un plus néfaste que l’autre, autour d’une partie d’échecs avec des dommage collatéraux. Le rapport de Tom Cruise à la scientologie pose beaucoup de problèmes à Nicole Kidman qui refuse de se convertir d’autant plus qu’elle est fille de psychologue. Kubrick va jouer sur ce souci potentiellement capable de détruire leur couple. Mais surtout, il sait que Cruise va débarquer à Londres avec sa clique de scientologues. C’est un énorme problème pour lui qui n’aime pas avoir dans ses pattes des gens étrangers à son équipe. Kubrick parvient finalement à tourner la situation à son avantage pour rendre cette nouvelle configuration signifiante. Il utilise le valet de Cruise, Michael Doven, grand scientologue et personnage central dans la galaxie de l’acteur à l’époque, en tant que figurant dans la soirée de Ziegler. Le valet de la scientologie devient ainsi à son tour le valet du grand ordonnateur de la soirée. Réalité et fiction s’entremêlent. Ce petit jeu a quand même fini par jouer des tours à Kubrick puisque sa fille, Vivian [qui a réalisé le making of de Shining et composé la musique de Full Metal Jacket], devient à son tour scientologue en 1997, en pleine production du film donc. C’est pour lui une trahison quand elle coupe tout lien avec sa famille. A l’arrivée, Eyes Wide Shut devient cette œuvre mystérieuse qui empiète sur la vie privée des gens qui la fabriquent. En ce qui concerne Kubrick, elle l’épuisera physiquement et mentalement.

Pensez-vous réellement, comme Laurent Vachaud dans son article paru dans Positif (Le Secret de la pyramide, 2013), que Kubrick dénonce dans son dernier film l’instrumentalisation de femmes que l’on prive de leur libre arbitre pour servir d’esclaves sexuelles aux élites new-yorkaises ?

C’est possible, d’autant plus que certains élément évidents accréditent sa thèse. Ce n’est sans doute pas la piste centrale, mais du moins elle se tient. Lorsque la fille de Cruise et Kidman suit par exemple deux vieux messieurs à la fin dans le magasin de jouets, on s’aperçoit en regardant plus attentivement que les personnages en question apparaissent déjà comme figurants au début du film chez Ziegler. Ils font donc partie de la confrérie, donc des exploitants qui reviennent à la fin pour emmener la petite fille. Ce n’est pas un hasard. Ça accrédite l’idée que le mal est  bel et bien arrivé dans la maison. En d’autres termes, il y  a péril en la demeure, même si le dialogue final du couple semble apaiser les esprits. On peut même supposer que le personnage de Kidman a participé à une des orgies, car elle se dévêtit de la même façon. Ça rejoint ces quelques thèmes récurrents chez Kubrick : l’enrôlement et l’embrigadement. D’autres théories continuent aujourd’hui de pulluler à droite à gauche. Par exemple, Frederic Raphael, co-scénariste du film, affirme que Kubrick vivait dans une logique de punition des camps, ce qui expliquerait sa relation amoureuse avec une proche parente d’un cinéaste nazi, la grande grille de son manoir d’où il ne sortait jamais, comme dans les camps… Bref, c’est une analyse abusive. 

T. Cruise, N. Kidman et S. Kubrick sur le tournage d’Eyes Wide Shut © DR

S. Kubrick et S. Pollack sur le tournage d’Eyes Wide Shut © DR

Eyes Wide Shut constitue-t-il réellement le dernier rêve de Stanley Kubrick ? Quelles en sont aujourd’hui ses ramifications ?

Même si la critique française a réservé un accueil mitigé au film, un grand critique comme Michel Ciment reste un grand adorateur de l’œuvre. Eyes Wide Shut est un film très contemporain, presque prophétique à l’aune de notre époque. C’est même le film complotiste par excellence. Kubrick y pressent avec une rare justesse des rapports au monde faits de domination et d’exploitation.  

D’un point de vue financier, Eyes Wide Shut n’a pas non plus perdu d’argent, notamment grâce à la capacité de Kubrick de gérer son budget avec une grande rigueur. Il savait que sa liberté de création passait par une gestion très serrée des ficelles financières. C’est pour ça que la Warner lui sera restée fidèle aussi longtemps. Si Kubrick était encore vivant et surtout s’il avait conservé son emprise sur son entourage, l’amour du public et son système économique, rien ne l’empêcherait de tourner un film avec la même indépendance pour un grand studio. Une poignée de cinéastes, eux aussi très mentaux et géométriques, se sont inspirés de ses méthodes et notamment de sa culture du secret : aucune photo du tournage, un accès restreint au plateau, etc. Je pense notamment à Christopher Nolan, David Fincher et Paul Thomas Anderson qui jouent eux aussi avec les mêmes thématiques, comme l’exploitation, l’obsession et la propagande, de façon à ce que ça vous imprègne à votre insu. C’est une méthode d’inception, et là on est purement chez Nolan !

© Capricci

Je pense que le public en train de regarder un film ou une pièce de théâtre est dans un état très proche du rêve, et que l’expérience dramatique devient une sorte de rêve contrôlé […] L’important ici est que le film communique au niveau du subconscient, et que le public réagit à la forme simple de l’histoire comme il réagit à un rêve.

Stanley Kubrick

* Propos recueillis le 14 novembre 2019, à Paris.

Copyright photo de couverture : Adam Villacin

A propos de l'auteur

Boris Szames

Déclaré cinémaniaque à la naissance, Boris se met à porter très tôt le col roulé en hommage à Godard. Il voit depuis la vie en Cinémascope et Technicolor trichrome. Boris prépare actuellement une thèse sur le port du mulet dans la filmographie de Patrick Swayze, en attendant la publication de son ouvrage : "Plasticité du corps britannique - Étude comparée du déhanché de Hugh Grant hier et aujourd'hui".

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