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Vampires, de Dracula à Buffy

Aristocratique, poétique, effrayant, bestial, rebelle, érotique, transgenre, burlesque, pop… La figure protéiforme du vampire inspire les cinéastes depuis l’invention du cinéma et est devenue au fil des années une icône rentable et adorée du grand public. La Cinémathèque déroule jusqu’au 19 janvier le tapis rouge à cette icône superstar dans une exposition transdisciplinaire à la scénographie accrocheuse.

Lorsque Nosferatu (Friedrich Wilhelm Murnau), premier prince des ténèbres à voir le jour sur grand écran est projeté en 1922, l’histoire du cinéma n’a pas dépassé le quart de siècle. Le vampire s’inscrit dans l’histoire du pré-cinéma et ouvre la voie à un nouveau type de films de genre, décliné par la suite par centaines : le film de vampires. Les cinéastes seront nombreux à se succéder pour tenter de s’emparer du mythe nouvellement créé par Nosferatu. Viendront après Fredrich W.Murnau des profils aussi hétéroclites que Werner Herzog, Coppola, Polanski, Kathryn Bigelow, Tim Burton ou encore Jim Jarmusch. Sous-titrée « De Dracula à Buffy », l’exposition « Vampires à la Cinémathèque » a ouvert ses portes le 9 octobre dernier à la Cinémathèque Française et se clôturera le 19 janvier 2020. Sur l’affiche de l’expo s’exhibe une belle bouche rose, laquée de gloss aux canines fines et blanches, démontrant qu’aujourd’hui, dans l’imaginaire, la figure du vampire peut être très lointaine de son gothisme suranné et de ses vieux châteaux croupis et poussiéreux. Sortie du cercueil, elle a contaminé l’art, la littérature et le cinéma à tous les étages. Du personnage pour ado au monstre fantastique anticlérical en passant par la créature de la nuit lunaire et poétique, tous les vampires sont dans la nature et tous les prétextes sont ainsi réunis pour avoir de quoi proposer à la projection dans les salles de la Cinémathèque Française une épaisse rétrospective découpée en thèmes : les adaptations du Dracula de Bram Stoker, vampires d’auteurs, vampires mexicains, Terence Fisher, roi des vampires, vampires italiens, Swinging London, black vampires, vampires espagnols et pour finir, un marathon Buffy (programme à retrouver sur le site de La Cinémathèque Française).

Le Cauchemar de Dracula, Terence Fisher, 1958 © PictureLux/The Hollywood Archive

A chacun son vampire

Mais avant d’arriver à cette sortie du placard, il aura fallu parcourir des décennies d’évolution du vampire et de trouvailles scénaristiques autour du personnage et surtout, vérifier que les premiers vampires au cinéma parviennent à mener leur opération-séduction. C’est le cas de Nosferatu, carton des années 20 qui, avant l’invention du film d’horreur, diffusera de délicieux frissons dans les veines des spectateurs. Pour le commissaire de l’exposition, Matthieu Orléan, c’est un tout autre son de cloche qui motivât la mise sur pied de « Vampires » à la Cinémathèque. 

La découverte de la merveilleuse promenade romantique Only Lovers Left Alive réalisée par Jim Jarmusch avec Tilda Swinton et Jared Leto entre Tanger et Detroit m’a donné l’occasion de voir des vampires dans un contexte différent. Tanger et Detroit sont en plus deux villes abimées par la fracture sociale que l’on a plutôt l’habitude d’associer aux films d’espionnage. De prime abord, on ne les imagine pas être le lieu du déroulé d’une toile contemplative et monotone comme c’est le cas dans le film.

Matthieu Orléan

Pour les plus jeunes générations, ce sera peut-être Twilight (2008-2012) et son ex-couple de mascottes d’Hollywood, Kristen Stewart et Robert Pattinson, la porte d’entrée vers le monde des tueurs aux canines effilées. Des trentenaires aux quinquagénaires, on se revendique familier du Dracula (1992) de Francis Ford Coppola, d’Entretien avec un vampire (Neil Jordan, 1994) avec Tom Cruise, voire de Blade (Stephen Norrington, 1998). Ainsi, parmi les centaines d’adaptation, c’est à chacun son vampire. Une appropriation du mythe, aussi intellectuelle que grand public, très bien démontrée par l’exposition, notamment dans sa mise en scène. Dès l’entrée, le visiteur est propulsé dans une ambiance donjon des Carpates avec un couloir plongé dans la pénombre où faseyent dans leur bulbe des ampoules LED, comme balayées par les vents insinués entre les pierres d’un château aux remparts pointus. Une silhouette horrifique se découpe dans l’encadrement d’une fenêtre : c’est Nosferatu. S’ensuivent des éléments de décor de films, des costumes, une ribambelle d’affiches cinématographique, des pages de scénarios annotées dans les vitrines, des extraits de livres, de films, des gravures, des figurines, des maquettes et des photos. On regrettera un peu le côté fourre-tout et la distraction qu’apportent tous ces éléments du cœur du sujet qu’est le film de vampire. L’exposition paraît parfois un peu trop prétexte et trop peu affairée à développer les nuances et la pédagogie autour de son sujet principal qu’est le cinéma. On y trouvera notamment des affiches et couvertures de presse satyriques rappelant l’imagerie du vampire en politique : très bien, mais hors sujet – ou insuffisamment intégré dans une trame narrative cohérente et peu suivie par ailleurs.

Nosferatu, fantôme de la nuit, Werner Herzog, 1979 © 20th Century Fox

Le Bal des vampires, Roman Polanski, 1967 © Warner

La célébration du vampire sous toutes ses formes

Mais le point fort de l’exposition de la Cinémathèque, c’est qu’elle laisse libre cours à l’interprétation du personnage du vampire en offrant un aperçu de toutes les occurrences possibles. Pour les néophytes, le vampire apparaîtra ainsi tour à tour en créature de la nuit méconnue qui alimentât jadis les récits effrayants des campagnes slaves. Il se transforme ensuite en créature légendaire mi-aristocratique mi-monstrueuse dont on ose à peine prononcer le nom… Parfois dépravé sexuel, blasphématoire et immortel, suceur de sang sensible à la lumière du soleil ou être brillant de mille feux tel un diamant une fois exposé à la lumière de l’astre solaire… Quelles sont les facettes du vampire et d’où vient-il ? C’est une question que s’est souvent posée le cinéma. Sans identité fixe et prédéfinie, le vampire est « pratique » et peut incarner et prendre sous son aile avec aisance tous les canons les plus rentables du cinéma : violence, érotisme, gore, il peut être pauvre ou bien riche, aristocratique ou populaire, féministe ou bien macho, transgenre ou un stéréotype du masculin ou du féminin. Son caractère est capable d’adresser tous les fantasmes humains, ses fétichismes et penchants les plus déviants. C’est un reflet déformé de l’humanité qui exerce son pouvoir de catharsis. Meurtrier, impliqué dans une sexualité bestiale, totalement libre, dominant… Le vampire peut être aussi poétique, solitaire, contemplatif, exclu, complexé, ostracisé ou encore victime. C’est en ces multiples facettes qu’il a tout pour plaire et qu’il a pu conserver une certaine modernité. C’est le héros cons-ang-suel par excellence. Et cela, la Cinémathèque Française l’a bien compris (et mis en scène). La rétrospective apportera toutefois davantage au spectateur qui souhaite explorer le personnage de manière cinéphile tandis que l’exposition fournira plutôt des éléments de contexte génériques à la naissance de l’icône.

A propos de l'auteur

Barbara Prose

Cinéphile de passion et journaliste de formation, Barbara nourrit un fétichisme assumé pour les nanars, les films noirs, néo-noirs, psychédéliques et post-apocalyptiques, Harrison Ford, Nicolas Cage, Vin Diesel, Ricardo Darin et Jim Carrey, le documentaire indépendant voire expérimental, les films romantiques en noir et blanc, les thrillers et les road-movies... Ne pas nourrir après minuit !

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